Masques de l’esprit
Deuxième partie

Introduction
Dans l’espace ténu qui sépare ce que nous voyons de ce que nous cachons,
l’esprit se déploie comme un miroir qui ne révèle jamais tout ce qu’il reflète.
L’homme ne naît pas pleinement conscient de lui-même : il se découvre à travers les pertes, les interrogations, les silences.
La reconnaissance devient alors le langage qui dépouille l’esprit de ses masques et le ramène à son origine première :
l’émerveillement d’un enfant face à l’invisible, croyant sans questionner.
Dans ce second volet, il ne s’agit plus de se demander comment nous pensons,
mais comment nous croyons ce que nous savons,
et comment nous pouvons nous pardonner en réalisant que notre impuissance n’est pas faute, mais condition de l’être.
Tout ce qui se dit ici n’est pas l’histoire d’un seul homme,
mais les ombres des âmes qui ont traversé nos vies et gravé leur empreinte dans la mémoire :
l’enfant qui a craint sa propre voix,
le jeune homme qui s’est tu pour survivre,
l’homme qui a écrit pour demeurer.
Tous se rejoignent dans ces pages pour lever le dernier masque de l’esprit
et avouer — non pas l’erreur, mais la quête.
C’est le chemin de l’écriture lorsqu’elle devient voie vers la foi,
et le chemin de la foi lorsque l’esprit relit son image dans le miroir.
L’aveu
L’air était légèrement frais ce matin de fin d’été, et Áb approchait de son départ.
L’homme avançait lentement, non loin de chez lui, dans un passage étroit pour piétons, entre un jardin public et la route où les bus passaient avec lenteur.
Les rues autour étaient presque désertes, seulement quelques voitures et bus traînaient dans la lumière du petit jour.
À une courte distance, une femme d’une quarantaine d’années promenait son petit chien. Elle lui parlait par bribes, ses mots à peine audibles, couverts par de fines oreillettes qu’elle portait.
Le chien, excité, bondissait devant elle sur l’espace séparant le jardin du trottoir, levant parfois la tête, flairant l’herbe humide, émettant de petits aboiements, comme des murmures lorsqu’il trouvait quelque chose qui éveillait sa curiosité.
Lorsque l’homme entra dans le jardin, il sortit de sa poche un morceau de tissu matelassé et l’étala sur un banc avant de s’y asseoir tranquillement.
Le petit chien s’approcha aussitôt, remuant la queue, émettant de doux gémissements.
La femme tenta de l’attirer vers elle avec sa voix douce et des mots familiers, mais le chien l’ignora et continua jusqu’à atteindre les pieds de l’homme, s’asseyant sans demander permission.
Alors l’homme lui sourit, le regard fixé sur lui, sans la moindre réprobation, comme si sa présence apaisait quelque chose au fond de lui.
Le chien, tournant légèrement ses yeux brillants vers sa maîtresse, lui adressa un petit signe muet qui semblait dire :
— Je vais rester ici un moment.
L’homme se tourna vers la femme qui s’était approchée pour s’excuser du comportement de son chien. Il lui sourit avec bienveillance et dit doucement :
— Il n’y a aucun problème, il n’est pas nécessaire de vous excuser.
Le chien resta assis entre ses jambes, posant sa tête contre sa jambe droite et regardant dans le vide, comme s’il avait trouvé son refuge.
Le son de la voix de sa maîtresse l’appelant le fit lever légèrement les oreilles, puis il reposa sa tête, indifférent.
La femme fit un pas en avant, s’excusa de nouveau, et demanda si elle pouvait le prendre.
L’homme agita la main avec tranquillité et une pointe de douceur dans la voix :
— Sa présence ne me dérange pas, vous pouvez le prendre comme vous voulez.
Elle se pencha pour le ramasser, le remerciant d’un sourire rapide, puis lui lança un salut discret avant de reprendre son chemin vers sa maison, serrant son petit chien contre sa poitrine.
Ils s’éloignèrent dans la profondeur de l’allée, et le petit chien continuait de tourner vers l’étranger ses yeux clairs, comme pour dire au revoir à quelque chose qu’il ne connaissait pas, mais qu’il avait senti.
L’homme sortit de son sac un vieux carnet et un stylo. Il feuilleta quelques pages, puis s’arrêta sur une feuille blanche. Avec une main posée, mesurée, il écrivit lentement :
« Comme ce petit chien est doux… »
Il contempla la phrase un instant, posant le point final comme un silence suspendu.
Mais au même instant, il se rappela ce grand chien noir qui, quelques jours plus tôt, était apparu derrière le rideau du temps et s’était assis devant lui, comme pour attendre un aveu retardé.
Il portait avec lui l’écho du passé sous forme de visages venus le juger : parfois pour la naïveté, parfois pour la maladresse, leur nom semblant changer de taille, de couleur et de forme, comme des masques de l’esprit, tantôt proches, tantôt contraires.
Au milieu de tout cela, il se voyait comme le spectateur d’une scène où tous jouaient déguisés, oubliant un instant qu’il était le pivot autour duquel tournaient leurs regards et que, dans ses yeux, il était le miroir de ce qu’ils craignaient de voir en eux-mêmes.
Il se demanda, en scrutant le calme du jardin :
« Les événements présents ont-ils un lien avec ce qui s’est passé autrefois ?
La présence de ces deux chiens, l’un petit, l’autre grand, révèle-t-elle quelque chose d’inachevé ?
Ces signes annoncent-ils l’avenir, ou tout cela n’est-il que hasard, jouant avec l’esprit comme l’illusion joue avec le temps ? »
Alors qu’il s’enfonçait dans ces pensées, un fil de souvenirs anciens lui apparut, comme si le jardin lui rendait le passé : les rires d’une enfance lointaine, les voix de parents disparus, des visages traversant sa vision, comme si le temps rejouait sa propre projection.
Il vit toute la scène comme une peinture minutieuse : les deux chiens, le jardin, les voix, chaque élément devenant soudain un fragment d’une mosaïque plus vaste où liberté et surveillance, vérité et illusion, vie future et passé se superposaient.
Dans ce silence prolongé, il sentit que ce moment — debout avec son carnet et le petit chien revenu dans son imagination à ses côtés — était la porte qui lui rendait conscience de lui-même. Une porte pour commencer la lecture renouvelée du passé et comprendre ce qui se jouait au plus profond de son pays intérieur et de son esprit.
Il ajouta à voix basse :
« Il vaut mieux pour l’homme de toujours chercher une raison, un appel à la réflexion… Quant à moi, j’ai pris l’habitude de recourir à l’écriture pour retrouver la clarté de la vision.
Écrire… ah, cette habitude qui me poursuit encore, et par laquelle je m’évade vers des profondeurs que les autres ne touchent jamais. »
Il s’assit et se mit à écrire, puis s’interrompit un instant, comme pour murmurer à lui-même entre les lignes :
— Comme ce petit chien est doux…
Il leva les yeux de sa page et sentit une ombre surgir du fond de sa mémoire : un grand chien noir, apparu quelques jours plus tôt, assis face à lui, porteur des visages du passé. Ce n’était pas seulement un chien ; il incarnait les jugements, les étiquettes — naïf, stupide, maladroit — des mots qui changeaient de forme mais laissaient les mêmes cicatrices. Comme des masques différents pour un même visage.
Il se demanda :
— Les événements d’aujourd’hui sont-ils la continuité de ceux d’autrefois ?
La rencontre avec ces deux chiens, l’un petit et doux, l’autre grand et noir, porte-t-elle un sens caché ?
Ou n’est-ce que hasard, ces coïncidences qui jouent avec l’esprit comme l’illusion avec le temps ?
Puis il écrivit à nouveau, mesurant chaque mot :
— L’écriture… seule l’écriture me rend la clarté de la vision. Elle est mon ancien refuge, mon abri pour chasser les fantômes du temps et m’échapper dans des profondeurs invisibles aux autres.
Mais… que devrais-je écrire maintenant ?
Pourquoi écrire ?
Pour qui ?
Est-ce pour consigner mes aveux et me défendre, réfuter les accusations lancées contre moi un jour ?
Toutes ces questions — et bien d’autres — prirent place au premier plan de son esprit, exigeant une attention sincère et transparente. L’écriture semblait le pousser vers l’isolement, dialoguer avec lui dans sa solitude. Il passa en revue plus de soixante ans de conscience et de mémoire : des événements répétitifs pour des raisons similaires, d’autres uniques par leur nature. Certains heureux, d’autres douloureux, tous traversés avec patience, endurance et long silence.
Mais… comment retranscrire tout cela ?
Comment donner vie à ces souvenirs sous forme d’images vibrantes ?
Pourrait-il rappeler le temps passé et faire revenir les personnages qui ont façonné sa mémoire ? Combien sont partis, oubliés, devenus trop éloignés pour être vus ou entendus ?
Il contempla les pages devant lui, comme si les mots ne suffisaient plus à exprimer le poids sur sa poitrine. Il s’arrêta longuement sur une pensée qui le hantait depuis qu’il avait commencé à s’interroger sur l’utilité de l’écriture :
— L’esprit peut-il contenir ce qui dépasse son étendue ? Peut-il saisir l’invisible auquel on lui demande de croire ?
Il baissa la tête et murmura à lui-même :
— L’esprit ne peut que reconnaître ses limites. Il se tient devant l’invisible comme un enfant sur le rivage : il touche l’écume, entend le rugissement des vagues, mais ne peut comprendre la profondeur ni l’étendue de l’océan.
L’invisible dépasse la perception, s’étend au-delà des sens, et dépasse tout ce que le langage et l’imagination peuvent atteindre.
Croire en lui, ce n’est pas faiblesse, mais reconnaissance : reconnaître que la vérité ne se résume pas à ce que mes yeux voient.
Il leva de nouveau son stylo et écrivit lentement :
« Je crois en l’invisible… car c’est lui qui forge mon humanité, la protège de l’orgueil, et m’ouvre la porte de l’espoir : au-delà de ce monde perceptible, il existe un autre monde, plus vaste que ce que nous voyons aujourd’hui. »
Il posa sa tête contre le dossier de sa chaise, sentant qu’il venait de franchir une étape nouvelle vers un aveu plus profond, qui ne concernait pas seulement le passé, mais aussi le présent et ce qui restera hors de portée, jusqu’à ce qu’il le rencontre face à face.
Il reprit l’écriture :
« Souvent, il m’est apparu que l’écriture elle-même est une forme de foi en l’invisible : je pose les mots sans savoir où ils me mèneront, je bouge le stylo sans connaître le destin que les lignes révéleront. C’est un témoignage que je crois en ce que je n’ai pas encore vu, et qu’un secret se forme à l’intérieur de la feuille, attendant d’être découvert. »
« Lorsque j’étais en détention, je ne pouvais m’appuyer que sur l’invisible ; je ne voyais pas la fin du chemin, et j’ignorais si je sortirais ou resterais entre ces murs. L’esprit cherchait des explications, des calculs du destin, mais seul le cœur croyait en l’invisible. La foi, alors, était comme une petite lampe dissipant l’obscurité de la peur, me donnant la certitude qu’une autre face de la vie m’était encore inconnue. »
Tout aveu, dans son essence, est un pas sur le seuil de l’invisible. Il ne sait pas exactement comment ses mots seront reçus, ni comment ils seront interprétés une fois éloignés de lui.
Ce qu’il écrit maintenant est pour lui, mais il ne restera plus à lui dès qu’il le déposera sur le papier. Alors, pour certains, cela deviendra un mystère à interpréter, à juger, à attribuer à l’auteur des qualités ou des défauts selon leur regard.
Ainsi, il écrit, confiant que chaque mot est un dépôt dans le coffre de l’invisible, à ouvrir un jour, par des mains inconnues, laissant chacun comprendre ce qu’il veut, comme il veut, et juger l’auteur comme il l’entend.
Il n’en a plus souci, tant que sa conviction s’est épanchée sur ces pages.
Combien de fois s’est-il assis à son modeste bureau, préparant feuilles et stylo, prêt à écrire, et pourtant voyant ses pensées comme emprisonnées, se disputant entre elles, dialoguant sur des détails, argumentant sur des fragments ?
Les jours, avec leurs événements, visages, personnages secondaires et majeurs, depuis le moment où il prit conscience de l’existence jusqu’à aujourd’hui, l’effrayaient ou le mettaient mal à l’aise à l’idée de confesser à voix haute ce qu’il avait réellement vécu.
Combien de fois s’est-il senti fermé aux yeux de ceux qui voyaient l’ouverture comme une faiblesse et ouvert à ceux qui considéraient le respect des lois de la nature comme un fanatisme !
Il s’assit sur sa chaise usée, stylo en main, la page devant lui silencieuse, attendant qu’il y écrive ce qu’il ne pouvait dire à haute voix.
Soudain, il se souvint du grand chien noir, celui qui était sorti il y a quelques jours de derrière le voile du temps, et qui s’assit devant lui, silencieux, comme porteur d’un message venu du passé.
Une voix intérieure murmura :
— Est-il seulement un chien, ou l’incarnation de tous ceux qui m’ont jugé stupide, faible, lâche, sous des noms différents mais identiques en sens ?
Et soudain surgit la voix de son enfance :
— Souviens-toi, petit… comment tu avais peur de tout ? Comment tu croyais tout ce que tes yeux voyaient ?
Puis apparut son ami d’école, Hassan, comme venant d’un lointain passé :
— Où étais-tu quand tous te ridiculisaient ? Crois-tu vraiment avoir changé, ou cherches-tu encore ton propre aveu, incapable de te tenir face à eux ?
La voix de sa mère, douce et triste, s’éleva entre les lignes :
— Tu as toujours cherché qui tu étais… dans les livres, dans les mots, dans les visages, même dans ceux des petits animaux… Dis-moi maintenant, as-tu trouvé ce que tu cherchais ?
Il murmura pour lui-même :
— L’écriture… seule l’écriture me redonne la clarté de la vision… Mais que dois-je écrire ? Pourquoi ? Pour qui ?
Alors une voix d’un vieil ami du travail, lointain aujourd’hui, s’infiltra dans le silence de son esprit :
— Ne cherche pas de raison… écris pour te comprendre, pour affronter qui tu étais et tous ceux qui sont derrière toi ou loin de toi…
Le souvenir du commissaire, officier de sécurité, éclata dans son esprit, criant mais irréel, un flot d’accusations et de pressions :
— Combien de fois as-tu tenté de te défendre ? Combien de fois as-tu voulu prouver que tu n’étais jamais celui qu’on t’a dit être ? N’as-tu pas recours à la ruse et au mensonge ? N’était-ce pas par peur de nos bourreaux ? Ou… ou parce que tu craignais d’être honnête avec nous, de révéler les vérités que tu caches ?
L’ombre de lui-même s’avança, surgissant des caves du passé, petit et grand à la fois, frappant son silence et lui parlant d’une voix grave et douce, oscillant entre visions et souvenirs :
— Tout aveu se tient sur le seuil de l’inconnu… Chaque mot que tu écris — vrai ou faux, né de toi ou inventé — ne t’appartient plus dès qu’il est livré aux autres. Il s’envole, flottant dans l’espace, et chacun le réinterprète, décrivant son auteur à sa guise, transformant la vérité que tu possèdes en une réalité fragmentée, insaisissable, hors du temps.
Puis la voix de Hassan revint, calme, comme une sagesse ancienne venue d’un temps lointain :
— Ne cherche pas de réponse définitive… écris pour te comprendre, pour rencontrer nos visages tous ensemble, ceux de ceux qui sont partis et de ceux qui restent, pour voir dans chaque ligne le reflet des pas accumulés de ton passé, une présence qui continue avec toi, te rappelant que l’écriture n’est pas que des lignes, mais le miroir de la mémoire et le chemin vers la connaissance de soi.
Et le grand chien noir réapparut, cette fois guide silencieux, portant son calme comme une ombre qui veille et dirige.
— L’inconnu dépasse les perceptions… croire en lui n’est pas une faiblesse, mais la certitude que la vérité est plus vaste que ce que l’œil peut voir…
L’homme ferma les yeux et appuya sa tête contre le dossier de sa chaise, comme pour murmurer à la fois à lui-même et à l’existence :
— Je crois en l’inconnu… parce qu’il protège mon humanité du narcissisme… Tout ce que j’écris n’est qu’un dépôt que je place dans le coffre de l’inconnu, à ouvrir quand le temps décidera et que les clés seront entre les bonnes mains.
Alors apparut le petit chien, doux et affectueux, souvenir de ses jeux dans le jardin, rappel subtil de la simplicité du bonheur et de la douceur de l’instant :
— Même la simplicité laisse sa trace… Te souviens-tu de la joie, mon ami ?
Dans son esprit surgirent ses parents, ses frères et sœurs, ses amis d’enfance, ses collègues, ses supérieurs, tous rassemblés dans un cercle autour de lui, comme un reflet de ce qui a été et de ce qui sera.
— Chacun de nous faisait partie de toi… chaque événement, chaque mot, chaque aveu… chaque écho habite ta conscience et t’a façonné, même si tu n’en avais pas conscience à l’instant.
Il murmura intérieurement :
— Toutes ces voix, tous ces visages, c’est le jardin où je vis… passé, présent, inconnu… L’écriture est le seul chemin pour parler à tous en même temps, pour vivre avec eux, me comprendre et affronter l’inconnu.
Longtemps, il resta assis, le stylo glissant entre ses doigts, la feuille captant chaque souffle, chaque image, chaque écho de son jardin intérieur. Tous lui parlaient dans le silence : l’enfance, les amis, la famille, les collègues, les officiers, les chiens… Tous formaient la carte de sa vie, traçant en silence et avec sagesse chaque instant, chaque joie et chaque douleur.
L’écriture était son radeau pour traverser le temps, pour revenir toujours au point de départ du dialogue avec lui-même et avec le monde.
Certains le trouvaient compliqué, d’autres libre. Il devait parfois paraître faible devant l’un, fort devant l’autre, maladroit à un endroit, savant ailleurs, vaincu ici, victorieux là. Tout cela se rassemblait en un instant, sur toute une vie vécue, non pour se plaire, mais pour rester à l’abri des coups, des tromperies, des injustices des autres.
Combien de fois avait-il dû jouer le rôle du naïf, du simple, de l’indifférent ou du frivole, pour paraître idiot, faible, peu habile, en retard… Tous ces masques, lourds à porter, juste pour rester hors de portée des coups et préserver son existence et son esprit.
Son père, le plus conscient de ce qu’il traversait, le plus compatissant au milieu de ces cycles incessants, lui avait toujours laissé toutes les portes ouvertes, comme pour défier le temps et créer un espace à lui, où il pouvait explorer librement. Il n’y avait ni interdiction, ni réprimande, ni ordre imposé, ni contrainte. Rien pour limiter ses mouvements, rien pour l’obliger à suivre un chemin imposé.
Avec cette liberté qui lui était donnée, le fils sentit qu’il possédait enfin sa place sûre dans le monde de son père, un espace qui lui offrait confiance et sérénité, le droit d’expérimenter et de s’interroger sans pression ni peur. Cette liberté, silencieuse et profonde, nourrissait son esprit, structurait son intériorité, chaque pas qu’il faisait lui appartenait pleinement, tissant un pont entre l’agitation et la tranquillité.
Cet espace intérieur le poussait à réfléchir à voix basse, à questionner son passé, à revisiter ces instants où il redoutait le jugement et l’évaluation. Avec cette liberté, il trouva le courage d’affronter ses failles, de reconnaître ses erreurs et de se réconcilier avec lui-même, avec l’enfant qui demeurait en lui.
En expérimentant librement, il comprit que l’erreur et le désaccord n’étaient pas des blessures, mais des clés pour mieux se comprendre et comprendre les autres, des chemins vers une conscience plus profonde. Ainsi, la vie elle-même devint, à travers chaque événement et chaque souvenir, une hélice qui ordonnait son monde intérieur et le reliait à lui-même et aux visages qu’il avait rencontrés.
Il retourna rapidement à son bureau, laissant son stylo libre de courir sur la feuille. Les idées jaillissaient comme un flot calme et profond :
« Jusqu’en 1973, j’avais lu de nombreux auteurs arabes et russes, et d’autres venus du monde entier : Goethe, Thomas Mann, Kafka, Brecht, Remarque, Shakespeare, George Orwell, Dickens, Jane Austen, Virginia Woolf, William Blake, Tolkien, Agatha Christie… Tous ces noms brillaient dans ma mémoire comme des étoiles guidant un jeune lecteur à la recherche d’une lueur dans un monde obscur, révélant les angles cachés de l’existence et du temps. »
Mais c’est 1984 de George Orwell qui laissa une empreinte durable dans ma conscience. Je m’arrêtai longtemps sur ses phrases, véritables équations narratives de tout mensonge institutionnalisé :
— La guerre, c’est la paix.
— La liberté, c’est l’esclavage.
— L’ignorance, c’est la force.
Ce qui me frappa davantage, c’étaient ces mots répétés sous un regard gigantesque et omniprésent :
— Le grand frère te surveille.
— Le grand frère te surveille.
— Le grand frère te surveille…
À l’époque, je ne m’inquiétais guère du sens caché de ces mots. Je les lisais comme on observe un monde imaginaire, loin de la dureté et des douleurs de la vie. Et pourtant, chaque mot d’Orwell, je le sentais vivant et mouvant, plus profond et plus vaste que tout ce qu’on voit à la surface.
Mais après ma sortie de la prison mentale en 1974, je compris enfin ce que voulait dire être observé à toute heure. Je ne le compris pas comme une métaphore littéraire, mais comme une réalité qui m’habitait, me regardant par-dessus mon épaule.
Dans ce monde clos, le « grand frère » n’était pas un visage, ni une image, ni un dessin sur un mur ; il était une voix intérieure, fixant les limites de la peur et du silence.
Comme je le savais profondément, je ne pourrais jamais vivre pleinement comme un homme devrait vivre. Je n’osais pas réveiller le battement humain en moi ; je retardais ma vie comme on redoute sa lumière, je taisais mes rêves comme on garde dans sa poitrine un nœud qui ne grandit ni ne meurt.
Pourtant, l’écriture m’emporta — comme une âme sensible sur un chemin semé de questions — vers une confrontation silencieuse avec les contradictions politiques de mon pays. J’écrivais pour comprendre, puis je me taisais pour ne pas céder.
Le stylo me traînait vers l’interdit, et la phrase m’écrivait avant que je la couche sur le papier. Chaque tentative de fuite me ramenait, sans le vouloir, au point de douleur originel, là où écriture et destin se confondent, et où dire devient un devoir vital.
Au fil des années passées hors de ce qu’on appelait mon « pays », je commençai à percevoir le vrai sens du retard politique : être contraint de se glorifier de ce que le monde « civilisé » voit comme archaïque et rétrograde, se persuader de force de ce qu’on vous enseigne, jusqu’à ce que cette illusion devienne votre seul insigne, à porter comme un témoignage d’appartenance, non comme une honte cachée, mais comme un trésor supposé, destiné à susciter l’orgueil.
Cette régression n’était jamais proclamée, elle s’implantait dans les esprits sous forme de fausse fierté et de vanité, jusqu’à ce que l’illusion devienne la réalité, et le non-dit, le véritable pays.
Nous avons appris à répéter des slogans sacrés, à nous consumer dans leur feu, à décrire le vide de l’âme comme fidélité au principe, et les chaînes de la peur comme liens d’allégeance, jusqu’à ne plus distinguer où commence l’illusion et où finit la vérité, si nous la portons ou si elle nous porte.
Comme dans les livres que j’avais lus, ici, dans cette dimension, je voyais comment le pays se forgeait au rythme des discours et des langues, et comment la foi se mesurait à la capacité de cacher sa douleur et son silence.
Je compris que les plus grandes défaites ne se trouvent pas dans les guerres ou les conflits, mais dans les significations qu’on nous force à croire, dans les chaînes qui nous obligent à réprimer notre lumière et à cacher nos rêves. Dans le silence de ces significations, j’appris que peur et humiliation ne s’ancrent pas seulement dans les murs et la tyrannie, mais au fond de l’âme, là où l’espoir est dissimulé et l’esprit affaibli.
Chaque pas vers la vérité se heurte à une autorité visible et invisible, chaque mot écrit est un mouvement dans un espace traversé par le silence, l’ombre et les battements du souvenir.
Je compris alors que le pays, dans toute sa profondeur, n’est pas seulement des limites et des frontières sur une carte, mais une imagination qui gouverne chaque souffle et chaque attente, tissée dans nos cœurs par de fins fils que nous découvrons chaque jour dans les détails de notre vie.
Et je sus que si j’avais abandonné l’écriture, mes rêves seraient restés enfermés dans ma poitrine, mon esprit noyé dans un refuge invisible, chaque écho d’espoir disparu dans l’obscurité.
C’est pourquoi je laisse maintenant le stylo libre, donnant aux feuilles tout ce que le silence redoute de dire, tout ce qui mérite d’être vu. Mon écriture devient un miroir de l’âme, un écho de l’invisible, un pas vers ma liberté.
Oui, certains me voient complexe, d’autres libéré, et au milieu de ces regards contradictoires, je me fracture comme un corps portant plusieurs visages, chacun y voyant ce qu’il veut, créant de moi sa propre image.
Dans un regard, je paraissais faible ; dans l’autre, plus fort que le plus fort. Là, je me voyais arriéré ; ici, savant. Là, vaincu ; ici, victorieux. Toutes ces images s’entrechoquaient en moi, se heurtaient et s’effondraient, jusqu’à ce que je ne sache plus qui était vraiment « moi ».
Pendant une longue vie, je n’ai pas vécu pour me satisfaire, mais pour rester à l’abri du mal des autres, jonglant entre ruse, tromperie et injustice sourde, apprenant à cacher ma faiblesse et à feindre ce que je ne ressentais pas.
J’ai vu ce qui est arrivé à deux, à plusieurs de mes amis et camarades après 1974, ceux dont le courage et l’audace étaient indiscutables, et dont je connaissais l’innocence. Des accusations qui auraient suffi à détruire leur vie, à briser leurs familles à jamais. Aucun d’eux n’est jamais revenu chez lui. Personne n’a pu connaître le sort de cet enfant innocent.
Ils étaient mes camarades de classe, mes amis de l’adolescence, des compagnons de joie et de peine. L’un d’eux, convaincu de son innocence, s’est présenté lui-même aux autorités, croyant que seule la vérité pouvait le sauver. Il ignorait la dureté des crocs des loups du pouvoir, l’impitoyabilité de ceux qui l’exerçaient, ce pouvoir qui ne connaît ni clémence ni miséricorde pour les cœurs purs.
Je faisais semblant de tranquillité, alors que des cris de peur et l’écho d’une vigilance incessante résonnaient dans ma poitrine. Chaque nuit se dressait comme un pic de ténèbres, m’enveloppant de silence et de solitude, portant en moi des rêves réfractaires et des visages que je cachais au monde, comme si les ombres elles-mêmes guettaient pour s’attaquer à ma joie et à mon silence.
Chaque souffle gardait un secret. Chaque sens enregistrait les battements de la peur dans mon cœur. Je savais que cette tranquillité que j’affichais n’était qu’une chaîne fragile de tromperies, que chaque sourire ou mot échappé dans le monde extérieur dissimulait une tempête d’inquiétudes et de crainte.
Dans le silence de ces nuits, où les ombres guettaient le moindre pas, j’ai ressenti une douleur profonde : combien le pays pouvait être cruel lorsqu’il nous séparait ! Combien l’innocence était impuissante face à l’autorité brutale, face à l’absence soudaine et au jugement jamais demandé. Chacun d’eux devint une trace dans la mémoire déchirée de la patrie, un témoin de la peur qui enveloppe les cœurs purs, de l’ombre que projette l’absence sur toute tentative de vie normale.
Pourtant, leurs images restaient vivantes dans mon esprit : leurs rires, leurs petits rêves, leurs gestes sur les bancs de l’école, comment chaque instant de joie et de liberté était réduit à un bref moment avant d’être arraché, comme si le temps lui-même voulait les éprouver et tester leur patience avant de disparaître de leurs yeux, se cacher derrière les portes de l’exil forcé.
Comme si la vie elle-même m’invitait sur une vaste scène, baignée de lumières et d’ombres, où se succèdent tous les masques, comme les vagues balayées par le vent sur la mer. Chaque masque portait un visage différent, une voix secrète, une histoire cachée à traiter avec prudence et sagesse.
Pour chacun, je jouais un visage différent, et chaque masque cachait l’âme tout en dissimulant mon vrai visage, celui que je craignais de montrer, pour protéger ma famille et moi des regards, des mots et de la cruauté du temps.
Mais ces masques, tout en me protégeant, me distançaient toujours de mon moi véritable. Mon âme se fissurait dans le silence, cherchant sa lumière faible dans les ombres, tentant de reconstruire un pont vers l’« je » honnête et droit qui hésite à se fier à lui-même.
Derrière chaque masque, un monde silencieux. Chaque visage dans l’ombre me rappelait que ma vie n’était pas à moi, mais le reflet de tous ceux qui m’observent. Chaque pas devant les autres n’est pas seulement un choix, mais une histoire où je mêle ma peur et mon espoir.
Au début, je croyais être le seul à porter un masque parmi la foule, dans les groupes d’étude ou de travail. Mais dès qu’un membre me faisait confiance, certains de leurs masques se découvraient : des visages semblables au mien, respirant la peur et feignant la sérénité.
Tous les masques ne tombent pas. Certains cachent une peur noble, d’autres cherchent à vous détruire. Certains sourient avec des crocs derrière leurs yeux ; d’autres pleurent en tenant un poignard contre leur cœur.
Nous marchions tous sur cette grande scène, exhibant les visages qui nous sauvent et cachant ceux qui nous trahissent. Bientôt, même la vérité devint le masque le plus dangereux.
À chaque pas, je sentais mon masque m’étrangler doucement. Il ne me protégeait plus seulement, il enfonçait ses épines dans ma poitrine, me rappelant que mon moi véritable était étranger parmi mes amis, ma famille et mon monde.
Chaque jour, j’apprenais que mes masques ne cachaient pas seulement ma peur, mais la révélaient silencieusement : j’étais étranger à moi-même, perdu entre mon ombre et mon visage, mon identité véritable se faufilant derrière chaque masque.
Les jours devinrent des théâtres, les nuits un chemin de silence. Chaque rire et chaque mot vus par les autres étaient des masques, cachant et révélant à la fois ma tristesse. Dans tout cela, j’avais besoin d’écrire seul, pour me confesser, résister au silence et entendre l’écho de mon cœur que personne d’autre n’entend.
Entre chaque masque, je sentais un œil mystérieux qui me surveillait, et chaque mot, chaque geste semblait évalué et consigné dans un registre inconnu. Parfois, la voix de l’aîné, traversant murs et masques, me rappelait que je n’étais jamais seul dans mes pas.
Et je comprenais que surveillance, masques et cris silencieux ne pouvaient me priver de ma résistance. L’écriture devint mon refuge, mon sanctuaire, une partie de mon sang et de mon souffle. Là, j’affrontais l’injustice, j’entendais mon âme, je voyais les visages de mes amis, ma famille, ceux partis et ceux restés.
Ainsi, je parlais au monde, me comprenais, affrontais l’invisible et voyais que la vérité n’est pas dans le regard des autres, mais dans les lieux silencieux de mon cœur, où je crée ma lumière, mes rêves, et j’écoute ma voix véritable.
Chaque rencontre avec le pouvoir ou ceux qui prétendent détenir la loi me renvoyait mon reflet, me rappelant que la vérité ne se mesure ni au visage ni à la voix, mais à ce que je garde en moi, même derrière mes propres masques.
Chaque ami, chaque compagnon qui croit voir mon visage, me renvoie les souvenirs de l’enfance, de la douleur et de la joie, ou d’une âme perdue dans l’exil du pays. Chaque ignorance, chaque sourire trompeur ou mot sincère me rappelle que la vie ne se mesure ni par la surveillance ni par les masques, mais par le silence que l’on dispute et par la voix que l’on revisite au fond de soi.
Ainsi, l’écriture est devenue mon miroir, mon corps, mon âme : une scène où je parle aux amis, à la famille, au pays et aux masques. J’y embrasse tout ce qui n’a pas été dit, et j’y forge une voix sur le seuil des rêves perdus.
Dans l’exil, j’ai compris que je n’avais pas seulement quitté mon pays : c’était le pays lui-même qui avait quitté l’homme en moi. Ce que j’y voyais de retard politique, social et intellectuel n’était pas un accident, mais un système secret, où tout s’alimente mutuellement, rendant les visages semblables, les voix un seul écho, et les esprits guidés comme des semences destinées à produire ce qu’on veut qu’elles produisent.
Dans ce silence, j’ai compris que l’écriture n’était pas une fuite du réel, mais un moyen de défaire le système invisible en soi, de montrer que la liberté, même en exil, ne s’obtient que lorsque l’on forge sa voix propre et qu’on affronte toutes les chaînes qui pèsent sur les visages et étouffent les esprits.
Quand j’écris, je crée un interstice, une brèche entre chaque vérité imposée et une vérité authentique, permettant à mon âme de s’infiltrer, de respirer et de commencer à comprendre ce qui était impossible à saisir dans ce pays.
Chaque nuit, avec mon papier et mon stylo devant moi, je sens s’ouvrir une petite fenêtre sur le monde : les idées s’y glissent, les souvenirs respirent, la liberté disparaît et revient en même temps. Chaque mot me rappelle que je n’écris pas seulement pour le temps, mais pour moi-même, pour faire résonner mon intérieur, pour me rappeler que je suis humain, capable de comprendre, de percevoir et d’affronter.
Dans ce silence suspendu entre l’exil et le souvenir du pays, j’ai compris que la patrie n’est pas seulement une géographie ou une politique, mais le battement de chaque individu quand il reste fidèle à lui-même et porte sa liberté dans ses mots.
Et chaque voix qui surgit du silence de l’exil me rappelle que je ne porte pas ce silence seul : les âmes de mes amis et compagnons, les traces laissées par le pays dans ma mémoire, mes ambitions secrètes et l’imaginaire de la liberté s’y meuvent avec moi, formant un cercle vaste, oscillant entre passé, présent et futur.
Dans cette spirale, le stylo choisit avec délicatesse les limites de la vérité, fait taire les cris inaudibles et crée dans chaque phrase un petit espace entre l’invisible et le réel, jusqu’à atteindre ce point unique : que je suis vivant, et que la liberté se vit chaque fois que j’écris, chaque fois que mon silence s’ouvre sur mes mots, et chaque fois que je redécouvre, en moi, les visages de l’exil et du pays.
L’exil le plus douloureux n’est pas de quitter son pays, mais de sentir que le pays vous a quitté ; parler une langue qui n’est pas la vôtre, voir avec des yeux plantés en vous, et devenir étranger à soi-même avant même de l’être à sa terre.
Alors, où fuir face à un pays que l’on aime et qui vous fait souffrir ? Où se tourner quand celui auquel on appartient nous étouffe ? Et comment le sauver quand votre cœur en est accusé de trahison ?
Combien de fois il vit son pays se retourner contre toute pensée qui cherchait à donner sens à la vie, muant dans le silence en instrument de répression, écrasant toute nouveauté qui osait toucher ce que les esprits avaient appris, ou diverger des lignes tracées par ceux qui tenaient son destin politique.
Peu à peu, l’amour et l’appartenance devinrent des blessures impossibles à cicatriser, comme si chacun punissait celui qui osait être sincère. Il se disait en secret :
« Peut-être notre plus grande illusion est de vouloir aimer le pays tel que nous l’imaginons, et non tel qu’il est, oubliant qu’il nous demande parfois de le sauver de lui-même avant de nous sauver nous-mêmes. »
Dans un recoin obscur de sa mémoire, résonna la voix moqueuse de son vieil ami Hassan, comme un spectre traversant le silence de sa pensée :
— Sais-tu que le véritable danger ne réside pas dans les récits que tu lis, mais dans ceux qui t’observent derrière le rideau ?
Cette ironie se dissipa lorsqu’apparut la figure maternelle, souriante, comme elle le faisait lorsqu’il était enfant, trébuchant dans les débuts de la vie. Sa voix, chaude comme l’aube, portait la promesse d’un jour nouveau :
— Oui, mon fils… après ta sortie du « prison de l’esprit » en 1974, tu as compris ce que vivre sous surveillance signifiait, non comme un récit fictif, mais comme une conscience constante, qui s’infiltre en toi jusqu’à devenir partie de ton propre souffle.
Il répondit à lui-même, comme pour redresser l’écho des mots qui se repliaient dans son ventre :
— Je n’ai jamais pu vivre comme un homme devrait vivre… je n’ai jamais osé réveiller le pouls humain en moi.
Pourtant, l’écriture était sa voie, son unique confrontation inévitable : affronter les contradictions de la politique dans ce pays, toutes les valeurs renversées, toutes les fausses prétentions qui ornaient le visage du laid de masques de fausse patriotisme et de slogans pâles.
Alors apparut l’ombre d’un ancien collègue de l’étranger, ironique mais réel, surgissant des replis de la mémoire pour l’affronter avec l’amertume de la vérité :
— As-tu découvert le secret du retard politique ? Que l’on force l’homme à se vanter de ce que le monde dit rétrograde, et à porter ce médaillon comme on porte une blessure, pour ne pas être accusé de trahison ou d’usage excessif de la raison.
Il sourit à lui-même et murmura, comme pour tous ceux qui avaient partagé cette expérience :
— Oui, le défi est là… vivre parmi ceux qui exigent ton silence, tout en continuant à voir derrière les masques, derrière les mots, derrière les traditions falsifiées.
Le temps s’arrêta un instant dans son bureau, tandis que toutes les voix — l’enfance, les amis, la famille, les collègues, les officiers, même les chiens — lui parlaient dans le silence.
Chaque personnage, chaque expérience, chaque conscience politique affrontée, devenait désormais partie de son jardin intérieur, où l’écriture seule permettait le dialogue, la compréhension et de rester humain au milieu du tourbillon de l’histoire, de la vie et de la politique.
Seul dans son bureau, entouré de vieux livres sur des étagères usées, face à des feuilles éparses couvertes de traits épais et de mots enchevêtrés, il se souvint de son voyage à travers l’histoire arabe, de l’époque préislamique aux temps modernes, chaque page étant une porte vers d’innombrables paradoxes.
— Comment ont-ils pu paraître des conquérants pacifiques, et en même temps remplir les pages de l’histoire du sang des innocents ? murmura-t-il.
L’ombre du calife apparut dans son esprit, brandissant la bannière de la religion :
— Tout ce que nous avons fait, c’était pour défendre la foi… et non pour le pouvoir ou nos avantages. C’était pour protéger le système.
Une voix de commandant ancien s’élevait entre les lignes de l’histoire, sévère et prudente, comme un murmure à l’oreille du présent :
« La liberté ? Un fardeau pour le gouvernant, des chaînes pour l’ambition, un obstacle pour l’essor politique… Et nous, corps d’officiers, sommes ceux qui faisons l’histoire, non les califes ni les gouverneurs. L’histoire ne se façonne pas à travers la liberté de tous. »
Ce ton résonnait dans l’esprit du narrateur comme un écho lointain. Le premier à incarner cette idée fut al-Hajjaj ibn Yusuf al-Thaqafi : la voix du glaive dans l’État omeyyade, l’ombre de la peur précédant chaque souverain.
Les gens le voyaient comme un gouverneur tyrannique ; lui, il se percevait comme le protecteur de l’État et le garant de sa survie. La rigueur était, à ses yeux, le rempart des nations, et la liberté, la promesse de révolte.
Lorsqu’il monta pour la première fois sur la tribune de Koufa, les cœurs tremblèrent sous son verbe enflammé :
« Je vois des têtes mûres à cueillir, et je suis celui qui les saisira ! »
Ces mots scellaient un nouvel ordre où la politique se gouvernait par la crainte, non par la discussion, par le sang, non par la raison.
Al-Hajjaj croyait que l’opinion libre affaiblissait l’autorité. Il traqua donc les opposants, les ascètes et les lettrés qui osaient critiquer les Omeyyades, les considérant comme une menace pour le système, non comme des réformateurs.
Sa voix ne tremblait jamais :
« Par Allah, je vous châtierai d’une manière que vous n’imaginez pas, et je vous remettrai sur le droit chemin, même par le fer ! »
Pour lui, le dialogue était faiblesse, la persuasion un luxe ; seule la coercition conduisait à l’obéissance et à la stabilité. Parfois, il parlait comme l’incarnation du destin :
« Je ne suis que l’épée de Dieu et son fouet sur terre, que j’envoie contre qui je veux. »
Il ne se voyait pas comme un homme d’État, mais comme un instrument de punition, animé par l’autorité au nom de Dieu, frappant sans pitié. Quand on lui disait « crains Dieu », il répondait avec une dureté glaciale :
« Celui qui me dit de craindre Dieu, je lui trancherai la nuque ! »
Ainsi s’érigeait sa doctrine du pouvoir : le conseil était un crime, l’obéissance un devoir non discutable.
Dans ses discours aux habitants d’Irak, il commença par un cri historique :
« Ô peuple d’Irak, peuple de discordes, d’hypocrisie et de vices ! »
Il ne cherchait pas à convaincre par la raison, mais à terroriser par la menace. En réorganisant l’administration et l’armée, il semait la peur jusqu’à ce que tous reconnaissent amèrement sa gloire :
« L’Irak n’a connu la paix que parce que je l’ai terrorisé par l’épée, non par le dialogue. »
Ainsi était al-Hajjaj : percevant dans la liberté un danger pour l’ordre, et dans la rigueur le salut du chaos.
Il incarnait pleinement les paroles de ce commandant ancien :
« La liberté ? Un fardeau pour le gouvernant, des chaînes pour l’ambition, un obstacle pour l’histoire. »
Ses actions, gravées dans l’histoire, résonnaient d’ombre et de terreur. Il écrasa la révolte d’Abd Allah ibn al-Zubayr à La Mecque, assiégeant la Kaaba avec des catapultes, sans considération pour la sainteté du lieu, car à ses yeux, le pouvoir était plus sacré que le temple, et l’autorité supérieure à toute valeur religieuse ou humaine.
Il proclamait, d’une logique glaciale :
« La liberté politique est plus dangereuse que la rébellion armée, car elle tente les hommes avec le rêve d’égalité et menace l’autorité du prince. »
Il pourchassait les lettrés et les ascètes qui avaient osé critiquer les Omeyyades, parmi eux Sa‘īd ibn Jubayr, qu’il fit exécuter après un débat célèbre, le considérant plus dangereux pour l’ordre que comme instigateur de rébellion.
Il parlait de tels hommes comme s’il purifiait la terre de sa gangrène :
« Les affaires des hommes ne peuvent prospérer tant que la tête du rebelle n’est pas tranchée avant qu’il ne parle. »
Il réorganisa l’administration et les finances de l’Irak avec une rigueur implacable, structurant l’armée, imposant l’obéissance absolue. Le dialogue était pour lui faiblesse ; la liberté, un risque.
Fier de ses succès, il proclamait à ses proches :
« L’Irak n’a trouvé la paix que parce que je l’ai terrorisé par l’épée, non par la raison. »
Ainsi, al-Hajjaj ibn Yusuf devint l’homme pour qui l’obéissance est salut, la peur ordre, et la liberté premier pas vers le chaos.
À une époque où la parole s’effaçait sous le sabre et où l’épée tenait lieu de loi, naquit l’État des Mamelouks, forgé dans le fer et le feu. Le pouvoir ne naissait pas de la volonté du peuple, il se prenait à la pointe du glaive. Le souverain ne conservait le trône que tant qu’il inspirait la loyauté des chefs militaires ; au moindre signe de faiblesse, les mêmes épées qui l’avaient porté l’abattaient.
Ils croyaient que l’État se bâtit par la force, non par l’amour, et que la stabilité ne se maintient que par la peur, non par la liberté.
Chez eux, la transmission du pouvoir par héritage n’existait pas, et le peuple n’avait aucun mot à dire dans le choix du souverain. Les trônes se prenaient, ne se recevaient pas. Le nouveau maître n’était pas choisi par l’acceptation, il était imposé par une élite militaire impitoyable, qui façonnait l’histoire depuis les coulisses, comme une voix invisible chuchotant dans l’ombre du palais :
« Nous fabriquons les rois et gouvernons derrière le trône. »
Lorsque les villes s’enflammaient de troubles, lorsque les voix réclamaient justice, la réponse des Mamelouks était toujours la même : fer et feu. La liberté, selon eux, n’était pas une vertu à honorer mais une menace pour l’ordre militaire. Combien de mouvements populaires furent écrasés au nom de la « sécurité » ? Combien de voix sincères réduites au silence au nom de « l’autorité » ?
Ils instaurèrent un ordre social rigide, se plaçant au-dessus de tous. Nul commun n’avait accès à leurs rangs, nul ne participait aux décisions. La liberté politique n’était pour eux qu’un luxe affaiblissant la discipline, non un droit à défendre.
Les Mamelouks ne laissèrent pas de discours retentissants comme ceux d’al-Hajjaj, mais leur conduite collective formait une leçon silencieuse, un sermon permanent dont la devise restait implicite :
« Nous protégeons le souverain… et fabriquons les rois. »
Cette phrase résumait leur philosophie du pouvoir : la force est la source de la légitimité, et l’épée plus vraie que les mots.
On raconte que certains émirs mamelouks, comme al-Zahir Baybars, affirmaient en conseil :
« Le monde ne tient que par la crainte, et l’armée par l’obéissance. »
Cette phrase résume l’âme de l’État mamelouk : le pouvoir militaire construit l’ordre, la peur garantit sa durée. Ainsi, les Mamelouks devinrent l’incarnation vivante de cet ancien adage chuchoté entre les lignes de l’histoire :
« La liberté ? Fardeau pour le souverain, frein pour l’ambition, obstacle pour le cours du temps. »
Muhammad Ali Pacha (1769–1849)
Muhammad Ali Pacha fonda un État de fer sous le voile de la modernisation. Pour lui, les nations ne se bâtissent pas avec des rêves, mais par la force ; et le peuple reste, au fond, un enfant incapable de se gouverner.
Il résumait sa vision autoritaire ainsi :
« Le peuple est un enfant qui ne comprend pas ce qui le redresse ; le gouvernant est son père, imposant la discipline. »
Dans cette logique, la liberté n’est pas un droit politique mais un danger qu’il faut éduquer à la main ferme. Aux conseillers européens qui lui parlaient de participation, il répliqua, moqueur :
« Me confier à ceux qui ignorent ce qu’ils veulent ? »
Pour lui, la parole ne faisait pas l’Histoire : seule l’épée la sculptait. Il transforma l’Égypte d’une société mamelouke éclatée en un État centralisé et discipliné, au prix d’un contrôle absolu sur les savants et les notables, réduits à n’être que des instruments de son vaste projet de modernisation.
Il réprima les opposants et assujettit l’Azhar, exilant des figures comme ‘Omar Makram. La liberté politique, dans son schéma, n’était qu’une entrave au progrès et une source de désordre.
Il centralisa l’économie, l’agriculture et le commerce, estimant que la liberté économique affaiblirait la discipline et menacerait son grand dessein. Lors de la création d’une armée moderne, il imposa la conscription forcée, conduisant les paysans enchaînés aux casernes, convaincu que l’Histoire se fait par l’épée et l’obéissance, non par la discussion.
Ainsi, l’État de Muhammad Ali fut une renaissance sur un lit de fer : un État aspirant au progrès, mais craignant la liberté, croyant que l’ordre prime la dignité, et que la soumission pavera la voie vers la civilisation.
Ainsi, une nouvelle incarnation de l’adage ancien prenait forme en lui :
« La liberté ? Fardeau pour le souverain, frein pour l’ambition, obstacle pour l’histoire. »
Abd al-Rahman, le Conquérant, arriva en Al-Andalus porté par les cendres du Levant, portant en lui le souvenir de la chute des Omeyyades à Damas et le souffle du dernier fugitif d’un empire disparu. La terre qu’il atteignit était troublée, disputée par Arabes et Berbères, par des tribus dont les loyautés ne se rejoignaient que sous le fer de l’épée.
Il n’était ni un rêveur de démocratie, ni un croyant en la choura : il était un homme de survie, persuadé que le fer seul pouvait sauver du chaos. Son État reposait sur une seule règle : l’armée d’abord, la discipline avant le dialogue.
Les historiens rapportent qu’il répétait souvent :
« Le trône ne se construit pas par la douceur, et le peuple n’est jamais libre que sous l’ordre. »
Ces mots résumaient sa philosophie politique : la liberté affaiblit la loyauté, et un État ne se fonde pas sur la diversité mais sur la soumission et l’obéissance. Dans ses conseils, il affirmait :
« Les hommes ne s’unissent jamais par l’opinion, mais par l’épée et la crainte. »
Ainsi, comme le murmure intérieur du pouvoir lui rappelait la voix de al-Hajjaj des siècles plus tôt : « Je vois des têtes mûres… » — le règne ne tolère pas la multiplicité des voix ; il exige un silence garant de survie.
Arrivé en Andalousie, il trouva une terre déchirée entre Arabes et Berbères, Yamaniens et Mudariens. Il choisit l’unité par le glaive, la crainte plutôt que la liberté, convaincu que le chaos qui avait fait tomber les Omeyyades du Levant était la preuve que la liberté annonçait le désastre.
Il institua un État centralisé puissant, supprimant l’indépendance des chefs locaux, concentrant la loyauté sur sa personne seule. Dans sa logique, un État ne se gouverne pas par des loyautés multiples, mais par l’unification de l’obéissance.
Il n’hésita pas à réprimer les révoltes internes : pour lui, la sécurité et l’ordre venaient avant la liberté, et la tolérance envers l’insoumission menait à la ruine. Il s’appuya sur une armée et des mercenaires loyaux, non sur les chefs, les savants ou les élites : pour lui, l’armée seule assurait la pérennité du trône, et la force seule parlait le langage de l’Histoire.
Abd al-Rahman, dans sa pensée profonde, incarnait pleinement cet adage immortel :
« La liberté ? Fardeau pour le souverain, frein pour l’ambition, obstacle pour l’histoire. »
Ainsi, autant qu’il unifia l’Al-Andalus, il posa les fondations d’un État de fer destiné à durer des siècles, gouverné au nom de l’ordre et craignant d’expérimenter la liberté.
Abou al-Abbas al-Saffah (722–754) — Fondateur de l’État abbasside
Son surnom seul révèle l’âme de son époque : al-Saffah, “le sanguinaire”, qui versa le sang non par vengeance, mais pour fonder, sur les ruines des Omeyyades, un nouvel État au nom du “droit” abbasside.
Il considérait la cruauté comme une nécessité de la naissance, et la liberté comme une menace pour le nouveau-né avant même qu’il ne respire.
Lorsque, monté sur le minbar après sa prise de califat, il prononça sa célèbre phrase :
« Dieu nous a envoyés pour établir le droit et écraser le faux ; celui qui nous défie échouera. »
…il égalait le pouvoir à la volonté divine, transformant toute opposition en hérésie politique.
Al-Saffah n’admettait ni le doute ni la dissidence. Les voix multiples annonçaient pour lui le chaos : il élimina ses rivaux, effaça l’autonomie des chefs tribaux, et fit de la califat un centre unique où les nations se courbaient sous sa main. La liberté, dans son esprit, n’était pas une valeur morale mais un péril existentiel pour un État naissant.
Abou Djafar al-Mansur (714–775) — Le véritable fondateur de l’État abbasside
Si al-Saffah avait bâti par la peur, al-Mansur consolida par le calcul et la surveillance. Politicien habile, visionnaire et rusé, il voyait la liberté comme un danger pour l’unité de l’État, et la consultation comme une voie vers le désordre.
« On ne consulte pas le peuple sur son souverain, sinon tout se désagrège », affirmait-il.
Pour lui, l’unité d’une nation reposait sur un silence discipliné, et le souverain était « l’esprit unique de la nation », incontesté.
« Par Dieu, l’ordre ne tient que par la peur ; dès qu’ils se sentent sûrs, ils se divisent. »
Il mit en place un réseau d’espions et d’observateurs scrutant à la fois gouverneurs et citoyens : un État aux yeux ouverts, insomnie éternelle. Les dissidents furent éliminés, car tout désaccord menaçait la cohésion. Puis il fonda Bagdad, centre absolu du califat, symbole d’un pouvoir centralisé régnant par la surveillance et la crainte, non par le dialogue ou la liberté.
Ainsi se forme le modèle de l’« État de fer » islamique : Saffah bâtit par la peur, Mansur gouverna par un esprit calculateur, et tous deux voyaient la liberté comme un affaiblissement du pouvoir. L’ordre ne s’instaure que par l’obéissance, même au prix des vies et des idées.
Avec l’arrivée des idées européennes — constitution, liberté de presse, droits du citoyen —, les dirigeants ottomans ressentirent la peur. La liberté devint dans le discours officiel une menace subtile, un complot visant à fissurer l’empire de l’intérieur, un sabre invisible dirigé contre le cœur de l’État.
Un haut fonctionnaire à Istanbul en 1880 disait :
« Si nous laissons parler les gens comme ils veulent, l’État s’effondrerait par leurs langues. »
Sous Abdulhamid II (1876–1909), la liberté n’était qu’un désordre déguisé :
« La liberté qu’ils réclament n’est que chaos travesti. »
Ainsi, toute liberté politique devenait un danger pour l’unité de la souveraineté, un concept perçu non comme un droit, mais comme une menace à contenir. La suspension de la première Constitution en 1878, après seulement deux ans, fut justifiée par la « protection de l’ordre de l’État » : liberté et stabilité apparaissaient irréconciliables.
Sous le règne d’Abdulhamid II, la liberté n’était plus un droit : elle était un délit.
Une immense toile de surveillance recouvrait l’empire — journaux, lettres, conversations — tout était écouté, disséqué. Le sultan avait créé la police hamidienne, une armée d’yeux et d’oreilles traquant écrivains et penseurs. La pensée libre devenait une faute morale, presque un blasphème contre l’ordre établi.
Les mouvements réformateurs furent écrasés, les partisans des Jeunes Turcs pourchassés au nom d’une doctrine nouvelle : « protéger l’État en l’étouffant ».
Dans son cabinet, l’homme sourit en griffonnant sur la marge :
« Ô toi, artisan d’une gloire éternelle ! »
Dehors, le jardin semblait retenir son souffle. Les arbres, alignés comme des soldats muets, laissaient tomber des feuilles chargées de secrets.
Un homme s’approcha. C’était un religieux choisi par un prince : son habit n’était pas celui d’un simple mortel, mais d’une ombre investie d’autorité. Chaque fil de son vêtement brillait comme une promesse de force et de foi. Il caressa sa barbe longue, geste d’un homme qui effleure le temps, puis parla d’une voix lourde, profonde comme un écho venu du fond de l’histoire :
— Qui es-tu pour juger ces grands hommes qui ont forgé notre gloire ?
Sa voix claqua dans l’air comme un éclair. Le silence du jardin se brisa, et l’homme sentit la terre sous ses pieds devenir un échiquier. Les arbres, témoins immobiles des siècles, semblaient l’observer, peser chacun de ses pas.
Ce religieux n’était plus un simple interlocuteur : il incarnait la mémoire du pouvoir, l’autorité faite chair, ce passé qui refuse d’être effacé. Ses paroles avaient la texture d’un avertissement adressé au temps lui-même : Ne te rebelle pas. Ne touche pas à l’ordre établi.
Et lui, debout face à cette ombre, sentit le poids du choix : se taire ou résister. Courber l’échine comme tant d’autres avant lui, ou briser enfin la chaîne invisible.
Alors, comme surgissant de la terre, une silhouette se dessina — celle d’un innocent tombé dans l’oubli, victime d’un siècle de fer. Il ne parlait pas, mais son silence hurlait. Il regarda le ciel assombri, et d’une voix chargée d’un millier d’époques, demanda :
— Avions-nous vraiment mérité cela ? Étions-nous les califes que Dieu voulait ?
Un silence lourd tomba, si dense qu’il semblait ouvert comme une plaie sur le visage du temps. Le passé saignait dans le présent — et les vivants, impuissants, demeuraient témoins d’un monde qui punissait le courage au nom de la stabilité.
Un soldat s’avança. Son armure, ternie par les traces du sang ancien, semblait porter le poids des siècles. Ses traits, fatigués et résignés, racontaient l’histoire de choix imposés, de vies arrachées à la liberté. D’une voix rauque, il confessa :
— Je n’étais qu’un homme qui voulait vivre… mais devant moi, il n’y avait que deux chemins : mourir ou devenir artisan de la mort, du pillage et de la domination.
Le vieux jardin frissonna sous ses mots. Chaque pierre, chaque feuille sembla résonner des cris étouffés accumulés au fil du temps. L’histoire n’était pas morte : elle jugeait silencieusement ses enfants, un jugement invisible mais incessant, vibrant de vérités ignorées.
Soudain, une voix émergea des profondeurs : elle fit trembler les arbres, fit frémir l’air comme si le ciel lui-même retenait son souffle.
— N’avez-vous jamais compris, vous tous, et toi aussi, l’objectif que Dieu a voulu pour toute la création ?
Le son frappa comme la foudre, reliant passé et présent, faute et obéissance, liberté et tyrannie. Chaque ombre se recroquevilla, chaque battement du jardin murmura : l’histoire n’est pas seulement ce que nous vivons, mais ce que nous portons en silence dans nos consciences.
Alors, parmi les ténèbres, apparut l’ombre d’un représentant de l’autorité à travers les âges. Il s’avança vers le soldat, yeux à la fois imposants et menaçants. Sa voix, chargée de la mémoire de l’histoire, retentit :
— Tu parles de liberté après avoir connu sa version masquée, dans une société bâtie sur l’asservissement et la soumission.
Le soldat trembla, ses doigts hésitant sur la page avant de laisser couler sa réponse intérieure, mêlant colère et foi :
— Dieu n’a-t-il pas envoyé prophètes et messagers pour nous guider ? Le Coran ne présente pas la liberté comme un slogan politique, mais comme un devoir spirituel, condition de la dignité humaine.
Il leva les yeux vers le ciel sombre, et sa voix devint plus ferme à chaque mot :
— La liberté libère l’homme de trois servitudes : la servitude des passions, celle des hommes et des tyrans, et celle de l’ignorance et du conformisme. Dans sa seule soumission à Dieu, naît toute véritable liberté.
Ses mains s’étendirent vers le ciel, comme pour puiser la force du haut :
— Allah l’a confirmé dans Ses versets, affirmant la dignité de l’homme et son droit au choix :
“Ô hommes, Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous vous avons fait peuples et tribus pour que vous vous connaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès d’Allah, est le plus pieux.”
“Nous avons honoré les enfants d’Adam, les transportant sur terre et mer, et leur avons donné des biens purs, les préférant à beaucoup de ceux que Nous avons créés.”
“Nulle contrainte en religion ; la bonne voie est distincte de l’égarement.”
“Que celui qui veut croire croit, et que celui qui veut mécroitre mécroie.”
“Et ne charge aucun d’autre que soi-même du péché d’autrui.”
Chaque parole résonnait comme un écho éternel, rappelant que la vraie liberté est un combat intérieur, un droit sacré que ni le tyran ni le temps ne peuvent éteindre.
L’homme s’immobilisa un instant, respirant lentement, comme s’il partageait le long silence de l’histoire elle-même. Il sentit que ses mots n’étaient plus seulement un écho intérieur, mais une arme contre l’oppression et la tyrannie : la liberté n’était ni slogan ni façade politique, mais un droit naturel et une foi, fondement de la dignité humaine.
Un dirigeant politique s’avança, s’appuyant sur sa canne, son sourire ironique reflétant des siècles de pouvoir. D’une voix glaciale, mêlée de moquerie et d’autorité, il déclara :
— Tu dis cela parce que tu ignores comment la vie s’installe ; elle ne peut s’épanouir que dans une société unifiée, et cela, seule la politique peut le garantir.
L’homme baissa la tête, ferma les yeux, et se souvint des gestes et paroles des dirigeants qu’il avait étudiés, de la structure sur laquelle ils avaient fondé leurs États et leurs nations. Il prit son stylo et sa feuille, et écrivit sa réponse, défiant ce prétendu héritage politique :
— L’islam, agréé par Dieu pour toute Sa création, est fondamentalement libérateur, non asservissant ni oppressif. Il a délivré l’homme de l’adoration de tout autre que Dieu, de la servitude aveugle et de l’injustice sociale et politique, lui conférant volonté, dignité et responsabilité.
Il fit une pause, comme pour transmettre au temps lui-même une leçon sacrée, puis ajouta :
— Dieu a envoyé Ses prophètes pour guider leurs communautés, enseigner la justice et la liberté :
“Le sang, la richesse et l’honneur de tout musulman sont sacrés pour tout autre musulman.”
“Aucun Arabe n’a de supériorité sur un non-Arabe, ni un non-Arabe sur un Arabe, aucun rouge sur un noir, ni un noir sur un rouge, sauf par la piété.”
“Chacun de vous est responsable de sa communauté.”
“Les actions sont jugées selon les intentions de chacun.”
“Nul ne croit véritablement jusqu’à ce qu’il aime pour son frère ce qu’il aime pour lui-même.”
“Celui qui affranchit un croyant, Dieu affranchira chacun de ses membres du feu.”
“Aucun choix n’est regrettable lorsqu’on consulte Dieu, et nul ne s’égare quand il suit la guidance.”
“Nulle obéissance à un être créé dans la désobéissance au Créateur.”
“Celui qui établit une bonne tradition en Islam recevra sa récompense et celle de ceux qui la suivent ; celui qui crée le mal portera son fardeau et celui de ceux qui le suivent.”
“J’ai été envoyé pour parfaire la noblesse des caractères.”
Les mots résonnèrent dans le jardin comme une communauté vivante qui refusait de mourir, une société qui reconnaissait la liberté, rejetait l’esclavage, et élevait l’homme au-dessus de tout pouvoir humain injuste. Chaque lettre écrite devint un sabre tranchant les illusions des tyrans, restituant à la conscience collective le droit sacré à la dignité et à la justice.
Le politique s’arrêta un instant. Sur son visage se dessina une expression invitant à la réflexion, comme s’il voulait que l’homme regarde l’histoire avec des yeux plus vastes que l’instant présent. Sa voix, calme mais pleine du poids de l’expérience, s’éleva :
— Toutes ces horreurs… tous ces massacres… étaient-ils l’apanage des seuls Arabes musulmans ? Ou chaque nation, chaque civilisation a-t-elle porté dans son histoire la lutte pour survivre, pour le pouvoir ?
L’homme sourit en silence, contemplant l’ampleur des batailles accumulées sur les pages de l’histoire, entre ambition et autorité, valeurs et sang, l’homme et ses chaînes. Les mots semblaient s’infiltrer dans ses oreilles comme l’écho de salles anciennes, criant les noms de ceux qui ont régné, gouverné, monopolisé la décision au nom du « devoir national » ou de « l’autorité divine ».
Il leva son stylo et écrivit :
— Le conflit de l’histoire n’est pas réservé à un peuple ou une religion. L’homme ne peut être jugé seulement à travers son époque. Chaque civilisation a porté les concepts de force et de domination, imposant à chaque époque les limites du pouvoir et de l’hégémonie, consignées dans des registres de sang. Quelle différence entre un roi ou un chef imposant sa loi par l’épée, et un autre choisissant la peur comme instrument de contrôle ?
Le silence emplissait le lieu, et l’histoire elle-même semblait retenir son souffle, attentive à la question, attendant une réponse qui dépasse les géographies et les siècles, dans une vision où la liberté n’est ni privilège ni exception, mais un droit universel de l’homme, quelles que soient les époques et les noms.
Le politique fit un pas de plus, scrutant l’homme comme pour lire son cœur avant son esprit, et dit avec un mélange de sarcasme et de défi :
— Tu parles de liberté comme si c’était un bien accordé ou un droit acquis. Mais vois-tu ? La vie ne peut s’établir que dans une société unifiée. L’ordre seul garantit sa survie. Tout ce qui dévie est chaos, toute voix dissidente menace l’édifice.
L’homme avança calmement dans le vieux jardin où les arbres murmuraient des sons oubliés, et les ombres s’étendaient comme des esprits cherchant une réponse. Il leva le visage vers le ciel chargé de nuages et dit, sa voix mêlant foi et colère contenue :
— L’islam, agréé par Dieu pour toute Sa création dans son essence, est un projet fondamentalement libérateur, non asservissant. Il a délivré l’homme de l’adoration d’autrui, de la servitude aveugle et de l’injustice sociale et politique. Dieu a envoyé Ses prophètes pour guider leurs communautés avec des valeurs élevées, établissant justice, honorant l’homme, et semant la miséricorde dans les âmes.
Il s’arrêta un instant, comme pour invoquer les voix du temps, puis indiqua des textes anciens, que le vent faisait murmurer aux feuilles des arbres :
— Dans la Torah, dans l’Exode 20:13-16, les commandements enseignent : « Tu ne tueras point, tu ne voleras point, tu ne commettras point d’adultère, tu ne porteras point de faux témoignage contre ton prochain. »
Et Moïse dit dans l’Exode 22:21 : « Tu ne maltraiteras point l’étranger ni ne l’opprimeras, car vous avez été étrangers en terre d’Égypte. »
Ces prescriptions affirment la sacralité de l’homme vis-à-vis de son semblable — son sang, ses biens, sa dignité — comme l’a rappelé le noble Hadith prophétique.
L’air trembla autour de lui, et il continua d’une voix mêlant défi et foi :
— Dans le Deutéronome 10:17, Moïse dit :
“Car l’Éternel, votre Dieu, est le Dieu des dieux et le Seigneur des seigneurs, le Dieu grand, puissant et redoutable ; il ne prend point de parti et n’accepte point de pot-de-vin.”
— Et dans l’Évangile, le Christ dit :
“Il n’y a ni Juif ni Grec, ni esclave ni libre, ni homme ni femme ; vous êtes tous un en Christ.” (Galates 3:28)
Tous ces textes enseignent que la distinction ne repose ni sur la race, ni sur l’origine, ni sur la couleur, mais sur la foi et les œuvres justes.
Il s’approcha d’un banc abandonné, s’assit, et traça dans la terre un cercle, comme pour délimiter les frontières entre l’injustice et la justice.
— David dit dans les Psaumes 78:70–72 :
“Il choisit David, son serviteur, et le prit du pâturage, derrière les troupeaux, pour paître Jacob, son peuple, et Israël, son héritage. Il les guida selon la perfection de son cœur et la dextérité de ses mains.”
— Et le Christ :
“Le bon berger donne sa vie pour ses brebis.” (Jean 10:11)
Tous ces passages expriment la responsabilité morale et la miséricorde du leadership envers ceux dont on a la charge — famille, nation, société.
Il leva les yeux vers le ciel et poursuivit :
— Moïse dit dans Actes 5:29 :
“Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes.”
— Et dans le Deutéronome 13:4 :
“Vous suivrez le Seigneur, votre Dieu ; vous le craindrez, vous garderez ses commandements, vous écouterez sa voix, vous l’adorerez et vous vous attacherez à lui.”
Le sens est clair : nul pouvoir humain ne doit être obéi s’il contredit la volonté divine.
Puis sa voix s’éleva, comme un cri pour toute l’histoire témoin de l’injustice :
— Le prophète Michée dit (6:8) :
“On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien ; et ce que le Seigneur demande de toi : faire justice, aimer la miséricorde, marcher humblement avec ton Dieu.”
— Et le Christ, dans le Sermon sur la Montagne :
“Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.” (Matthieu 5:7–8)
Tous les prophètes, d’Adam à Muhammad ﷺ, parlèrent d’une seule voix :
• La dignité de l’homme découle de celle de son Créateur.
• La liberté ne s’accomplit que par la responsabilité.
• La justice ne se fonde que sur la miséricorde.
Lorsque la brise monta parmi les arbres, les présents sentirent que les mots n’étaient plus de simples paroles : ils étaient un écho vivant, respirant non seulement dans le vieux jardin, mais à travers l’univers tout entier, murmurant que l’histoire continue de juger, et que le véritable liberté commence là où s’achève l’obéissance aveugle à l’injustice.
Le politicien frissonna légèrement, comme si les mots avaient percé son armure, reculant de quelques pas, mais il se ressaisit et esquissa un sourire froid :
— C’est beau… mais ne vois-tu pas ? Toutes les civilisations ont affronté les défis de la survie. Toutes les nations, tous les dirigeants, ont dû imposer l’ordre par la force, sinon leurs peuples sombreraient dans le chaos !
L’homme soupira et hocha la tête, puis ajouta d’une voix imprégnée de certitude morale :
— Oui, le conflit était universel, mais la différence, c’est que l’Islam a fixé des règles, déterminé ce qui est permis et ce qui est interdit. Le pouvoir n’est pas absolu, la force n’est pas une fin en soi. La liberté n’est pas un slogan ; elle est responsabilité, et c’est un devoir spirituel avant d’être politique.
Un silence lourd s’installa, chaque ombre dans le jardin semblait murmurer d’étonnement. Puis le politicien cria, cette fois avec plus de gravité :
— Et que fait cette liberté si nous la laissons s’épanouir ? Si les hommes décident de se gouverner eux-mêmes ? Ne détruira-t-elle pas l’État avec leurs langues et leurs idées ?
L’homme sourit, comme s’il voyait toute l’histoire devant lui :
— La liberté ne détruit pas l’État ; elle détruit l’ignorance et libère les esprits. L’histoire que tu crois être une épée de contrôle est la même qui peut être écrite avec des valeurs élevées, où chaque tyran est jugé pour son injustice, et chaque peuple pour son silence.
Un long silence. Le vent s’infiltra entre les arbres, portant des voix anciennes du passé, murmurant : « L’histoire ne s’oublie pas, et la liberté ne meurt jamais. »
Une voix lointaine résonna derrière un mur construit dans un autre temps :
— Et toi, pourquoi ?
L’homme répondit :
— Je ne comprends pas ton sens !
La voix revint, comme un écho ancien dans l’espace :
— Pourquoi es-tu celui qui adopte ces idées et ouvre la voie à leur renaissance ? Pourquoi personne avant toi n’a porté ces pensées ?
L’homme s’arrêta, regardant vers la source disparue de la voix, comme si la question venait d’une autre époque. Il prit une profonde inspiration et répondit avec humilité et détermination :
— Car les idées choisissent leurs porteurs au moment où le monde en a le plus besoin. Je ne suis pas le premier à prononcer cette liberté, mais ceux qui m’ont précédé ont été étouffés par les épées ou réduits au silence par la peur. Chaque génération transmet une ombre de la vérité et attend qu’on la ranime.
La voix se retira, écoutant, et l’homme poursuivit :
— Je ne suis ni prophète ni chef. Je ne suis que l’écho d’une parole prononcée il y a mille ans et dont l’écho n’a pas été entendu. La vérité ne meurt pas, mais elle reste cachée jusqu’à ce que quelqu’un croie que la parole est plus forte que l’épée.
Le jardin vibra sous la brise du soir, les arbres se balançant comme pour accompagner les âmes présentes dans ce dialogue. Ils s’assirent dans un cercle invisible, chacun portant l’écho de sa vie, chaque mot devenant une pierre sur le chemin de la compréhension.
Hussayn ibn Mansour leva la tête le premier et dit avec détermination :
— Je suis la vérité… J’ai appelé à l’unité de l’existence et à la liberté de l’âme dans sa relation avec Dieu. Les politiciens et les jurisconsultes ont frappé mon esprit avec des épées, ils m’ont crucifié à Bagdad… mais l’amour divin et la liberté intérieure sont restés vivants dans le cœur de ceux qui cherchent la vérité.
Sahrawardi sourit, ses yeux irradiant tristesse et compréhension :
— Nous avons tenté, Hallâj, de mêler la sagesse grecque à la lumière divine, de prouver que l’homme peut s’illuminer lui-même… On m’a exécuté jeune, accusé d’hérésie, mais la pensée reste vivante malgré les épées. Elle seule libère l’âme de l’injustice.
Ibn al-Muqaffa‘ s’avança, le feu dans le regard :
— J’ai écrit sur le contrat social et la liberté de pensée des siècles avant Rousseau… Chaque mot que j’ai prononcé était un crime aux yeux du pouvoir. On m’a brûlé, mais aujourd’hui, qui m’écoute comprend que la vérité ne se consume pas.
Al-Kawakibi sourit doucement, la foi dans la voix :
— J’ai dénoncé la tyrannie au nom de la religion, écrit “Les mœurs de la tyrannie” et “Umm al-Qura”… Je suis mort empoisonné en exil au Caire, mais la voix de la liberté n’a pas cessé de résonner dans le cœur de ceux qui veulent la justice.
Bruno leva la tête des ombres, sa voix résonnant parmi les arbres :
— J’ai proclamé l’infini de l’univers, la présence de Dieu en toute chose… L’Église m’a brûlé vivant, mais le courage de la pensée libre demeure, et la pensée ne se soumet jamais.
Spinoza, les yeux calmes et la voix profonde :
— J’ai été chassé de ma société pour avoir prôné la liberté de penser et la critique des textes sacrés… Je vécus isolé, mais mon esprit était libre, et la lumière de la pensée brille même dans l’obscurité.
Socrate sourit, sa voix emplissant l’espace :
— Je refusai de renoncer à ma pensée… On m’accusa de corrompre la jeunesse et me condamna à mort. Je bus la ciguë en disant à mes disciples : “La pensée ne peut être emprisonnée.”
Hallâj s’éleva, défiant :
— Alors… la liberté n’est-elle qu’un mot que l’on brandit, ou un chemin intérieur qui commence dans l’âme et s’étend à la société ?
Sahrawardi répondit :
— C’est un voyage vers la lumière. Il commence par la compréhension, porte du fruit en sagesse et libère l’homme de l’exclusion et de l’ignorance.
Ibn al-Muqaffa‘ objecta :
— Mais celui qui n’ose parler, par peur de l’épée, reste esclave… La liberté exige le courage de l’âme avant de se manifester dehors.
Al-Kawakibi secoua la tête :
— Et la vérité, même si elle reste silencieuse longtemps, finit toujours par apparaître… Toute tyrannie s’effondre devant la lumière de la raison et de la conscience. Telles sont les lois humaines.
Bruno ajouta :
— Même si nos corps sont brûlés, les idées continueront de circuler à travers le temps… et l’univers entier sera témoin du courage de l’homme.
Spinoza déclara :
— La pensée critique est une responsabilité. La liberté n’est ni privilège ni slogan, elle est un devoir pour quiconque cherche la vérité et la justice.
Socrate regarda l’assemblée :
— La sincérité envers soi-même engendre la véritable liberté. Qui ne se connaît pas, ignore la liberté.
Hallâj se leva, sa voix secouant l’air :
— L’obéissance aveugle au pouvoir ne crée pas l’homme ; elle transforme l’âme en servitude.
Sahrawardi sourit :
— La raison guide, la foi éclaire… Ensemble, elles façonnent une société libre, invulnérable à la tyrannie.
Ibn al-Muqaffa‘ intervint :
— Celui qui n’ose parler reste esclave. La liberté exige courage et persévérance.
Al-Kawakibi leva la main :
— Le sacrifice n’est jamais vain. Chaque mot écrit, chaque idée diffusée, forge l’héritage de la liberté, même si l’auteur n’en voit pas le fruit de son vivant.
Bruno ajouta :
— La pensée vit même si les tyrans veulent l’ensevelir. Chaque idée vraie ouvre un nouvel horizon pour l’humanité.
Spinoza sourit :
— La critique allume une lumière qui libère les esprits de l’ignorance et des superstitions.
Socrate fixa l’assemblée :
— La vérité avec soi-même engendre la liberté. Qui ignore sa propre nature ignore la liberté, et qui ignore la vérité ignore la justice.
Le vent du soir agitait les arbres, comme pour partager le dialogue des âmes présentes. L’homme était assis dans un cercle invisible, le stylo à la main, brillant des idées qui s’entrechoquaient. Chaque mot qu’il traçait sur le papier devenait un pas vers la compréhension, chaque silence une clameur intérieure.
Il releva le stylo, sa voix mêlant tristesse et détermination :
— La pensée ne meurt pas. La liberté demeure. Quelle que soit la force des tyrans pour l’éteindre, l’homme cherchera toujours la vérité et la dignité.
Il poursuivit :
— L’histoire n’est ni pure, ni innocente… Elle reflète tous les conflits humains, la cupidité, la peur, le désir de pouvoir et de survie. Pourtant, lire n’est pas seulement acquérir du savoir. C’est un affrontement intérieur, un dialogue avec tout ce que l’histoire a façonné, avec tous ceux qui sont restés silencieux, avec chaque voix qui aurait dû être entendue mais ne l’a pas été.
Assis là, le stylo à la main, il rassemblait toutes les voix, toutes les positions, tous les paradoxes, dans le jardin de son esprit, où histoire, vérité, politique et religion s’entrelacent, et où l’écriture reste le seul moyen de vivre avec eux, de se comprendre et d’affronter l’invisible qui habite chaque page de l’histoire.
Il fixa la feuille, rassemblant en elle toutes ses expériences : le petit et le grand chien, la mémoire et la conscience, la littérature et l’histoire, les questions intimes sur l’écriture, les masques qu’il avait portés toute sa vie. Prêt à révéler la vérité, quelle qu’en soit la lourdeur, même si le monde paraissait étonné ou peu disposé à l’entendre.
Il se souvint de ses premiers pas dans la compréhension de la politique, et murmura :
— J’ai senti ma faiblesse politique dès que ma conscience a grandi. Il me fallait accepter les convictions imposées par ceux qui détenaient le pouvoir, pour protéger ma famille et moi des ruses, des injustices et de la brutalité du pouvoir en place.
D’une voix plus faible, comme un aveu à lui-même :
— J’étais petit, impuissant, sans autre choix que de me soumettre, de feindre la conviction… face à ceux dont l’âme et l’esprit brûlaient d’une force qui les hissait au-dessus de tous.
Un visage sévère se dessina dans son esprit, celui d’un fonctionnaire habile à politiser tout :
— La bêtise ? Ce n’est qu’une manière de comprendre le monde à notre façon… Nous créons les lois, façonnons les concepts, leur donnons des noms respectables, tout cela au service de nos intérêts.
La silhouette de son jeune moi tremblant s’avança, inquiète :
— Comment résister et garder ma dignité, quand chacun autour de moi peut interpréter le monde à sa guise, transformant tout en instruments de pouvoir ?
Il frissonna, comme si l’air lui renvoyait l’écho de cette question, puis écrivit :
— La vraie force n’est ni dans les épées ni dans les lois, mais dans un esprit qui ne se brise pas, un cœur qui refuse de céder… et une plume qui écrit la vérité, quelle qu’en soit la difficulté.
Puis les voix s’élevèrent dans sa tête, une foule du passé et du présent, chaque ombre du temps lui murmurant des mots jamais prononcés :
— L’histoire… ne pardonne pas… mais elle révèle ceux qui ont le courage de l’affronter.
— Le pouvoir… n’est qu’un test pour chaque âme… qui s’incline tombe, qui résiste demeure.
— La conscience… est une épée qui ne rouille pas, et la plume, le dernier refuge.
Assis, le stylo entre ses doigts, mêlant tremblements et fermeté, il pensa à tous ceux qui avaient résisté avant lui : ceux qui ont écrit, crié, été tués, sacrifié tout pour la liberté, la pensée et la dignité.
Puis il murmura :
— Moi aussi… j’écrirai… j’affronterai… et je resterai fidèle à moi-même… même si le monde entier se dresse contre moi… même si les autres plumes se taisent.
Le jardin frissonna à nouveau, les arbres semblant l’applaudir en silence, et l’air susurra à travers les ombres :
— La vérité… restera vivante… la pensée et la liberté… demeureront… quoi que fassent les tyrans.
Les premières lueurs de l’aube filtrèrent timidement entre les branches, effleurant le jardin où il était assis, entouré des deux chiens : le grand noir, symbole du danger et de la surveillance, et le petit blanc, porteur de l’innocence et de la curiosité.
Les personnages de sa vie le rejoignirent un à un : le grand-père, la mère, le père, les professeurs, les amis, quelques élèves et leurs parents, les voisins… Tous s’assirent dans un silence chargé du sens de l’existence et de la mémoire.
Les feuilles qu’il avait écrites avaient pris vie. Le vent les emportait, les dispersait entre les troncs, les pierres et les allées, comme autant de messages envoyés à quiconque saurait les entendre. Elles n’étaient plus de simples mots : elles devenaient dialogues vivants avec chaque instant vécu, chaque expérience gravée dans son cœur.
Les saisons passèrent. Dans le jardin, ses feuilles continuaient leur voyage : en automne, elles dansaient avec les feuilles mortes ; l’hiver les couvrait de neige ; au printemps, de jeunes pousses les entouraient ; et l’été, elles ondulaient sous les rayons dorés du soleil. Le jardin lui-même semblait proclamer la persistance de la pensée et la liberté de l’âme, même après que son propriétaire eut quitté ce monde sans un mot.
L’homme demeurait présent dans chaque feuille, chaque souffle de vent, chaque ombre. Et même absent, l’écho de sa voix intérieure persistait, posant ses questions :
— Ai-je eu raison ? Ai-je failli ? Ai-je été assez courageux ?
Lorsque la femme revint au jardin avec son chien blanc, celui-ci s’assit à ses pieds, gardien silencieux de son héritage. Le vent continuait de disperser ses feuilles, mêlant leur bruissement à celui des arbres, comme si le jardin murmurait à chaque passant :
— La pensée ne meurt jamais… la liberté demeure… quoi que fassent les tyrans, même si leurs auteurs quittent ce monde.
Les années passèrent, les visages changèrent, mais les feuilles restèrent, portant l’héritage symbolique de l’homme, racontant ses luttes et ses questionnements, rappelant à chaque lecteur que l’homme peut disparaître, mais ses idées, sa dignité et son esprit libre restent vivants dans chaque souffle et chaque ombre du jardin.
Dans le dernier miroir
Tous les sons se turent. L’écho des voix tournait en lui, comme le temps dans un miroir brisé. Il y voyait son visage d’enfant et d’homme, son ombre, en une seule image.
Il ne distinguait plus le petit chien blanc, porteur de l’innocence et de l’adieu, du grand chien noir, traquant son ombre dans le passé. Tous deux étaient là, sur le même seuil, comme deux visages d’une seule vérité.
Il comprit que la vie n’est pas une scène où l’on porte des masques, mais un chemin vers l’épuration de l’existence de tous les artifices. L’esprit, qu’il croyait refuge, n’était que la première prison dont il fallait ouvrir la porte avec la clé de l’invisible.
Quand il posa son stylo, il sentit que les mots n’étaient plus écrits pour être lus, mais pour être compris dans le silence. Il referma son carnet et contempla le jardin, paisible sous le soir. Il était rempli des voix qui l’avaient habité : sa mère, ses amis, et lui-même, à tous les âges.
Pour la première fois, tous souriaient dans la même direction. Il sut qu’il n’avait plus besoin de se défendre, de justifier, ni d’écrire pour être compris.
Il voyait maintenant :
La vérité ne se dit pas, elle se vit.
L’invisible n’est pas ce que Dieu cache à l’homme, mais ce que la lumière retient jusqu’à ce que la compréhension soit complète.
Il comprit que l’écriture elle-même est une foi en cette lumière ; chaque mot, chaque silence, témoignait d’un chemin qui n’était pas achevé, mais qui avait trouvé sa signification.
À ses derniers pas vers la porte du jardin, il regarda le banc qu’il occupait autrefois. Vide. Mais au fond de lui, il savait : le petit chien blanc n’avait jamais disparu, et le grand chien noir ne le terrifiait plus.
Tous deux vivaient en lui. Tous deux étaient, au bout du compte, la voix de l’homme qui écoute sa propre existence.
Puis la dernière phrase s’étira en un écho intérieur, répétant ce qu’il avait jadis écrit sur une feuille immaculée :
« Je crois en l’invisible… car il préserve mon humanité de l’orgueil, et m’ouvre le chemin de la compréhension de ce qui ne se voit pas. »
Les lettres se refermèrent doucement, et l’histoire resta suspendue entre lumière et secret,
attendant un autre lecteur… pour tourner la clé de l’invisible.
Numan Albarbari
Weissach im Tal, Backnang,
Bade-Wurtemberg, Allemagne
28/10/2021
