Trente silences
roman
d’après « La Terre verte »
Un mot avant de commencer
Cher lecteur, permettez que je vous retienne un instant sur le seuil, comme le maître de maison retient un hôte qui n’est jamais venu : non pour lui barrer le passage, mais pour lui dire : prenez votre temps, la maison n’est pas aussi bien rangée que vous l’imaginez.
Je vais vous raconter, dans les pages qui suivent, l’histoire d’un homme qui a vécu cinquante-huit ans en étant persuadé qu’il ne mentait pas. Elle ne vous plaira pas à son commencement, parce que vous aimerez son héros ; elle ne vous plaira pas à sa fin, parce que vous comprendrez pourquoi vous l’aviez aimé. Si, au milieu du chemin, vous sentez quelque chose peser sur votre poitrine, ne jetez pas le livre : ce n’est pas du dépit contre le roman, c’est votre conscience qui s’agite dans une pièce que vous aviez fermée depuis longtemps.
On nous a dit, dès l’enfance, que le menteur est méchant, que l’homme sincère est bon, et que le monde se partage entre ces deux camps comme un gâteau entre des enfants. Mais après une longue vie passée à observer les gens, je n’ai pas trouvé tant de menteurs au sens où on nous l’avait appris. J’ai trouvé pire : des millions de braves gens qui ne prononcent pas un seul mot faux de toute leur existence, et qui laissent pourtant l’iniquité passer devant eux comme un train devant une gare où il ne s’arrête pas.
Ces gens-là sont les héros de ce roman. Et ils sont, vous le verrez, nous.
Je vous accompagnerai en chemin. Parfois je me tiendrai à votre côté pour murmurer ce que les personnages n’ont pas dit ; parfois j’interromprai le récit pour vous poser une question dont vous seul détenez la réponse. Pardonnez d’avance mon bavardage : le narrateur qui se tait tout à fait pourrait bien, un jour, compter parmi les Trente.
N. B.
Première partie : L’Enveloppe
Chapitre premier
« L’Homme qui ne ment pas »
Premier jour
À cinq heures et demie du matin, Adam était seul dans la cuisine. Il versait l’eau chaude sur les feuilles de thé, lentement, avec la lenteur de celui qui accomplit un rite sans savoir que c’en est un. Il regardait la couleur changer dans le verre, du transparent à l’or, puis de l’or à ce rouge tiède qui ressemble à un petit couchant enfermé dans la vitre.
C’était le seul moment de sa journée qu’il ne partageait avec personne. C’était aussi le seul où sa mémoire passait près d’une porte qu’il n’ouvrait pas : elle ralentissait un peu, comme on ralentit devant une maison abandonnée, puis reprenait sa route.
Laissez-moi vous dire un mot de cet homme avant que vous ne le rencontriez : vous avez le droit de savoir avec qui vous allez passer les semaines à venir. Il a cinquante-huit ans, il est chef comptable depuis vingt-huit ans, et nul, dans tout le quartier, ne l’a jamais entendu prononcer un mensonge — pas même ces petits mensonges que l’on s’échange chaque jour comme on échange un salut : « Je vais bien », « Je ne m’en souviens plus », « J’allais justement t’appeler ». C’est pourquoi on l’appelle « l’Homme qui ne ment pas ».
Adam avait entendu cette formule des centaines de fois, et chaque fois il souriait du même sourire, calme, convaincu, le sourire de celui qui ne se demande pas depuis quand il sourit ainsi. Je vous en avertis dès maintenant : méfiez-vous des sourires qui ne se demandent pas depuis quand ils existent.
Samira entra en nouant ses cheveux.
— Tu as bien dormi ?
— Comme dort un homme qui n’a rien à cacher.
Elle rit. Elle riait ainsi chaque matin depuis vingt-cinq ans, comme si la phrase était une plaisanterie neuve — comme si les couples qui vivent longtemps ensemble convenaient en secret de ne jamais se lasser de leurs petits mensonges tendres. Mais ce n’en était pas un ; c’était une foi. Et c’est ce qui la rendait plus dangereuse.
Puis Youssef entra, traînant son cartable par une seule bretelle. Quatorze ans, les yeux jamais posés sur personne, comme s’il s’excusait d’avance d’être au monde.
— Youssef, dit Samira, ta maîtresse a téléphoné hier.
— Qu’est-ce qu’elle a dit ?
— Que tu as cassé la vitre de la fenêtre et que tu ne le lui as pas dit.
Le garçon devint rouge.
— Ce n’est pas moi qui l’ai cassée. C’était…
— Regarde-moi, dit Adam.
Youssef leva les yeux. Dans ce lent mouvement de paupières se dressait un tribunal tout entier : un père sur l’estrade, un fils dans le box, une mère qui faisait semblant de laver une tasse.
— Celui qui ment aujourd’hui pour une chose petite mentira demain pour une grande.
— Je n’ai pas menti, papa.
— Tu n’as pas dit la vérité. C’est très proche du mensonge.
— Mais…
— Je ne te demande pas d’être parfait. Je te demande d’être clair.
Youssef baissa la tête et dit : « Je le lui dirai aujourd’hui. » Adam répondit : « Bien. » Et Samira sourit d’une fierté ancienne, que rien n’avait altérée depuis le jour de leur mariage.
Avez-vous remarqué ce qu’Adam vient de faire ? Il a pesé son fils avec une balance sur laquelle il ne s’est jamais posé lui-même. C’est, mon ami, le poids le plus répandu parmi les hommes : nous vendons la vertu en gros aux autres et nous gardons pour nous la part d’exception.
Samira ne remarqua pas que la tasse avait bougé de quelques centimètres devant son mari, sans raison, avant de s’immobiliser. Youssef non plus. Adam seul le vit. Il pensa un instant : suis-je vraiment cet homme-là ? Puis il but son thé et se dit que la question ne méritait pas toute une matinée.
C’est ainsi, lecteur, qu’on enterre les grandes questions : non par la force, mais par un aimable ajournement.
Devant la maison, Abou Majed se tenait avec son voisin Azzam, et leurs voix montaient comme montent les fumées de deux braseros voisins.
— Bonjour, Adam ! Tu tombes à pic. Cet homme prétend avoir bâti le mur sur son terrain.
— Et il l’a bâti sur le mien, dit Azzam.
— De combien de mètres ? demanda Adam.
— Un mètre au moins.
— Un demi, dit vite Abou Majed. Puis il baissa les yeux. Bon… trente centimètres, peut-être.
— Et toi, Azzam ?
— Moi… je n’ai pas mesuré. Mais je sais.
— Alors ce qui vous oppose n’est pas une querelle sur la vérité, dit Adam, c’est une querelle sur celui qui aura l’air d’avoir raison.
Il proposa qu’un ingénieur vienne mesurer et que chacun accepte ce que dirait le mètre. Les deux hommes se turent, et Abou Majed dit à son voisin d’une voix soulagée : « Tu vois ? C’est pour ça qu’on va le trouver. L’homme du quartier ne ment pas. »
— Ne dis pas cela, fit Adam.
— Pourquoi ?
— Parce que le titre est plus lourd que celui qui le porte.
Abou Majed rit et lui tapota l’épaule. Personne ne remarqua qu’Adam venait de prononcer, au détour d’un instant, la phrase la plus vraie de cette matinée.
À l’autre bout de la rue passait Rouya, la petite-fille d’Abou Majed, son cartable sur le dos. Dix-sept ans ; elle s’attardait près de chaque conversation comme si elle ramassait les mots dans sa poche pour les examiner plus tard. « Bonjour, oncle Adam », dit-elle. Elle le regarda un peu plus longtemps qu’il n’aurait fallu, puis s’éloigna.
Au coude de la Grande Mosquée, le vieil homme était à sa place, assis sur le trottoir, dans ses habits râpés, le dos contre le mur. Il tendit la main sans lever la tête, et Adam déposa dans sa paume quelques pièces, comme il le faisait chaque matin depuis neuf ans.
Je voudrais m’arrêter sur cette scène familière, car c’est la plus périlleuse du roman. Neuf ans, chaque matin. Un homme donne, un homme reçoit, et ni l’un ni l’autre n’a jamais demandé à l’autre son nom. Nous appelons cela une « aumône », et nous en tirons une légèreté délicieuse, celle du débiteur qui a réglé sa facture. Nous ne nous demandons pas si, avec ces pièces de monnaie, nous n’avons pas acheté le droit de ne pas regarder un visage. L’aumône qui ne demande pas le nom est peut-être la plus noble forme de l’indifférence.
— Que Dieu te le rende, mon fils.
— Et qu’Il te pourvoie.
Adam se détourna pour poursuivre sa route.
— J’ai connu un homme qui s’appelait Fakhri, dit le vieillard.
Les pieds d’Adam s’arrêtèrent. Il n’avait pas entendu ce nom à voix haute depuis trente ans.
— Qu’avez-vous dit ?
— J’ai dit que les jours passent et que personne ne s’inquiète du nom de ceux qui tendent la main.
— Quel Fakhri ?
— Celui qui était à la maison du Hadj Tawfik. Que Dieu ait son âme.
Adam revint de deux pas et s’accroupit devant lui.
— Avez-vous travaillé chez Commerce Moderne ?
Le vieil homme releva enfin les yeux. Ils étaient noisette, pâlis, et il y avait en eux quelque chose qui n’avait rien de l’œil des mendiants.
— Nous y avons tous travaillé un jour, mon fils. D’une façon ou d’une autre.
— Comment vous appelez-vous ?
— Que ferais-tu de mon nom ?
— Je voudrais savoir de qui vous parlez.
— Je ne parle de personne. Je me souviens, voilà tout.
Puis il baissa de nouveau la tête et se mit à marmonner des mots sur le froid et la faim, comme si une petite porte s’était ouverte un instant avant de se refermer. Adam se leva et marcha vers son travail d’un pas qui ne lui ressemblait pas. En chemin il se retourna une seule fois. Le vieillard comptait les pièces au creux de sa main, une à une, avec la précision d’un homme qui sait ce qu’il a reçu, puis les glissait dans un petit sac.
Il se dit : un nom courant, rien de plus. Mais sa main ne cessa de trembler avant qu’il fût arrivé.
Adam arrivait à Commerce Moderne un quart d’heure avant tout le monde, habitude qu’il n’avait pas changée en vingt-huit ans. Dans le hall, Oum Saad, la femme de ménage, lavait le sol.
— Bonjour, monsieur.
— Bonjour, Oum Saad. Comment va ton fils ?
— Dieu merci. Il a réussi son examen.
— Bonne nouvelle.
— C’est grâce à vos prières.
— Je n’ai pas prié.
— Si, vous avez prié. Moi, je le sais.
Il sourit. Il croyait que sa bonté était une chose gratuite, qui ne coûtait rien.
Devant l’ascenseur, Wassim le rattrapa, un comptable de trente ans, un dossier ouvert dans les mains : j’ai un petit écart sur la caisse, cinq piastres. Je propose de le passer en « divers » et de clore la page.
— Que dit l’écart ?
— Il dit qu’il y a une erreur.
— Alors on ne clôt pas.
— Mais ce sont cinq piastres !
— Les cinq piastres, je m’en moque. Ce qui m’importe, c’est qu’elles savent où se cacher.
— C’est de la philosophie.
— C’est de la comptabilité. Cherche l’erreur. Et si tu ne la trouves pas, dis : je ne l’ai pas trouvée. Ne dis pas : elle n’existe pas.
Wassim soupira : si tout le monde était comme vous, monsieur… « Alors tout le monde arriverait en retard », répondit Adam. Et ils rirent.
Retenez avec moi cette dernière phrase : « Ne dis pas : elle n’existe pas. » C’est une sagesse profonde qu’Adam prononce à propos des chiffres, sans savoir qu’on la lui adressera, dans quelques semaines, à propos de lui-même. Quelle cruauté, de découvrir que les maximes semées sur autrui étaient des lettres différées à notre propre adresse.
À la porte de la réception se tenait Karim, directeur des ressources humaines, la chemise repassée, le visage tranché : le Hadj est de mauvaise humeur aujourd’hui. Il n’a pas dormi cette nuit. C’est son chauffeur qui me l’a dit. Il va bientôt te demander, je crois que c’est à cause des comptes. Il hocha la tête comme on remet un courrier avant de s’en laver les mains.
À huit heures et demie arriva Samer, vingt-six ans, le teint pâle, les mains enfoncées dans les poches pour qu’on ne les voie pas. Il dit : le Hadj Tawfik te veut tout de suite, avec les livres des trois derniers mois. Il y a un déficit dans les comptes. Je ne sais pas de combien. Mais toutes les écritures sont de ma main.
— Calme-toi, dit Adam. Regarde-moi.
Le bureau du Hadj Tawfik était un petit champ de bataille, les papiers éparpillés comme des soldats tombés. Le Hadj lui-même avait soixante-douze ans, le geste lourd, appuyé sur une canne dont il n’avait pas toujours besoin, et l’odeur de son tabac pendait dans la pièce comme depuis des années. Karim se tenait à ses côtés.
— Un déficit récurrent depuis trois mois. De petites sommes, mais régulières. Quarante-trois mille en tout. Et les écritures fautives sont toutes au nom de Samer.
— Le conseil est-il au courant ?
— Je ne le lui ai pas dit. Les acheteurs nous rendent visite mercredi, et je ne veux pas qu’ils entendent le mot « déficit ». Je veux que tu fouilles en silence.
— Cela ne nous ressemble pas.
— Et cela ne me ressemble pas non plus, dit le Hadj, mais cela ressemble à cette semaine.
Samer regarda Adam comme un noyé regarde une corde : je jure devant Dieu que je n’ai pas touché un sou qui ne fût à moi.
— Personne ne t’accuse de vol, dit Karim. Mais je dis que l’affaire doit être réglée aujourd’hui : mise à pied provisoire, puis enquête. Une procédure ordinaire.
— Ordinaire pour vous, dit Samer d’une voix rauque.
Combien de fois avez-vous entendu cette formule, lecteur ? « Procédure ordinaire. » Les hommes l’ont inventée pour changer l’injustice en routine, afin que celui qui la commet se repose à l’idée de n’avoir rien fait que ce que fait tout le monde. L’injustice individuelle terrifie son auteur ; l’injustice administrative dort dans son lit sans l’éveiller.
Adam se tourna vers le Hadj : donnez-moi jusqu’au soir.
— Pourquoi ?
— Parce que l’homme qu’on suspend à tort ne redevient jamais ce qu’il était.
Le Hadj et Karim échangèrent un bref regard. Le Hadj dit : jusqu’au soir. Mais c’est toi le responsable. Tu es le seul que je croie quand il dit que les chiffres sont innocents. Il le dit sans sourire, puis toussa longuement, couvrit sa bouche d’un mouchoir, et ne quitta pas Adam des yeux.
— Les chiffres ne mentent pas, dit Adam.
— Non, dit le Hadj. Mais ils ne disent pas tout non plus.
Adam sortit avec le sentiment que cette dernière phrase ne s’adressait pas aux chiffres.
Il ferma la porte de son bureau, chose rare chez lui, ouvrit les livres sur l’écran et se mit à comparer un chiffre à un autre. Une petite somme ici, une petite somme là, aucune ne dépassant le prix d’un dîner au restaurant, mais revenant selon un dessin régulier. Puis il s’arrêta. Quelque chose dans la forme était très ancien ; non pas les chiffres eux-mêmes, mais la manière dont on les avait disposés, comme si une main experte savait où placer l’erreur pour qu’on ne la voie pas.
Il se leva vers la fenêtre, respira longuement, et le temps le ramena en arrière sans lui demander la permission.
Il avait vingt-huit ans. Petit commis sous la direction de Fakhri, chef comptable et frère du Hadj Tawfik. Ce soir-là il était resté tard pour achever un rapport, croyant tout le monde parti. Mais la porte de la salle des caisses était entrouverte, et par la fente il avait vu Fakhri corriger un chiffre dans un registre, puis déchirer un reçu et le glisser dans sa poche.
Le bruit de ses souliers sur le parquet l’avait trahi. Fakhri s’était retourné. Il ne s’était pas fâché. Il avait souri du sourire d’un homme habitué à lire sur le visage des jeunes ceux qui feront un jour de bons associés silencieux.
— Tu as veillé tard, ce soir, Adam.
— Je… je terminais le rapport.
— Bravo.
Le lendemain il l’avait fait venir dans son bureau et lui avait dit : tu es un jeune homme ambitieux, et tu as de l’avenir ici. Puis il avait ouvert son tiroir, sorti une somme d’argent et l’avait posée devant lui sans préambule : une gratification pour ton zèle.
Adam avait longtemps regardé l’argent, et senti quelque chose qui ressemblait à la nausée.
— Je ne la mérite pas, monsieur.
— Mais si. Tu sais très bien que tu la mérites.
Et maintenant je vous pose une question dont je ne veux pas la réponse tout de suite, mais seulement quand vous aurez refermé le livre : si vous aviez été à la place d’Adam, jeune homme de vingt-huit ans, pauvre, ambitieux, avec devant vous un homme important qui pose l’argent sur le bureau sans prononcer un mot qui le relie à ce que vous avez vu… qu’auriez-vous fait ?
Remarquez que Fakhri n’avait pas dit un seul mot reliant l’argent au vol. Et c’est précisément ce qui avait permis à Adam, pendant des années, de se convaincre qu’il n’avait pas été acheté mais récompensé. Les corrupteurs les plus habiles ne disent jamais : « Je vais te payer. » Ils disent : « Tu le mérites » ; et il ne reste à ta conscience, pour objecter, qu’une nausée sans nom.
Adam avait tendu la main et pris l’argent.
À midi son téléphone sonna.
— Où es-tu ? dit Samira. Tu n’as pas répondu à mon message.
— Au bureau. Longue journée.
— Youssef a appelé de l’école. Il a tout raconté à la maîtresse, et elle ne s’est pas fâchée. Il a dit aussi que ce n’était pas lui qui avait cassé la vitre.
Adam se tut.
— Qui l’a cassée ?
— Un garçon nommé Rami. On l’a menacé s’il parlait. Alors Youssef a dit qu’il prendrait le blâme pour que personne ne soit mêlé à l’affaire.
Samira rit d’un rire bref, plein de fierté et d’inquiétude : il te ressemble.
— Non, dit Adam.
— Quoi ?
— Rien. Je rentrerai un peu tard ce soir.
Il raccrocha et resta à regarder le téléphone. Son fils avait failli endosser la faute d’un autre pour protéger un garçon, et lui, dans la fleur de ses années, s’était protégé lui-même.
Il sortit dans la rue chercher un air dont il ne savait pas ce qu’il lui voulait. Près de la Grande Mosquée il vit un petit attroupement : un homme portait un autre homme sur ses épaules, et, entre ses bras, il y avait des habits râpés, des souliers déchirés, une tête qui pendait. Il reconnut le manteau avant de reconnaître le visage.
— Que s’est-il passé ?
— Il s’est effondré d’un coup, dit celui qui le portait. Je l’emmène à la clinique du vieux quartier.
— Je peux vous aider ?
— Non, non. Allez, vous. C’est un mendiant, personne ne le connaît.
Adam regarda le visage qui pendait. Des lèvres bleues, une sueur froide sur le front. Quelque chose le tira à marcher avec eux ; il fit deux pas. Puis son téléphone sonna : Karim. Où es-tu ? Le Hadj te demande.
— J’arrive.
Il regarda les deux hommes s’éloigner. Et il se dit la phrase que cent mille hommes à sa place se seraient dite : quelqu’un le porte. Pas besoin que ce soit moi.
Il retourna au bureau. Et, en franchissant la porte vitrée, il ne sut pas pourquoi cette phrase-là précisément lui faisait honte.
Je vais vous dire, moi, pourquoi il eut honte. Parce que « quelqu’un le porte » est la phrase morale la plus meurtrière de l’histoire des hommes. Par elle, on ferme les portes des hôpitaux au nez des mourants ; par elle, on passe devant l’accident en pensant qu’un autre appellera les secours. Ce n’est pas une phrase de méchants, mais d’occupés bienveillants ; et c’est pourquoi aucun tribunal ne lui résiste.
À la pause, il trouva Samer seul au réfectoire devant un sandwich auquel il n’avait pas touché. Adam s’assit en face de lui.
— Mange. La faim n’aide pas les chiffres.
— S’ils me suspendent, je ne le dirai pas à ma mère. Elle est malade, et elle ne sait pas que je paie ses médicaments avec ce salaire.
— Personne ne te suspendra.
Le jeune homme le regarda avec une gratitude timide : monsieur Adam, puis-je vous dire quelque chose ? Hier soir je suis passé tard devant la société, et la lumière était allumée dans le bureau du Hadj. À deux heures du matin.
— Le Hadj veille beaucoup. Il était peut-être souffrant.
— Peut-être.
— Ne le dis à personne, fit Adam.
— Pourquoi ?
— Parce qu’une moitié de vérité, dans une bouche qui a peur, devient une accusation.
Samer hocha la tête. Et Adam ne comprit pas, en le disant, pourquoi il avait senti qu’il se mettait en garde lui aussi.
Dans le couloir, Karim lui barra la route : je n’aime pas qu’un dossier se ferme si vite. Les chiffres s’arrêtent parfois quand quelqu’un veut qu’ils s’arrêtent. Le nouveau logiciel, c’est le Hadj lui-même qui l’a installé, et il a demandé à la société d’installation de n’y travailler qu’à lui seul, la dernière nuit.
— Pourquoi me dis-tu cela ?
Karim eut un sourire officiel : parce que tu es un homme sincère. Et je voulais voir ce que tu ferais d’une information dont tu ne sais pas ce qu’elle signifie.
— Je la consignerai dans le dossier.
— Ne le fais pas. Parce que lorsqu’un homme comme toi écrit une chose, les gens la croient.
Il s’éloigna. Adam resta dans le couloir, ne sachant ce qui pesait le plus : les paroles de Karim, ou l’étrange soulagement qu’il avait éprouvé quand on lui avait demandé de ne pas écrire.
Dans l’ascenseur il trouva Moaz Al-Qassem, membre du conseil d’administration, soixante-cinq ans, costume noir élégant, manteau de laine, un homme qui avait coutume de sourire avant de parler. Il dit : j’ai appris ce que vous avez fait pour ce jeune homme. Vous l’avez protégé d’une injustice.
— J’ai protégé les chiffres.
— C’est plus beau. Et un petit conseil : les archives vont bientôt fermer, la démolition du troisième entrepôt, vous le savez. Inutile d’y descendre plus que nécessaire. L’humidité fait du mal aux poumons.
La porte s’ouvrit. Adam sortit avec le sentiment qu’on lui avait dit deux fois la même phrase dans la même journée, par deux bouches différentes, sur le même ton.
Il retourna à son écran et travailla des heures, jusqu’à ce que la lumière jaune de l’après-midi tombe sur ses papiers. Alors il vit. Toutes les erreurs suivaient le schéma de l’importation automatique du nouveau logiciel ; les écritures se répétaient quand le système relisait les mêmes fichiers et sortaient avec des montants incomplets. Aucune main humaine là-dedans. Sauf que — et c’est ce qui le troubla en prenant ses notes — elles étaient trop bien rangées pour une erreur de logiciel. L’erreur d’un logiciel est désordonnée. Celle-ci était courtoise.
Il repoussa l’idée et descendit le dossier au bureau de Samer.
— L’erreur vient du logiciel. Une seule écriture lue deux fois, et le montant diminue. Je vais le montrer au Hadj chiffres en main.
Samer le regarda longuement, puis se pencha sur son bureau, la tête dans ses bras, les épaules tremblantes : je ne l’oublierai pas.
— N’oublie rien, dit Adam. Apprends seulement à ne pas entrer chez le Hadj en disant : je jure que je n’ai pas touché un sou.
— Pourquoi ?
— Parce que celui qui jure avant qu’on l’interroge a l’air de cacher quelque chose.
Samer rit en pleurant.
Dans le bureau du Hadj, la fumée était épaisse. Adam exposa les chiffres ; le Hadj l’écouta sans l’interrompre, tandis que Karim contemplait le plafond.
— Un déficit sur le papier seulement, dit Adam. L’importation sera corrigée demain. Et Samer est tout à fait innocent.
Le Hadj ferma les yeux un instant, comme soulagé d’un poids qu’il n’avouait pas : merci, Adam.
— La procédure ordinaire n’est donc plus nécessaire, dit Karim du ton de celui qui perd une carte.
— J’étais sûr que tu dirais cela.
— Tu n’en étais pas sûr, dit le Hadj sèchement. Sors, Karim.
Le Hadj et Adam restèrent seuls, entre eux la fumée et le silence.
— Dans quelques semaines, dit soudain le Hadj, trente ans se seront écoulés depuis la mort de mon frère. Tu te souviens de lui ?
— C’était un homme ordonné.
— Oui. Il était toujours ordonné.
Il regarda sa cigarette éteinte sans l’allumer. Puis : les acheteurs veulent l’acte de propriété du troisième entrepôt ; ils signeront mercredi. L’ancien entrepôt, près du port, ils veulent le démolir. Le conseil a décidé. Je n’ai pas eu d’avis. Il le dit d’un ton étrange. Et l’acte est aux archives, au sous-sol, dans les caisses de l’année où tu as commencé à travailler.
Adam le regarda : vous vous souvenez de l’année où j’ai commencé ?
— Je me souviens de tout, Adam. C’est cela qui me fatigue.
Puis il fit un geste de la main comme si l’entretien était clos.
À la porte des archives, le gardien refermait son registre : on ferme à six heures, monsieur. Adam dit que le Hadj lui avait demandé de descendre. Le gardien ouvrit avec une lourde clé : depuis des années, plus personne n’y descend, sauf la femme de ménage. Et cette porte, tout au fond, est condamnée depuis longtemps ; elle donne sur l’ancien entrepôt du port. On l’a fermée du temps du vieux Hadj et nul ne l’a rouverte. Ne tardez pas. L’humidité, là-bas, fait du mal aux poumons.
La cave était froide, humide, elle sentait le vieux papier. Une unique ampoule tremblait au bout du couloir, et les caisses de carton s’alignaient sur les étagères comme des trophées que nul ne vient visiter. Il passa entre les longs rayonnages. Sur chaque caisse une date, sur chaque date de la poussière. Des années entières défilaient sous ses yeux, où il avait été jeune homme, puis homme, puis celui qu’il était aujourd’hui. Derrière lui, d’un vieux tuyau, l’eau tombait goutte à goutte, comme si quelqu’un comptait.
Il trouva la caisse, poussiéreuse, plus lourde qu’il ne s’y attendait, le chiffre de l’année sur son couvercle, écrit de la main d’un commis mort. Des dossiers de loyers et d’entrepôts, aigres d’odeur. Il fit courir ses doigts entre les feuilles jusqu’à atteindre un vieil état des salaires, jauni sur les bords, avec les noms des employés de cette année-là. À la cinquième ligne il vit son nom :
« Adam Al-Khatib. Commis. »
Et à côté, au crayon, d’une petite écriture, une mention qu’il ne se souvenait pas qu’il verrait un jour :
« Gratification exceptionnelle. »
Le montant n’était pas inscrit, et il n’en avait pas besoin. Il remit la feuille à sa place comme si elle brûlait. Et il se rappela l’enterrement de Fakhri. Il avait vingt-huit ans, il se tenait au second rang parmi des hommes inconnus, et après l’inhumation un jeune homme de quarante-deux ans, aux yeux rouges, s’était approché.
— Vous êtes Adam ? Je suis Tawfik, le frère de Fakhri. Il parlait de vous. Il m’a dit que vous étiez un homme sensé… et que vous ne parliez pas beaucoup.
— J’essaie.
— C’est ce que j’aime en vous.
Puis il lui avait serré la main avec une force qui dépassait la bienséance, et s’était éloigné. Adam n’avait pas compris, ce jour-là, pourquoi cette poignée de main avait laissé une trace dans sa paume jusqu’au soir.
En cherchant, il remarqua une autre odeur, ténue mais récente. Une odeur de tabac. Il se dit : le gardien sera passé tout à l’heure. Et d’entre les dossiers glissa une petite enveloppe jaune, sans numéro ni cachet, qui ne figurait dans aucun index. Dessus, d’une écriture qu’il ne connaissait pas : « Attestation – confidentiel ».
Il la ramassa. Le papier pesait dans sa main plus que son volume. Il l’ouvrit d’une main qui n’était plus sûre : une feuille officielle pliée en deux, d’une belle écriture, et une signature qu’il connaissait comme son propre nom. Celle de Fakhri. Et une date : une semaine après la nuit où il avait vu ce qu’il avait vu.
Il lut :
« Je soussigné, chef comptable, atteste que le commis Adam, employé de cette société, a eu connaissance du fait relatif à la caisse, et qu’il a consenti de son plein gré à n’en informer personne. »
Quelques lignes suivaient, puis la date, puis le nom. Il n’avait consenti à rien de vive voix. Il n’avait pas prononcé un mot cette semaine-là. Mais Fakhri, apparemment, tenait à documenter son silence : non par crainte d’Adam, mais comme une garantie pour lui et contre lui à la fois.
Arrêtez-vous avec moi un instant, lecteur. Comprenez-vous ce que Fakhri a fait ? Il a transformé le silence en contrat. Et un contrat, vous le savez, n’a pas besoin de la signature des deux parties pour les lier ; il suffit que l’une d’elles accepte de sa main ce qu’on a mis dans sa main. C’est ainsi que, dans une cave obscure, un homme de cinquante-huit ans découvrit que sa plus ancienne transaction n’avait pas été conclue avec le diable, mais avec un homme bien rangé qui savait compter.
Le papier glissa lentement sur son genou. Et il entendit, quelque part en haut, un bruit léger : le grincement d’une porte.
— Qui est là ? appela-t-il.
Seul l’écho de sa voix lui répondit dans le couloir. Il retourna la feuille sans savoir pourquoi. Au dos était écrit un seul chiffre, à l’encre bleue, d’une écriture penchée et lasse :
21.
Quand il le toucha du pouce, une trace bleue resta sur sa peau. Il fixa son doigt. L’encre n’avait pas encore séché.
Et dans l’air froid de la cave flottait l’odeur du tabac, comme si son propriétaire n’avait quitté les lieux que depuis quelques minutes.
Chapitre II
« Les yeux de ton père »
Premier jour
La clinique occupait une ruelle étroite derrière le vieux souk : une porte de bois verte, une enseigne délavée, une salle d’attente qui ne contenait pas plus de huit chaises. Nul n’y demandait au malade ce qu’il avait en poche avant de lui demander où il avait mal, et c’est pourquoi la ruelle se remplissait chaque matin avant même l’ouverture.
Maryam arriva à sept heures et demie, comme toujours, avant tout le monde. Trente ans, mince, le regard paisible, les cheveux retenus par une simple pince. Ses collègues disaient qu’elle ressemblait à une mère pour chaque patient qui entrait. Ils ignoraient qu’elle n’avait de la maternité que le nom et la blouse blanche.
À neuf heures entra une vieille femme appuyée sur une canne.
— Je n’ai plus mon remède, ma fille. Celui de la tension. On m’a dit que le prix a changé, et je n’ai rien sur moi. Je reviendrai la semaine prochaine.
— Ne revenez pas la semaine prochaine. Votre tension ne connaît pas les semaines.
Maryam sortit de son sac le prix de la boîte et le déposa dans la paume de la vieille femme.
— Je ne peux pas accepter.
— Ce n’est pas une faveur, c’est un devoir.
La vieille sortit en souriant et en pleurant à la fois. Le docteur Hicham arriva de la pièce voisine, une tasse de café à la main :
— La troisième cette semaine. Je compte ce que tu paies de ta poche. Le directeur va nous demander des comptes.
— Qu’il me les demande.
— Maryam, tout le monde t’aime ici, mais je ne sais rien de toi. Tu soignes tout le monde et tu ne te confies à personne. Tu n’as pas de famille ?
— J’ai une mère.
— Et des frères ?
Elle tarda un peu. Puis elle dit : non.
Hicham hocha la tête et s’éloigna. Ce n’était pas tout à fait un mensonge ; mais elle n’avait pas dit qu’elle avait un frère, Bilal, à qui elle n’avait pas parlé depuis trois ans, et dont elle savait le numéro par cœur.
Maryam appellerait cela « une demi-vérité » ; moi, j’appelle cela « le mensonge poli » : celui qui n’exige pas de dire ce qui n’existe pas, et se contente de taire ce qui existe. Je ne le rappelle pas pour la juger. Qui d’entre nous, interrogé sur un frère, un père, un vieil ami, n’a répondu « non » d’un ton tranquille, tout en sachant que ce « non » était le plus long mur qu’il eût jamais bâti ?
À midi, la porte s’ouvrit à toute volée. Un homme large d’épaules, trempé de sueur, entra avec sur le dos un autre homme : « Aidez-moi ! Il s’est écroulé près de la mosquée ! »
Tous se précipitèrent. On déposa le vieillard par terre d’abord, puis sur le lit le plus proche : maigre, ses habits en loques, ses souliers éventrés, les lèvres bleues.
— Qui est-ce ? demanda Maryam.
— Je ne sais pas. Un mendiant. Je l’ai trouvé sur le trottoir.
— Un vagabond, dit Hicham depuis la porte, sans émotion. Mettez-le dans le couloir et que quelqu’un appelle l’ambulance.
Maryam le regarda : tout être humain mérite les mêmes soins.
— L’ambulance viendra dans une heure.
— Alors nous le soignerons pendant une heure. Hicham, lève-toi et apporte-moi le tensiomètre.
Il se leva. Elle mesura la tension : basse. Le sucre : presque nul. Perfusion, oxygène. Déshydratation, inanition, et les poumons qui le faisaient souffrir. Quand elle se retourna pour remercier l’homme qui l’avait amené, il était déjà parti, vite, comme quelqu’un qui ne veut pas s’attacher à ce qu’il vient de faire.
Regardez celui qui a couru vers la porte. Il n’est pas méchant : il a porté un homme sur son dos pendant un long chemin, ce qu’ont refusé de faire des centaines de passants avant lui. Mais il a posé sa limite au seuil, parce qu’au-delà du seuil commencent les questions, et après les questions la responsabilité. Que de gens portent les blessés, puis fuient leur propre nom !
Elle travailla sur lui plus d’une heure : deux changements de poche, une couverture, le front essuyé. Et tandis qu’elle défaisait les boutons de son vieux manteau pour lui faciliter la respiration, un petit papier tomba par terre. Elle ne le remarqua pas ; la salle bruissait et quelqu’un criait son nom. Elle le ramassa avec un mouchoir en papier et glissa le tout dans la poche de sa blouse.
À trois heures il se mit à délirer : « La porte… la porte de fer… je n’ai rien pris… par Dieu, je n’ai rien pris… l’entrepôt… le troisième… »
Elle lui passa sur le front un linge humide : vous êtes à la clinique. Personne ne vous fera de mal.
Il ouvrit des yeux noisette, pâles, fixés au plafond : qui êtes-vous ?
— Médecin. Je m’appelle Maryam.
Elle prit sa main, froide, rude, craquelée. Il dit : que Dieu te garde, ma fille. Tu es comme… Il se tut. Quelques minutes plus tard, entre sommeil et veille, il murmura d’une voix presque inaudible : Fakhri ne méritait pas de s’en tirer ainsi.
Sa main se figea.
— Qui est Fakhri ?
— Fakhri… et nous tous… nous nous sommes tus…
— Connaissez-vous quelqu’un qui s’appelle Mansour ?
Il ouvrit brusquement les yeux. Et pour la première fois il la vit vraiment. Il la regarda longtemps, les lèvres tremblantes.
— D’où connais-tu ce nom ?
— C’était mon père.
Il ferma les yeux, et une petite larme glissa sur sa tempe, parmi les rides.
— Pourquoi pleurez-vous ?
— Pour rien. La maladie.
— Vous avez dit le nom de mon père. Avec celui de Fakhri.
Il se tut. Puis, après un instant, d’une voix d’homme qui marche sur la glace : tu as ses yeux.
— Les yeux de qui ?
— D’un homme que j’ai connu.
— Ma mère dit toujours que j’ai les yeux de mon père.
— Peut-être.
— Où l’avez-vous vu ? Que savez-vous de lui ?
— Et toi, que sais-tu ?
— Qu’il était gardien à Commerce Moderne. Qu’on l’a accusé d’un vol qu’il n’avait pas commis. Qu’il est mort quand j’avais sept ans. C’est tout ce qu’on m’a dit.
L’homme baissa la tête : d’autres en savent plus que moi. Demande Adam. À Commerce Moderne. Un comptable. Il était là.
— Et comment le trouver ?
— Tu le trouveras. C’est un homme qui ne ment pas.
Il eut un petit sourire amer, comme s’il avait dit une plaisanterie dont lui seul pouvait rire. Quand elle demanda : qui êtes-vous ? il avait fermé les yeux, respiré profondément, et s’était endormi.
Avez-vous vu comment la première phrase du roman, « un homme qui ne ment pas », est entrée dans cette pièce, de la bouche d’un vieillard sous perfusion ? Ici elle n’est pas un éloge. C’est un coup de couteau. Elle se dit sur le ton de « celui qui a tout vu et n’a rien dit ». Gardez cela en tête : tout titre accordé à un homme porte dans son ombre un autre titre que personne ne prononce.
À quatre heures, Hicham vint changer la perfusion, souleva le manteau du vieil homme accroché à la chaise pour l’éloigner de la lampe, et de la poche intérieure tomba un petit baluchon de toile avec un bruit de métal. Des pièces, des centaines de petites pièces, rangées dans de petits sachets de papier, chacun marqué d’un chiffre à l’écriture fatiguée.
— Un mendiant qui économise, dit Hicham en souriant.
— Regarde les numéros. Ils se suivent. Un sachet par jour. Et tous les jours à peu près pareils, comme si quelqu’un lui donnait la même somme chaque matin.
— Un commerçant, peut-être.
— Ou un homme qui a une habitude.
Elle remit le sachet dans le baluchon, le baluchon dans la poche : n’en parle à personne. C’est son bien. Peut-être tout ce qu’il possède.
Hicham la regarda : tu es étrange aujourd’hui.
— Peut-être.
À la fermeture, l’ambulance n’était pas venue. On porta l’homme sur un lit latéral, avec une lampe faible à son chevet. Maryam dit qu’elle resterait un peu pour s’assurer qu’il allait bien. Hicham, enfilant son manteau : tu le traites comme si c’était l’un des tiens. Ce n’est pas comme ça qu’on fait, Maryam. Elle ne répondit pas. Restée seule avec le tube, la perfusion et le bruit des souffles, elle écrivit sur un bout de papier : « Adam – Commerce Moderne – comptable. » Et le glissa dans sa poche.
En chemin elle passa devant l’atelier de Dania, un petit studio au premier étage, des étoffes, des ciseaux, la vapeur du fer à repasser. Dania était son amie depuis l’université, créatrice indépendante, fière de ne laisser personne lui dicter une décision.
— On dirait que tu as vu un fantôme.
— Un vieil homme est venu à la clinique aujourd’hui. Il a prononcé le nom de mon père. Et celui de Fakhri, le nom que Bilal répétait toujours.
— Bilal, encore ? Écoute, je ne te dis pas de ne pas le faire, je te dis que j’ai peur pour toi. Tu es une femme forte, tu n’as pas besoin de courir après celui qui ne t’a pas estimée.
— Bilal ne m’a pas abandonnée. C’est moi qui l’ai abandonné.
— C’est ce qu’on te dit pour que tu reviennes. La famille. Ceux qui veulent te faire porter une faute que tu n’as pas commise.
Maryam retira sa main avec douceur : je ne l’appellerai pas. Je voulais seulement te raconter. Puis, sur le seuil : Dania, si j’appelais, tu me dirais non ?
Dania sourit d’un sourire triste et beau : je te dirais fais ce qui t’apaise. Mais j’aurais peur.
— C’est la raison, dit Maryam à voix basse. Pour laquelle j’ai attendu trois ans.
Et elle descendit l’escalier.
Dans la rue son téléphone sonna : sa mère. As-tu mangé ? As-tu parlé à ton frère ?
— Non, maman, et je ne le ferai pas. Il a choisi de vivre dans ses illusions plutôt que de nous aider quand nous avions besoin de lui.
— Ce n’était pas ainsi.
— Si, c’était ainsi.
— Viens vendredi. Je te cuisinerai ce que tu aimes.
— Je ne peux pas, j’ai du travail.
— Moi aussi, j’ai de quoi m’occuper, le vendredi, dit la mère, et il y avait dans sa voix quelque chose que Maryam ne comprit pas. Elle raccrocha vite.
Dans son appartement elle alluma la petite lampe et s’assit par terre devant une vieille armoire. Elle en sortit une petite boîte où sa mère avait écrit : « Les affaires de Mansour. » Une carte professionnelle pâlie. Une lettre de licenciement l’accusant du détournement d’une somme, revêtue d’une signature qu’elle ne reconnut pas. Et une petite photographie en noir et blanc d’un homme devant un entrepôt, avec sur le visage un sourire hésitant.
Elle regarda longtemps la photo. Les yeux étaient noisette. Elle se dit : beaucoup de gens ont les yeux noisette. Mais son cœur n’y crut pas.
Elle se souvint d’un soir, dix ans plus tôt : Bilal, enflammé, un cahier plein de notes dans les bras : Maryam, je suis sûr que papa était innocent. Il y a un homme qui s’appelle Fakhri, dans la même société.
— Arrête ces sottises. Papa est mort, Bilal. Laisse-le dans sa tombe.
Ce soir-là Bilal était parti dans un silence pesant. Et sa haine pour lui ne venait pas de ce qu’il avait tort, mais de ce qu’elle avait peur qu’il eût raison.
Voilà, mon ami, la phrase la plus vraie du chapitre : elle avait haï son frère parce qu’elle craignait qu’il eût raison. Rarement nous haïssons celui qui nous ment ; nous haïssons celui qui nous dit ce que nous ne sommes pas prêts à entendre. Si vous trouvez un jour dans votre cœur une haine obscure contre quelqu’un qui ne vous a rien fait, demandez-vous doucement : qu’est-ce qu’il m’a dit, un jour, que je savais être vrai ?
Elle prit son téléphone. Le numéro était dans sa mémoire depuis trois ans sans qu’elle se demande pourquoi. Elle appuya. Une sonnerie. Deux.
— Allô ? Une voix prudente, presque un murmure.
Elle ouvrit la bouche et ne trouva pas un seul mot.
— Qui est à l’appareil ?
— Bilal.
— Maryam ? Je n’arrive pas à le croire. Trois ans. Pourquoi maintenant ?
— Parce qu’un vieil homme est entré aujourd’hui à la clinique et a prononcé le nom de Fakhri. Puis il m’a dit de demander à Adam, un comptable de Commerce Moderne.
Bilal eut un petit hoquet : Adam Al-Khatib ? Je le connais. Il est dans les registres que j’ai réunis. Un petit commis, cette année-là. Je cherche son adresse depuis un an.
— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?
— Parce que tu n’écoutais pas.
Un silence épais tomba.
— J’avais tort, dit-elle enfin.
— Je ne veux pas entendre ça maintenant. Si je l’entends aujourd’hui, je pleurerai, et je veux rester capable de penser. Demain j’irai à la radio. Il y a une émission du matin, présentée par une femme nommée Rana, qui affronte les gens en direct. Je lui raconterai tout.
— Est-ce sage ?
— Je ne sais pas. Mais je suis las de la sagesse.
Ils raccrochèrent sans que ni l’un ni l’autre dise « au revoir ». Maryam resta assise par terre, entourée des affaires de son père.
Puis elle ôta sa blouse pour l’accrocher, et quelque chose tomba sur le tapis : le papier avec le nom, le mouchoir, et avec eux une feuille pliée en deux qu’elle n’avait pas écrite. Elle la ramassa. C’était une photographie. Très ancienne, aux bords usés : un nourrisson endormi dans un lange blanc. Et au dos, d’une écriture qu’elle connaissait comme sa propre main :
« Maryam, deux semaines. »
L’écriture de sa mère.
Elle se figea. Elle fixa l’écriture, puis l’image, puis la boîte ouverte de son père sur le sol. Sa mère n’avait aucune photo d’elle bébé ; elle le lui avait répété maintes fois : « Tout s’est perdu quand nous sommes partis. » Et cette photographie était dans la poche d’un vieux mendiant, au trottoir de la Grande Mosquée.
Elle prit son téléphone, tremblante.
— Maman ? Un vieil homme est venu à la clinique aujourd’hui. Il avait sur lui une photo de moi bébé. Et au dos, ton écriture.
La mère ne répondit pas.
— Maman, réponds-moi.
— Où est-il, maintenant ?
Chapitre III
« La vérité d’abord »
Deuxième jour
À six heures vingt-neuf, la lumière rouge s’alluma au-dessus de la porte du studio. Rana s’assit devant le micro, ajusta son casque et prit une courte inspiration. Sa voix était connue de la ville avant son visage : tranchante comme une cloche de métal, sans complaisance pour personne.
— Bonjour la ville. Ici Rana, et ceci est « La Vérité d’abord ».
Maher, le producteur, leva un doigt depuis la régie : c’est parti.
— Aujourd’hui la ligne des plaintes est ouverte. Je vous écoute.
— Bonjour, madame. Je suis fonctionnaire dans une administration, et mon salaire a quatre mois de retard.
— Qu’avez-vous fait ?
— J’ai attendu.
— Avez-vous déposé une plainte officielle ?
— Non. J’ai eu peur de la réaction de mon directeur.
— La peur ne nourrit pas vos enfants, dit Rana sèchement. Donnez-moi le nom de l’administration et le numéro de la plainte. Je ferai le suivi.
— Je ne peux pas…
— Alors ne me reprochez pas si votre salaire attend quatre mois de plus. Merci de votre appel.
Elle coupa la ligne et ressentit cette légère satisfaction qui l’accompagnait chaque fois qu’elle disait ce que les autres n’osaient pas dire. Elle ne se demanda pas si chacun avait le luxe de l’audace qu’elle possédait, elle, femme indépendante que la perte d’un emploi ne menaçait pas de la faim.
Je m’attarderai un peu auprès de Rana, car je l’aime et la crains à la fois. Le courage qui ignore ce que coûte le courage aux autres devient lentement un spectacle. Et qu’il est facile de dire : « Dis la vérité ! » quand on sait sa langue protégée par un toit, un salaire et un public. Celui qui attend son salaire depuis quatre mois vit dans un autre monde, où chaque « non » coûte un repas à ses enfants.
En régie, Maher dit à son stagiaire Omar : n’apprends pas d’elle ce ton-là. Elle réussit avec, mais toi on te trouvera insolent. Omar rit. Il avait vingt-trois ans, dernière année d’école de journalisme, et il avait écrit sur la couverture de son cahier : « Le vrai journaliste ne connaît que la vérité. »
À sept heures dix, une nouvelle ligne s’alluma.
— Nous avons un auditeur. Il s’appelle Bilal.
— Bonjour.
La voix d’un homme fatigué mais calme, qui choisissait ses mots avec soin.
— Je voudrais raconter une vieille histoire sur mon père. Elle date de trente ans. On l’a accusé à tort d’un vol dans une société appelée « Commerce Moderne ». Il était gardien d’entrepôt. On l’a chassé, et sa vie s’est défaite.
— Tout accusé dit qu’il n’a pas volé.
— Je ne le dis pas parce que c’est mon père. Je le dis parce que quelqu’un a vu. Je ne peux pas citer de noms à l’antenne.
— Parfait, dit Rana. Vous connaissez au moins les règles. Et pourquoi maintenant ?
— Parce que j’ai été seul toutes ces années. Même ma sœur refusait de m’écouter. Elle m’a appelé hier, tout d’un coup.
Rana sentit aussitôt l’élan du métier, pareil à celui d’un homme qui aperçoit une lueur au bout d’un tunnel.
— Que voulez-vous de moi ?
— Je veux qu’on entende la voix de mon père.
Rana se tut un instant. Cette phrase n’était pas dans ses calculs.
— Monsieur, si vous prononcez un nom maintenant, quelqu’un pourrait vous accuser de diffamation. J’ai peur à votre place. Je l’ai appris à la dure. Je vous consacrerai une émission entière la semaine prochaine. Apportez tout ce que vous avez, et ne citez aucun nom avant que je l’aie vérifié.
Maher la regarda derrière la vitre et leva un sourcil. Cette prudence ne ressemblait pas à Rana, et il savait qu’elle cachait une vieille histoire jamais racontée.
À la pause café il la rejoignit sur la terrasse : tu ne lui as rien demandé. Tu n’as pas discuté. D’habitude tu élimines l’auditeur à la troisième minute. Tu penses à Saïd.
— Non.
— Rana, il y a huit ans…
— Non.
— J’étais en régie, et tu sais que je ne t’ai rien dit ce jour-là.
— Et c’est ce que je ne t’ai pas pardonné. Parce que toi aussi, tu t’es tu.
Il la regarda longuement : peut-être.
— Je ne recommencerai pas.
— Je ne sais pas si tu en seras capable.
— Moi non plus, dit-elle, et elle but son café d’un trait, comme pour se brûler la langue exprès.
À neuf heures l’émission se termina. Omar sortit dans le couloir, son téléphone vibrant dans sa poche.
— J’ai écouté votre émission ce matin, dit une voix de jeune femme. J’ai entendu le nom de la société de mon père.
Les yeux d’Omar s’agrandirent. Il savait que Lama était la fille du Hadj Tawfik, et il savait depuis un an qu’elle était la seule personne qui lui faisait sentir qu’il n’était pas le fils de son père.
— Personne n’a été nommé.
— La société, si. Mon père était fatigué cette nuit, il m’a demandé de ne pas le déranger. Quand je suis entrée dans sa chambre, je l’ai trouvé en train d’écrire avec un stylo bleu, et en me voyant il a caché la feuille. On aurait dit quelqu’un qui écrit un testament.
— Ne t’inquiète pas. C’est une vieille histoire, elle n’a rien à voir avec toi.
— Tu en es sûr ?
— Non, dit-il sincèrement. Elle eut un petit rire faible : je croyais que tu dirais oui.
— Je ne te mens pas.
— Si Rana te donne l’histoire, préviens-moi avant de rien faire.
— Lama, je t’aime.
— Et moi j’ai peur, dit-elle, et elle raccrocha.
À dix heures, Maher l’appela au bureau de Rana. Elle était assise derrière sa table, un cahier ouvert devant elle.
— Omar, j’ai besoin d’un dossier sur Commerce Moderne : son histoire, ses propriétaires, ses anciens employés, et tout ce qu’on peut trouver sur le renvoi d’un gardien d’entrepôt nommé Mansour, il y a trente ans. Et n’en parle à personne hors de cette pièce. As-tu quelque chose à me dire ? Sur la société ?
Omar s’arrêta. C’était l’occasion de lui dire que sa bien-aimée était la fille du propriétaire, et une voix intérieure lui soufflait : dis-le maintenant, sinon ce mensonge grossira.
— Rien, dit-il.
Il sortit, la main sur la poignée froide. Ce n’était pas un mensonge franc, mais il savait que c’était le premier secret qui finirait par briser quelqu’un.
Permettez que je vous glisse une petite loi découverte à force d’observer les hommes : le grand mensonge ne commence jamais en grand mensonge. Il commence par un « rien » dit dans un moment de trouble, puis il faut un deuxième « rien » pour le protéger, puis un troisième. Le plus étonnant, c’est que personne ne s’aperçoit du moment où l’échelle est devenue haute : chaque marche paraît petite quand on la gravit, et toutes paraissent vertigineuses quand on se retourne.
Omar s’installa dans la petite salle des archives et ouvrit l’ordinateur. « Commerce Moderne. Fondée il y a quarante ans. Propriétaire fondateur : le Hadj Abdelrahim. Deux fils : Fakhri et Tawfik. » Fakhri était mort quelques années plus tard et Tawfik avait hérité de la société. Dans les archives d’un journal local il trouva une brève oubliée : « Renvoi d’un gardien d’entrepôt pour détournement. Il s’appelle Mansour. » Trois lignes dans une page intérieure, sans photo ni commentaire. Et au bas du registre, dans la liste des membres actuels du conseil : « Le Hadj Tawfik. Et sa fille Lama, membre honoraire. »
Il fixa l’écran puis ferma vite la page, comme si quelqu’un se tenait derrière lui. Quand Maher demanda : tu as trouvé quelque chose ? il répondit : une brève sur le gardien. Seulement. Il la copia et l’envoya à Rana, sans copier la ligne du conseil. Dans le couloir il écrivit à Lama : « Ne t’inquiète pas. Je n’ai rien dit. » Puis il l’effaça avant de l’envoyer.
À midi, Rana reçut un visiteur : un jeune homme d’une trentaine d’années, vêtements soignés, visage tendu.
— Vous vous souvenez du nom de Saïd ?
Elle sentit un trouble glacé.
— Entrepreneur. Il travaillait sur des chantiers de logements publics. Il y a huit ans, vous l’avez accusé en direct d’utiliser des matériaux de mauvaise qualité. Je suis son fils. Je m’appelle Moutaz.
— Je ne l’ai pas accusé moi-même. Un auditeur disait que…
— Et vous avez répété son nom en entier.
— Oui. Je l’ai répété.
— Mon père est mort il y a deux ans, endetté et brisé. Tout ce qu’il nous a dit à la fin de sa vie : « Je n’ai rien fait. » Et vous, à la fin d’une émission, vous avez dit une seule phrase : « Il semble que ces informations n’étaient pas exactes. »
— C’est ce qui s’est passé.
— Je parie que vous allez dire que vous n’avez fait que relayer l’information. C’est ce que disent tous les autres.
Elle ouvrit la bouche pour prononcer cette même phrase qu’elle avait entendue de dizaines d’invités accusés, au fil des années. Elle la referma.
— Je ne veux pas d’excuses tardives, dit Moutaz. Je veux que, cette fois, vous fassiez ce que vous n’avez pas fait pour mon père : vérifiez avant d’ouvrir la bouche à l’antenne.
— Je le ferai.
— Je vous crois, non parce que j’ai confiance en vous, mais parce que vous avez une dernière chance. Puis il ajouta en se détournant : La franchise sans vérification n’est pas du courage. C’est de la négligence.
Gardez cette phrase : « La franchise sans vérification n’est pas du courage, c’est de la négligence. » Elle fut dite par un jeune homme de vingt-huit ans qui n’avait jamais lu de philosophie, mais qui l’avait payée de la chair de son père. Je la plante ici, au milieu du roman, comme un clou dans un mur ; quels que soient les jugements hâtifs que vous y accrocherez dans les semaines à venir, revenez la regarder.
Rana resta sans bouger, puis ouvrit un cahier neuf. Elle y écrivit d’une main lasse : « Affaire Commerce Moderne. Parties : Bilal (plaignant), anciens témoins non identifiés. » Et dessous, d’une main qui tremblait encore : « Règle : aucun nom avant trois vérifications. »
À neuf heures du soir, l’émission avait une courte rubrique, « La ligne ouverte » : une demi-heure où les auditeurs appelaient sans sujet. Rana, fatiguée, s’assit derrière le micro, persuadée qu’une journée entière n’avait pas suffi. Une femme appela pour dire qu’elle écoutait l’émission depuis dix ans et la trouvait trop dure, mais qu’aujourd’hui elle la sentait changée. Rana sourit malgré elle.
— Un autre appel. Je vous écoute.
— Bonsoir.
Une voix différente : un homme à voix basse, qui ne ressemblait à aucun des appelants du matin, d’un calme anormal.
— Je voulais vous dire quelque chose au sujet de l’affaire de ce matin. L’enveloppe jaune qu’Adam a trouvée hier.
Rana se figea. En régie, Maher releva brusquement la tête.
— Quelle enveloppe ?
— Ce n’est pas la seule. Il y en a d’autres. Chacune chez une personne différente.
— Qui êtes-vous ?
— Quelqu’un qui sait que le temps s’épuise. Vingt et un jours, madame. Après quoi tout s’effondre. Demandez qui est Adam. Et demandez la porte de fer.
— Qui est Adam ?
— Lui le sait. Croyez-moi, vous ne voulez pas savoir.
La ligne fut coupée. Rana resta le micro à la main, le voyant rouge toujours allumé. Cinq secondes entières de silence à l’antenne, chose qui ne s’était pas produite dans son émission depuis des années. Elle dit enfin d’une voix moins tranchante : excusez-nous, nous revenons dans un instant. Et elle coupa la diffusion.
Elle courut en régie : de quel numéro ?
— Masqué.
— Tu as enregistré ?
— Évidemment. Tandis qu’ils écoutaient la bande, Maher dit à voix basse : Rana, as-tu prononcé le mot « enveloppe » à l’antenne aujourd’hui ?
— Non.
— Ni Bilal ? Ni aucun auditeur ?
— Personne.
Il la regarda : alors comment l’a-t-il su ?
Elle ne répondit pas. Elle fixait le cahier devant elle, où elle n’avait écrit le matin que deux mots sur l’affaire. Il n’y était pas question d’enveloppe. Et personne, à l’antenne, n’avait prononcé ce mot.
Chapitre IV
« La neuvième »
Troisième jour
Le cabinet de Houda occupait le premier étage d’un vieil immeuble proche du tribunal : un escalier étroit, une lourde porte de bois, une plaque de cuivre qu’elle n’avait pas encore changée : « Saad Eddine & Associés, avocats ». Maître Saad Eddine était mort deux mois plus tôt, lui laissant le cabinet et tout ce qu’il n’avait jamais dit de son vivant. Chaque matin, en montant l’escalier, elle se répétait : je changerai la plaque la semaine prochaine. Et ne la changeait pas.
Elle s’assit derrière son grand bureau en se sentant toujours une invitée. Au mur, son portrait : un homme maigre, des yeux aigus, des lunettes à fine monture. Et elle se souvint d’un soir, dix ans plus tôt, alors qu’elle avait vingt-quatre ans, stagiaire, après avoir perdu une petite affaire sur un détail.
— Maître, pourquoi acceptons-nous gratuitement des causes où l’injustice est évidente ?
— Parce que c’est ce qui nous distingue. Nous ne mentons pas. L’avocat ne ment jamais, Houda.
— Mais il ne dit pas tout ?
Il sourit : bien vu. Le métier tout entier tient là : savoir ce qu’on dit et ce qu’on tait.
— Et qui décide ?
— La conscience.
— Et si la conscience se trompe ?
— Alors cela s’appelle l’expérience.
Elle avait ri, ce jour-là. À présent, en repensant à son rire, elle ne lui trouvait plus rien de commun avec celui de personne.
Je m’arrêterai ici pour dire un mot de ce maître mort, qui restera plus présent dans ce roman que bien des vivants. Les plus dangereux des maîtres ne sont pas ceux qui vous enseignent l’erreur, mais ceux qui vous enseignent la moitié de la vérité avec un sourire irrésistible. Et les phrases les plus périlleuses du langage humain sont celles qui peuvent se lire de deux façons : « Savoir ce qu’on dit et ce qu’on tait. » Elle peut servir de devise à la sagesse comme à la lâcheté ; la différence ne tient pas à la phrase, mais à celui qui la dit et pourquoi.
Sur son bureau, un petit magnétophone. Elle avait enregistré l’émission de la veille sans raison claire. Elle appuya sur la touche : la voix tranchante de Rana, puis celle, lasse, de Bilal, et à la fin cette voix calme et étrange : « Vingt et un jours, madame. Après quoi tout s’effondre. » Elle arrêta. Elle se dit : un homme qui connaît la loi. Puis : ou un homme à qui quelqu’un l’a dite. Et elle écrivit sur une feuille : « Qui connaît la prescription, connaît l’enveloppe, et ne se montre pas ? » Dessous : « À qui profite-t-il ? » Elle raya la seconde question, car elle en savait la réponse trop ancienne pour être écrite.
À huit heures et demie, la sonnette retentit. Un homme de trente-quatre ans entra, maigre, les yeux de ceux qui veillent, une serviette de cuir gonflée sous le bras. C’était Bilal. Il posa la serviette sur le bureau et l’ouvrit : des cahiers, des centaines de feuillets, des coupures de presse jaunies, des lettres photocopiées, des tableaux en écriture minuscule.
— C’est tout ?
— Trente ans. Je collecte depuis mes quatorze ans. Ma mère ne voulait pas parler, et moi je ne voulais pas oublier.
Houda feuilleta lentement puis dit : il y a trente ans, à peu près jour pour jour, le contrat de votre père a pris fin. C’est de là que court la prescription. Trente ans après les faits, l’action pénale s’éteint, et avec elle toute demande d’indemnisation. Même si le crime est prouvé, personne n’est poursuivi.
— Combien reste-t-il ?
Elle regarda le calendrier : nous sommes au troisième jour. Il reste dix-neuf jours.
— Et ensuite, que reste-t-il ?
— Le nom. Cela, rien ne l’éteint.
Nous voici au nœud sur lequel je vous ferai réfléchir jusqu’à la dernière page. La loi, cette noble invention, décide que le crime meurt au bout d’un temps donné ; et son argument est raisonnable : la société ne peut juger le passé indéfiniment, les témoins meurent, les preuves pourrissent. Mais cette noblesse porte un piège en ses entrailles : que le coupable ait vécu trente ans tranquille, et la tranquillité devient un droit acquis. Que la victime ait été enterrée trente ans, et l’enterrement devient un destin. Qui, alors, décide quand l’injustice prend fin ? Et qui a dit que la douleur se prescrit comme une dette ?
— Pourquoi m’avez-vous appelé ? demanda Bilal.
— Parce que j’ai entendu le nom de votre père à la radio, puis celui de la société. Et il y a une caisse dans la cave. Je l’ai héritée avec le cabinet sans l’ouvrir, parce qu’on y a écrit : « À n’ouvrir que si quelqu’un demande Mansour. »
Bilal se figea.
— Impossible.
— Je suis venue ce matin en me disant : j’ai peut-être mal lu. Je n’ai pas mal lu. C’est mon maître Saad Eddine qui l’a écrit.
— Savait-il ?
— Je ne sais pas encore.
— Me faites-vous confiance ?
— Non, dit-elle. Et vous non plus. Vous êtes venu avec une serviette pleine sans me dire comment vous avez réuni ces noms.
— J’ai cherché. Et j’avais une source. J’ignore son vrai nom. Nous correspondons par courrier. Depuis deux ans il m’envoie ce qu’il trouve. Il disait qu’il haïssait l’injustice.
— Et vous l’avez cru ?
— Je n’avais personne d’autre à croire.
Houda le regarda avec quelque chose comme de la pitié : celui qui vous aide sans rien demander veut toujours quelque chose, Bilal. La première question à se poser quand on approche une affaire : à qui profite-t-elle ?
— À moi. C’est moi qui veux savoir.
— Belle réponse. Ce n’est pas une réponse.
La cave du cabinet était étroite, sans fenêtre, et sentait le papier, l’encre et des souffles anciens. Houda le conduisit au coin le plus éloigné ; là, sous une étagère rouillée, un petit coffre couleur de cendre, ficelé. Sur le couvercle, d’une écriture penchée : « Dépôt privé. Fakhri. À n’ouvrir que si quelqu’un demande Mansour. »
Bilal se tint devant, sans bouger. Houda dit : votre main tremble.
— Je ne sais pas comment l’ouvrir.
— Au couteau.
— Je veux dire : comment savoir ce qu’il y a dedans.
— Personne ne le sait. C’est la définition d’un coffre.
Elle coupa la ficelle et souleva le couvercle ; monta une odeur de papier plié depuis des décennies. Tout en haut, une feuille unique, pliée en deux. Elle la déplia avec précaution et lut à mi-voix :
« À celui qui ouvre ce coffre. Si vous lisez ces lignes, c’est que quelqu’un a demandé Mansour, et que le temps est venu. Je vous laisse les noms de huit personnes, dont chacune connaît une petite part. Aucune ne connaît l’ensemble. Et l’ensemble ne se compose que si elles s’assoient ensemble. »
Au-dessous, à l’encre bleue : « Salim. Amna. Iyad. Nabil. Adel. Bachir. Mounir. Ramez. »
— Huit, dit Bilal. Je n’en connais aucun.
— Et Adam n’y est pas, alors que l’inconnu au téléphone a dit : « Demandez qui est Adam. » Il y a donc quelqu’un qui en sait plus que les huit. Et Fakhri dit qu’ils ne connaissent pas l’image entière… lui non plus.
— Que voulez-vous dire ?
— S’il l’avait connue, il l’aurait écrite.
Elle tourna la feuille vers la lumière. Sous la huitième ligne, d’une encre pâle, une neuvième ligne vide, puis une courte phrase : « Et le neuvième est celui qui ouvre ce coffre. »
Elle la lut deux fois. Puis, du fond du coffre, tomba une petite enveloppe collée avec du ruban, sur laquelle, d’une main qu’elle reconnaissait entre toutes au monde : « Reçu de dépôt. » Sa main trembla. C’était l’écriture de maître Saad Eddine, penchée comme une épée, qui ne se trompe jamais.
« J’ai reçu ce coffre de feu Fakhri, et j’ai noté sa demande de ne l’ouvrir que si quelqu’un s’enquérait de Mansour. J’ai conseillé au déposant de se taire. Et je ne crois pas que ce conseil fût une erreur. »
Au-dessous, la signature du maître, et une date : il y a trente ans.
Elle relut la phrase une fois, puis deux, puis trois : « J’ai conseillé au déposant de se taire. »
— Houda ? Qu’est-ce que c’est ?
— Un reçu. Il dit que mon maître, l’homme qui m’a appris que l’avocat ne ment jamais, savait tout. Et s’est tu.
Puis elle dit, tenant encore la feuille : alors la neuvième, c’est moi. Celui qui ouvre le coffre devient témoin. Et je l’ai ouvert.
Bilal la regarda, avec dans les yeux quelque chose comme une excuse, comme si c’était lui qui l’avait entraînée là.
— Je suis désolé.
— Ne vous excusez pas. Vous n’avez rien fait. Vous avez seulement posé une question.
Elle remit la feuille dans le coffre et le referma. Il demanda : que ferez-vous ? Elle dit : je sortirai d’ici, puis j’appellerai chacun de ces huit.
— Et s’ils refusent ?
— C’est la question du quatrième jour.
Elle monta l’escalier devant lui, les épaules raides, comme une femme qui vient de découvrir que la terre sous ses pieds n’était pas à elle.
Lecteur, nous voici neuf, et bientôt nous serons trente. Je vous prie de ne pas vous hâter d’y chercher le méchant ; dès cette page, je vous laisse seul avec une énigme plus difficile : comment un groupe entier de braves gens peut-il être responsable d’un crime qu’aucun d’eux n’a commis seul ?
Chapitre V
« Au bon endroit »
Jours 2 à 4
À dix heures et quart, ce soir-là, Rouya se tenait au coin de la rue d’en face de la radio : une fille de dix-sept ans, son sac sur une seule épaule, un téléphone allumé à la main. Elle avait dit à ses parents qu’elle était chez son amie Nour, et elle n’était pas chez Nour. Elle ne savait pas très bien pourquoi elle était venue ; il y avait dans sa poitrine cette curiosité qui pousse vers une lumière au bout d’une rue.
La porte latérale de la radio s’ouvrit et un homme sortit. Elle le reconnut aussitôt : oncle Adam, voisin de son grand-père, celui qui apprend aux gamins du quartier à ne pas mentir. Il marchait d’un pas incertain, les cheveux en désordre, le visage mouillé. Il pleurait. Un homme de cinquante-huit ans qui pleure dans la rue sans essuyer ses larmes.
La réceptionniste courut derrière lui, une feuille à la main : monsieur ! Vous avez laissé tomber ceci ! Il s’arrêta, regarda le papier comme un serpent. Il dit d’une voix tremblante : ce n’est pas à moi.
— Mais c’est tombé de votre sac…
— Ce n’est pas à moi. Et il s’éloigna.
Rouya leva son téléphone et appuya sur le déclencheur, trop tard. Elle ne prit que son dos disparaissant au bout de la rue.
Dans l’immeuble de la radio, Hind, la réceptionniste, se tenait à son bureau, le papier plié entre les doigts. Sa collègue demanda : c’est quoi ?
— Une feuille tombée d’un homme. Il pleurait. Il a dit qu’elle n’était pas à lui.
— Alors jette-la.
— Je ne peux pas.
— Pourquoi ?
— Parce que si elle n’était pas à lui, il n’aurait pas couru comme ça. Elle ouvrit le tiroir du bas, glissa la feuille sous le registre des visiteurs et le referma : je la garde un jour ou deux. Et si quelqu’un la réclame ?
— Alors je saurai qu’elle est à lui.
Et maintenant, mon ami, laissez-moi vous montrer comment on fabrique un scandale. Il ne se fabrique pas dans l’ombre, ni dans les chambres des conspirateurs, mais dans la cour d’une école, entre deux cours, par des mains parfaitement innocentes. Je vous en raconterai les étapes l’une après l’autre, pour que vous appreniez à reconnaître le piège quand vous en serez vous-même un maillon.
Le lendemain matin, dans la cour du lycée, Rouya chuchota à son amie Nour : j’ai vu quelque chose d’étrange hier soir. Oncle Adam est sorti de la radio en pleurant. Un papier est tombé de lui, et il a dit que ce n’était pas à lui. Nour dit : peut-être une affaire personnelle. N’en parle à personne.
— Je ne dirai rien.
Première étape : le fait. Rouya a vu un homme pleurer. Rien de plus.
Une heure plus tard, Nour parlait à Chadi, le cousin de Rouya, dans un coin de la cafétéria : tu ne vas pas le croire. Rouya a vu Adam Al-Khatib sortir de la radio en pleurant.
— Il fuyait ?
— Je ne sais pas. Elle dit qu’il marchait vite.
— Il fuyait, donc.
— Elle n’a pas dit ça.
— Tu as dit qu’il marchait vite en pleurant. Ça veut dire qu’il fuyait. Et que faisait-il à la radio ? Celui qui sort en pleurant d’une radio a avoué quelque chose.
— Avoué quoi ?
— Ce qu’il a fait.
— Et qui dit qu’il a fait quelque chose ?
— Personne ne pleure comme ça sans raison.
Nour le fixa : tu ajoutes.
— J’analyse, dit Chadi fièrement.
Deuxième étape : l’interprétation. L’homme ne supporte pas le vide du sens et le comble de l’explication sombre la plus proche. Et l’explication sombre brille plus que la vérité grise.
Dans un petit café près du portail, Fadi, dix-neuf ans, versait le thé à un client. Il entendit Chadi et Nour à la table voisine : et après avoir avoué, il est sorti en pleurant.
— Qui dit qu’il a avoué ? demanda Fadi.
— Tout le monde le dit.
— Qui, « tout le monde » ?
— Tout le monde.
— Je le connais. Il ne ressemble pas à cet homme-là.
— Les gens ne ressemblent pas à ce qu’on pense.
— Mais tu n’as pas demandé ce qui s’est passé. Tu as juste décidé.
— Chacun a sa version, dit Chadi en détournant la tête. Fadi posa la théière sur la table plus fort qu’il ne voulait : une version qui parfois tue.
— Personne ne va tuer personne.
— Attends, tu verras.
Et dans une chambre où se tenaient Sara et son amie Samar, Sara faisait défiler son téléphone. Vingt-deux ans, quarante mille abonnés sur un compte nommé « L’Œil du quartier », fière de ne publier que ce qu’elle avait vu ou entendu. Elle dit : Chadi m’a dit qu’Adam Al-Khatib, le comptable que tout le monde connaît, est sorti en pleurant de la radio après avoir avoué.
— Avoué quoi ?
— Il ne sait pas.
— Alors ne publie pas.
— Je ne dirai pas qu’il a avoué. Je dirai : « Quelle est l’histoire de l’homme qui pleure ? »
— Sara, ce ne sont pas des questions. Ce sont des accusations déguisées. Les gens ne lisent pas les questions, ils lisent le nom.
— Je ne citerai pas le nom.
— Alors comment les gens sauront-ils ?
— Ils sauront.
Samar la regarda. Elle était photographe, portait un petit appareil partout et prenait des images de la rue la nuit pour son projet de fin d’études. Elle dit : j’étais dans cette rue hier soir. J’ai pris des photos sans voir ce qu’il y avait dessus. Je ne les ai pas encore déchargées.
— Charge-les et envoie-les-moi demain.
— Sara, et s’il est innocent ?
— L’innocent ne perd rien à une question.
— Parfois il perd tout.
— Tu exagères.
Et Sara écrivit, en souriant : « La prétendue droiture. Que penser d’un homme que tout le monde connaît pour ne jamais mentir, et qu’on voit sortir la nuit d’un lieu étrange, en larmes, en fuite ? Nous n’accusons personne. Nous demandons seulement. » Elle publia. Dans les dix minutes suivantes arrivèrent quarante-neuf commentaires, et à la vingtième minute plus d’une centaine. Les premiers étaient anonymes, puis ils portèrent des noms.
Troisième étape : « Nous ne faisons que demander. » Quelle formule sacrée pour qui veut jeter une pierre et garder la main propre ! La question qui accuse est plus perfide que l’accusation franche : l’accusation peut être niée, la question ne le peut pas, car elle n’a pas été dite. Et notre société numérique a découvert que le moyen le plus rapide de tuer un homme est de ne pas le tuer soi-même, mais de poser un point d’interrogation au-dessus de sa tête et de quitter la pièce.
Et en classe, Youssef était assis à sa place du fond quand Rami se pencha vers lui : j’ai entendu quelque chose sur ton père. Ils disent qu’il était à la radio. Et qu’il… est sorti en pleurant.
— Mon père ne pleure pas.
— C’est ce que j’ai dit.
— Qui te l’a dit ?
— Tout le monde. Youssef regarda les bancs autour de lui ; quelques têtes se tournaient vers lui, puis se détournaient vite. Il sentit quelque chose de lourd s’abattre sur sa poitrine.
— Je demanderai à mon père.
— Ne le fais pas. Si c’est vrai, il ne te le dira pas.
— Mon père ne ment pas.
— D’accord. Et la voix de Rami n’avait rien pour convaincre personne, lui qui avait cassé la vitre de l’école et n’avait pas encore avoué.
Le troisième matin, Adam s’arrêta au coude de la Grande Mosquée. Le trottoir était vide. Pour la première fois depuis neuf ans, personne n’était assis contre le mur. Il regarda la tache pâle sur le sol où le vieil homme avait coutume de s’asseoir, puis les passants. Certains le regardèrent puis détournèrent les yeux, une femme chuchota à une autre à son passage. Il crut qu’il l’imaginait. Puis il vit un homme sortir son téléphone et le filmer de loin en faisant semblant de téléphoner. Adam serra son sac, où se trouvait l’enveloppe jaune. Il l’avait portée partout depuis deux jours sans savoir où la poser. Il se dit : je saurai bientôt d’où l’on me regarde. Puis, plus bas : et eux aussi sauront.
Chez Adam, Samira lavait la vaisselle quand la sonnette retentit. Elle ouvrit : Oum Majed, la femme du voisin, un étrange sourire aux lèvres : je passais prendre de vos nouvelles. J’ai appris qu’Adam était fatigué.
— Fatigué ?
— Je ne sais pas. Les gens parlent.
— De quoi ?
— De rien. De rien, je le jure.
Elle recula de deux pas, puis rentra chez elle. Samira ferma la porte et resta un instant la main sur la poignée. Elle se vit dans le miroir : le visage d’une femme de cinquante ans qui sait que lorsque les voisines disent « de rien » de cette façon, c’est qu’il y a quelque chose. Elle retourna à la cuisine, ouvrit le robinet et laissa l’eau couler longtemps sur une assiette qui n’avait plus rien dessus.
Cette nuit-là Rouya s’assit sur son lit, le regard sur son téléphone. Elle ressentait une légère culpabilité dont elle ne savait pas l’origine ; elle avait dit quelque chose à Nour, et c’était maintenant autre chose. Puis elle vit dans sa boîte de messages un texto d’un numéro inconnu, arrivé à neuf heures quinze la veille, qu’elle n’avait pas vu parce que son téléphone était en silencieux :
« Dix heures et quart, à la porte latérale de la radio. Tu comprendras pourquoi. »
Elle le relut deux fois, et son cœur se mit à battre. Nul ne savait qu’elle irait. Elle-même ne le savait pas avant neuf heures et demie. Tandis qu’elle fixait l’écran, le téléphone vibra dans sa main : un nouveau message du même numéro.
« Merci d’avoir été au bon endroit. »
Chapitre VI
« Le registre des connexions »
Quatrième jour
À onze heures du soir, Samira était assise au bord du lit, le dos tourné à la porte. Adam entra dans la chambre en silence.
— Pourquoi ne dors-tu pas ?
— Je t’attends.
— Il s’est passé quelque chose ?
— Dis-le-moi, toi. Où étais-tu mardi soir ?
— Au bureau.
— Jusqu’à dix heures et demie ? Oum Majed est venue aujourd’hui. Elle n’a rien dit. Et c’est cela qu’elle a dit. Et il y a un message sur Internet, sur un homme que tout le monde connaît pour ne jamais mentir, qu’on a vu sortir de la radio en pleurant.
Adam ferma les yeux. Il s’assit sur la chaise en face.
— J’étais à la radio. Je voulais dire quelque chose à une femme nommée Rana. Je ne sais pas comment commencer.
— Commence par le premier mot.
— Quand j’avais vingt-huit ans…
Elle leva la main : non. Ne me raconte pas une histoire. Dis-moi la phrase dont tu as peur.
Il la regarda longtemps. Puis il dit : j’ai vu un homme falsifier des registres. Et il m’a donné de l’argent. Et je l’ai pris. Et je me suis tu.
Samira resta sans bouger, des secondes longues passèrent.
— Quand ?
— Il y a trente ans.
— Cinq ans avant notre mariage. L’argent qui nous a permis de nous marier ?
— Une partie.
Elle baissa la tête. Sur son visage il n’y avait ni colère ni surprise ; quelque chose comme une fatigue ancienne qui avait enfin trouvé où s’asseoir.
— Je savais, dit-elle. Je savais que la gratification était plus grosse qu’elle n’aurait dû.
— Et tu n’as rien dit.
— Toi non plus. Parce que je t’aimais. Et parce que j’avais peur de demander, et que tu répondes.
— Tu aurais dû demander.
— Et toi, tu aurais dû dire.
Chacun resta à sa place. Et entre eux, pour la première fois en vingt-cinq ans, une chose qu’on ne voyait pas.
Je vous prie de ne pas juger Samira trop vite. Elle a dit ce que peut dire de plus profond une épouse dans une maison tranquille : « J’avais peur de demander, et que tu répondes. » Dans toute maison il y a au moins une question qu’on n’a pas posée depuis vingt ans, parce que nul ne veut en entendre la réponse. Et les couples dits « en bonne entente » sont souvent ceux qui ont convenu de ne jamais ouvrir ce tiroir. Y a-t-il chez vous un tiroir pareil ? Ne me répondez pas ; répondez-vous, la nuit où vous dormirez seul.
— Je ne sais pas quoi faire, dit Adam.
— Tu sais. Mais tu veux que ce soit moi qui le dise : dire la vérité à qui de droit. À l’homme qui a payé le prix de ton silence.
— Je ne sais même pas qui il est.
— Alors trouve-le.
Elle ôta son châle de prière de ses épaules, le plia doucement, le posa sur la chaise : je ne te jugerai pas ce soir. Mais je ne te dirai pas que tout va bien. Et elle éteignit la lampe.
Au matin, Youssef était assis devant son assiette sans manger. Il regarda son père : c’est vrai que tu as pleuré devant la radio ?
Un court silence. Adam dit : oui.
— Pourquoi ?
— Parce que je me suis souvenu de quelque chose.
— Quelque chose de mal ? As-tu fait une faute ?
— Oui.
— Et pourquoi tu ne me l’as pas dit ?
— Parce que je n’étais pas prêt.
Youssef baissa les yeux : tu m’as dit de ne pas mentir.
— Je n’ai pas menti.
— Mais tu n’as pas dit.
— C’est ce que je me reproche.
Le garçon releva la tête. Il y avait dans ses yeux quelque chose de nouveau : pas de la déception, mais le sérieux d’un petit homme qui pèse son père pour la première fois.
— Tu vas le dire, maintenant ?
— Je le dirai.
— À qui ?
— À qui de droit.
— Quand ?
— Bientôt.
— C’est combien, bientôt ?
— Je ne sais pas, dit Adam d’une voix qu’il ne reconnut pas lui-même. Mais c’est plus près que je ne croyais.
Il arriva à la société à huit heures. Dans le hall, les regards le suivaient. Personne ne disait rien, mais la réceptionniste baissa la voix en le voyant, et deux hommes du service commercial passèrent en chuchotant. À la porte de son bureau, Samer l’attendait : monsieur Adam, je veux vous montrer quelque chose. Mais à l’intérieur.
Ils entrèrent et Samer ferma la porte.
— Je n’ai pas dormi. À cause de ce que je vous ai dit hier sur la lumière au bureau du Hadj. Je n’en ai parlé à personne, mais j’ai cherché dans le journal de connexion du système. Je suis responsable de la sauvegarde et j’ai le droit de lecture.
Il tourna l’écran de son ordinateur vers Adam : un long fichier de petites lignes, dates, heures, noms d’utilisateurs. Il indiqua une ligne pâle :
« 02:13. Connexion : H. Tawfik. Poste : bureau principal. Opération : importation automatique de lot. »
« 02:14. Saisie d’écritures : 17 écritures. Statut : terminé. »
« 02:16. Déconnexion. »
— Ce n’est pas une importation automatique, dit Samer. L’importation automatique n’a pas besoin que quelqu’un se connecte sous son nom ; elle tourne seule sous le compte « Système ». Là, quelqu’un s’est assis à un bureau et a saisi les écritures à la main, puis l’a appelé « importation automatique » pour que tout paraisse normal. À deux heures un quart du matin. Depuis le compte du Hadj.
Adam se tut. Puis il dit lentement : ça peut être n’importe qui. Le Hadj ne connaît pas son mot de passe par cœur ; la secrétaire le lui écrit sur un papier. Et Karim. Et Moaz. Et quiconque entre dans le bureau.
— Mais pourquoi travaillerait-on à cette heure ? Et pourquoi m’accuser ?
Adam se tenait à la fenêtre. Il connaissait la question mieux que la réponse. Pourquoi un homme entrerait-il dans son bureau au milieu de la nuit pour y glisser de petites erreurs trop bien rangées, puis traîner le premier comptable jusqu’à l’examen des chiffres ? Puis jusqu’aux archives ? Puis jusqu’à une cave où une enveloppe ne figure dans aucun index ? L’erreur n’était pas une erreur. Et il lui vint soudain à l’esprit qu’il n’avait pas trouvé l’enveloppe : quelqu’un l’y avait mené.
— Que dois-je faire de cette information ?
— Rien. Ne la dis à personne, ne copie pas le journal. Et reste près de moi.
La porte s’ouvrit brusquement et Karim entra : ah, vous êtes là tous les deux. Monsieur Adam, le Hadj veut vous voir cet après-midi. Et il vous demande de rester loin des archives jusqu’à nouvel ordre. Le conseil a décidé de les fermer à cause de la démolition.
— Et l’acte ?
— Nous nous en chargerons.
— Je l’ai trouvé hier.
— Donnez-le-moi.
— Je ne l’ai pas sur moi. Il est dans sa caisse. Les deux hommes échangèrent un long regard. Puis Karim se tourna vers Samer : et pourquoi cet ordinateur est-il ouvert sur les journaux ?
— Il vérifiait la sauvegarde à ma demande, dit Adam.
— Nul ne demande rien sans autorisation.
— Et je vous la demande maintenant, Karim, après l’avoir fait.
Karim eut un petit sourire officiel : vous êtes têtu.
— Non. Je suis seulement un homme qui ne ment pas.
— C’est pour cela que vous me faites peur.
Il sortit et referma doucement la porte. Dans le silence qui suivit, Samer demanda : vous croyez que le Hadj… ?
— Je ne crois rien. Je sais que l’heure est deux heures un quart. Et Adam regarda la dernière ligne à l’écran : « 02:14. Compte : H. Tawfik. » Dans sa tête, sans raison, un autre chiffre.
21.
Deuxième partie : Les Témoins
Chapitre VII
« La mère qui avait enterré un mari vivant »
Cinquième jour
Le lendemain matin, le lit de la petite chambre latérale était vide. Le drap plié avec soin, la perfusion pendue à son support, fermée d’un bout de gaze. Maryam resta devant, sa tasse de café à la main, le cœur qui descendait marche après marche.
— Quand est-il parti ?
— Avant l’aube, dit Hicham en bâillant. Il a ouvert la porte lui-même et dit au gardien : merci. Puis il est parti.
— À pied ? Hier il tenait à peine debout.
— Il était peut-être plus fort qu’il n’en avait l’air.
— Ou plus effrayé.
Hicham la regarda : de quoi peut avoir peur un vagabond ? Tu as longuement parlé avec lui. Qu’a-t-il dit ?
— Il m’a dit un nom. Je ne peux pas le répéter.
Il sourit, un sourire las : toi non plus, tu ne dis pas.
Maryam n’écrivit à Bilal que le cinquième jour : « Cet après-midi. Chez maman. Tu viens ? » La réponse arriva en quelques secondes : « J’y serai avant toi. »
À trois heures et demie, Bilal se tenait devant le vieil immeuble, les mains dans les poches. Elle le vit de loin. Il avait grandi, ou peut-être était-ce elle qui avait oublié : un visage plus maigre, des cheveux blancs aux tempes, une chemise repassée comme pour un rendez-vous.
— Tu es en retard.
— Je ne suis pas en retard. C’est toi qui es venu trop tôt.
— Je ne voulais pas rester seul dans la rue. Alors je suis resté seul dans la rue.
Elle rit malgré elle, puis son rire trembla et devint autre chose. Sans un mot Bilal s’approcha d’un pas et ouvrit les bras. Elle hésita un instant. Puis elle entra entre eux, comme on retourne à un endroit quitté la veille.
— Pardon, dit-il à son oreille. Je te pressais. Je voulais te faire croire par force ce que je croyais.
— Et moi, j’avais peur que tu aies raison.
— Et ai-je raison ?
— Je ne sais pas.
Ils se séparèrent. Bilal s’essuya le visage du revers de sa manche pour qu’elle ne le voie pas. Maryam sortit de la poche de sa blouse la petite photo et la lui tendit. Il la regarda longtemps : c’est l’écriture de maman. Comment est-elle arrivée à lui ?
— C’est ce que nous allons lui demander.
Je souhaite, lecteur, que vous reteniez ce moment dans l’escalier. Un frère et une sœur, après trois ans de silence, montent chez leur mère, et chaque marche les ramène à leur enfance. Il y a des instants où l’on sent que l’âge n’avance pas, mais tourne sur lui-même, et que l’enfant que nous avons été est toujours assis sur la troisième marche, attendant de comprendre pourquoi les grands se disputent.
La mère ouvrit après le deuxième coup de sonnette : Aïcha, soixante ans, dans une vieille robe d’intérieur, les cheveux couverts d’un foulard blanc, les yeux de qui n’a pas dormi depuis des jours. L’appartement était petit et propre, une légère odeur d’encens. Sur la table de la cuisine, une grande marmite couverte d’un linge, une assiette de pain, une bouteille d’eau.
— Vous attendez quelqu’un ? demanda Maryam.
— Non.
— Alors pour qui ce repas ?
— Pour personne.
— Maman.
— Qu’as-tu à voir avec ma cuisine ?
Bilal et Maryam s’assirent en face d’elle. Maryam posa la photo sur la table. La mère n’y toucha pas. Elle la regarda comme on regarde une vieille blessure dont on sait qu’elle ne guérira pas.
— D’où la tiens-tu ?
— Elle était dans le manteau d’un vieil homme venu à la clinique.
— Quel homme ?
— Ne joue pas avec nous, dit Bilal à voix basse. Tu sais quel homme. Tu as dit à Maryam au téléphone : « Où est-il maintenant ? » Qui est-ce ?
Aïcha ferma les yeux. Une minute passa, une goutte tomba du robinet dans l’évier avec un bruit très fort.
— Vas-tu le dire, demanda Maryam doucement, ou dois-je le dire moi ?
— Que vas-tu dire ?
— Que c’est mon père.
La mère releva la tête. Dans ses yeux il n’y avait pas de déni ; il y avait quelque chose de pire : un soulagement étrange.
— Oui. C’est votre père.
Bilal resta sans bouger.
— Mais il est mort.
— Je vous ai dit qu’il était mort.
— Et l’est-il ?
— Non.
— Où est-il donc ?
— Je ne sais pas. Je savais. Puis je l’ai perdu. Ce matin.
À quatre heures ils étaient toujours assis, et la mère, après un silence, parla.
— Il y a trente ans j’étais enceinte de Maryam. Votre père, au dépôt, avait vu quelque chose. Il disait avoir vu quelqu’un ouvrir le coffre-fort la nuit. Il est allé le matin trouver le comptable Fakhri et lui a tout dit, le croyant honnête. Fakhri n’a rien fait. Et deux semaines plus tard un homme de la société est venu dire qu’il manquait de l’argent à l’entrepôt et que le gardien en était responsable. Il n’avait rien pour se défendre. On a pris sa déclaration, on lui a fait signer un papier qu’il n’avait pas bien lu. Puis est venu un homme nommé Khaled.
Bilal eut un hoquet : Khaled ? J’ai entendu ce nom de ma source.
— C’était un homme tranquille, qui ne haussait jamais la voix. Il s’est assis sur cette chaise même et il a bu le thé avec nous. Et il a dit à votre père : monsieur Mansour, vous êtes un homme raisonnable, et vous avez une femme enceinte. Rester dans ce quartier ne vous sera pas confortable.
— Il vous a menacés ?
— Il n’a pas dit un mot de menace. Et j’ai tout compris.
Il est temps de vous parler de « la menace qui ne dit pas un mot de menace ». C’est un art ancien et accompli, que pratiquent les plus habiles de tous les temps : on ne hausse ni la voix ni la main, on ne laisse aucune trace qu’on pourrait présenter à un juge. On boit le thé avec vous, on s’enquiert de vos enfants, puis on dit une phrase sur le « confort ». Et vous comprenez ce qui n’est pas dit mieux que ce qui l’est. La vraie tyrannie n’a pas besoin de pistolet ; il lui suffit de savoir le prénom de votre petite fille.
— Deux semaines après la naissance de Maryam, il a disparu. Il est parti dans la nuit. Il m’a dit : je m’en vais pour qu’ils ne vous fassent pas de mal. Et m’a demandé de n’en parler à personne. Cette photo, je la lui ai donnée avant son départ. J’ai dit : emporte quelque chose d’elle. Et j’ai attendu sept ans. Puis est venu un avocat nommé Ziad, qui disait représenter « mon intérêt » : la loi permet de faire déclarer un absent mort au bout de sept ans, et c’était dans notre intérêt, car le règlement n’est possible que pour une veuve. Une grosse somme contre le renoncement à toute réclamation et au silence sur l’affaire.
— Et tu as accepté ?
— J’ai accepté.
Bilal se leva d’un coup, puis se rassit.
— Pourquoi ?
— Parce que j’étais veuve sur le papier et mère de deux enfants dans la réalité. Et parce que personne ne m’offrait autre chose.
— Et cet argent, où est-il allé ?
La mère regarda Maryam : à l’université. À tes études. Tout.
Maryam se recula sur sa chaise.
— Tu disais que c’était une bourse.
— Je le disais.
— Maman.
— Ton père rêvait de te voir médecin. Je ne sais pas comment t’expliquer que je n’ai pas trouvé d’autre chemin vers son rêve.
Maryam porta la main à sa bouche. Elle se leva. Elle marcha jusqu’à la fenêtre et y resta, dos tourné. Elle dit : chaque malade que j’ai soigné… chaque remède que j’ai payé de ma poche… tout cela au prix de…
— Ne dis pas cela.
— Si, je le dis.
— Je vous protégeais, dit la mère.
— Non, dit Bilal d’une voix sèche. Tu te protégeais toi-même. Tu t’es tue trente ans et tu as encaissé.
— Et que voulais-tu que je fasse ? Que je refuse et que je vous laisse mourir de faim ?
— Je voulais que tu me le dises. J’aurais su qu’il n’était pas mort !
— Et cela aurait changé quelque chose ?
— Tout.
— Ton père m’a demandé de ne pas le dire.
Silence.
— Demandé ? dit Maryam depuis la fenêtre.
— Quand je lui rendais visite. Chaque vendredi. Depuis neuf ans. À la Grande Mosquée. Il s’assoit sur le trottoir.
— Le mendiant ? demanda Bilal, stupéfait. Papa ?
— Neuf ans que je passe chaque vendredi lui apporter à manger. Il n’a pas voulu vivre chez moi. Il a dit : si les enfants savent, ils poseront des questions. Et celui qui ne sait pas, on ne l’interroge pas. Ce matin j’y suis allée porter le repas, et je ne l’ai pas trouvé. Le vendredi d’avant, il toussait beaucoup. Je lui ai dit : va voir un médecin. Il a dit : les médecins demandent le nom.
Maryam s’assit lentement par terre, le dos au mur. Elle se rappelait l’homme dont elle avait tenu la main quelques jours plus tôt, cette main crevassée, ces yeux noisette, et comment il la regardait comme pour retenir son visage. Elle dit : et moi, je passe par là ? Et je ne l’ai pas vu ?
— Peut-être l’as-tu vu sans le reconnaître.
— Pourquoi la Grande Mosquée précisément ? Pourquoi ne s’est-il pas assis ailleurs ?
La mère regarda la table, la marmite couverte d’un linge. Et dit :
— Parce que c’est le chemin par où passe Adam chaque matin.
Chapitre VIII
« La dernière page »
Sixième jour
La bibliothèque municipale occupait un petit bâtiment derrière l’ancienne école : rayonnages de bois sombre, odeur de papier jauni, deux tables où personne ne s’asseyait. À un petit bureau près de l’entrée se tenait Salma, bibliothécaire depuis dix-neuf ans. Quarante et un ans, une robe grise paisible, des lunettes fines, et sur son bureau une chatte endormie nommée « Waraqa ».
Depuis le deuxième jour elle écoutait la radio à voix basse. Quand elle avait entendu le nom de « Mansour », le stylo lui était tombé des mains. Le soir elle avait appelé la radio et laissé son numéro à un homme nommé Bilal. Et à six heures du sixième jour, trois personnes entrèrent dans la bibliothèque après la fermeture : Bilal, Houda, et Adam, qu’ils avaient rencontré à la porte. Salma ferma à clé, et ils s’assirent autour de la petite table.
— Vous avez appelé la radio, dit Houda. Pourquoi maintenant ?
— Parce que depuis trente ans j’attends qu’on me parle de Mansour. C’est un homme qui me l’a dit avant de mourir. Fakhri.
Houda s’assit avec précaution : racontez-nous depuis le début.
— J’avais onze ans. Mon père était le chauffeur de Fakhri. Un jour, peu avant sa maladie, il m’a appelée à sa voiture. Il s’est assis sur la banquette arrière et m’a tendu une enveloppe jaune. Il a dit : Salma, tu es une fille honnête. Garde cette enveloppe, ne l’ouvre pas, ne la donne à personne, sauf si quelqu’un vient te demander Mansour.
— Et qui est Mansour ? Vous avez demandé ?
— Non. J’étais une enfant, et il me faisait un peu peur.
— Et quelqu’un est venu vous le demander ?
— Non. Trente ans. Dans une petite boîte de bois, dans notre ancienne maison, puis je l’ai emportée dans chacune de mes maisons, et jusqu’ici, à la bibliothèque.
Elle sortit de son tiroir une boîte de bois grande comme une paume et l’ouvrit : une enveloppe jaune, pâle, un peu gonflée par le temps, ses bords fermés d’un vieux ruban toujours intact. Elle dit : je ne l’ai pas ouverte. Pas une fois.
— Pourquoi ?
Elle regarda la chatte endormie : j’avais peur. Et quand j’ai grandi, la peur est devenue autre chose. Je me disais que la fidélité à un mort passait avant la curiosité des vivants, que je gardais un serment. Puis elle dit d’une voix sèche : j’appelais ma lâcheté de la fidélité.
Cette phrase mérite d’être clouée à la porte de toutes les écoles, de toutes les universités, de toutes les salles de deuil. « J’appelais ma lâcheté de la fidélité. » Que de fois nous habillons notre peur de noms nobles ! Nous appelons la lâcheté « sagesse », la défaillance « tolérance », la paresse « confiance en Dieu », et le silence devant l’injustice « pudeur sur les défauts d’autrui ». Si chacun de nous se menait devant le miroir et lui disait avec sincérité ce que dit Salma, la moitié des institutions de morale du monde s’effondrerait.
— Êtes-vous prête, maintenant ? demanda Houda.
— J’ai appelé.
— Ouvrez l’enveloppe.
— Non. Elle appartient à celui à qui elle est écrite.
— Alors Bilal. Il est son fils.
Salma le regarda et le vit trembler : prends-la. Il tendit la main, et l’enveloppe fut plus lourde dans sa paume que tout ce qu’il avait porté dans sa vie. Il l’ouvrit avec précaution et en tira trois feuilles pliées, écrites d’une écriture régulière à l’encre noire. Il dit : je ne peux pas lire. Houda prit les feuilles et lut :
« À Mansour. Je t’écris sachant que tu ne liras pas cette lettre, car je n’oserai jamais l’envoyer. Mais je l’écris pour qu’elle reste. Tu n’as rien volé, et je le sais. Tu m’avais dit avoir vu un homme ouvrir le coffre la nuit, et je t’ai cru. Ce fut le pire de ce que j’ai fait, car je t’ai cru, puis je t’ai trahi. On m’a dit que tu devais endosser ce qui était arrivé, et j’ai falsifié les registres de ma main. J’ai détruit un reçu qui eût prouvé ton innocence. Je ne l’ai pas fait par cupidité. Je l’ai fait par peur, et parce que celui qui me l’ordonnait m’était plus proche que moi-même. Je ne demande pas ton pardon. Je demande seulement qu’on te rende ton nom. J’ai laissé en lieu sûr de quoi prouver tout ce que je dis. »
Et sur la deuxième feuille : « Je sais que dans cette ville des hommes se sont tus après moi. Certains ont pris de l’argent, d’autres une excuse. Aucun ne connaît l’image entière. J’ai écrit leurs noms ailleurs, dans l’espoir que l’un d’eux parlera en voyant qu’un autre a parlé. »
Elle retourna la troisième feuille et se figea. Bilal dit : quoi ? Elle dit : la troisième s’arrête au milieu d’une phrase.
« Et je ne te cache pas que ce que j’ai pris dans le coffre n’était pas à moi. Et que celui qui l’a pris n’est pas… »
Puis l’encre descendait en un trait aigu, et la feuille finissait. Le numéro de la page en bas : 3.
— Cela fait trois pages. Où est la quatrième ?
— Il n’y en a pas, dit Salma, elle n’était pas dans l’enveloppe.
— Regardez, dit Bilal. Il y a une petite ligne dans la marge de la troisième feuille, d’une écriture plus fine et plus pressée :
« La dernière page, tu la trouveras chez celui qui n’en connaît pas la valeur. »
— Chez celui qui n’en connaît pas la valeur ? murmura Bilal.
— Quelqu’un, un homme, une femme, un enfant.
— Ou un jardinier.
— Pourquoi un jardinier ?
— Je ne sais pas, dit Bilal. Cela m’est venu à l’esprit.
À cet instant on frappa à la porte de la bibliothèque. Trois coups calmes. Ils s’entre-regardèrent. Salma murmura : je n’ai appelé personne. Elle ouvrit. Sur le seuil, un homme grand de trente-huit ans, dans une vieille veste de cuir, un carnet à la main.
— Bonsoir. Je suis Nader, journaliste indépendant. J’ai écrit sur les affaires de corruption dans la ville. J’ai écouté l’émission de la radio. Et je vous ai vus entrer ici. J’ai voulu arriver avant les autres.
Il entra sans y être invité. D’un coup d’œil il vit sur la table les feuilles, l’enveloppe, la boîte. Il dit : ah. C’est donc cela.
— Ne touchez pas, dit Houda avec rudesse.
— C’est une affaire publique.
— C’est l’affaire de mon père, dit Bilal.
— Et celle de toute la ville. La vérité n’appartient à personne.
— Elle appartient à celui qui a payé le prix de son absence. Nader sourit : tu crois encore que l’histoire est la tienne. L’histoire grandit. Si on ne la publie pas maintenant, un autre s’en chargera.
Je m’arrête ici pour vous présenter ce nouveau venu. Nader n’est ni méchant ni héros : il est ce que les gens appellent « la conscience de la ville », celui qui porte la vérité à la main comme une torche, et s’en éclaire d’abord le visage. Il dit une phrase parfaitement juste : la vérité n’appartient à personne. Mais il oublie que la vérité a aussi des proches, qui se brûlent davantage que celui qui en écrit dans un journal.
— À qui appartient-elle alors ?
— À celui qui a le droit de décider, dit Salma d’une voix que nul ne savait lui connaître. Elle se leva, prit les feuilles et les rassembla d’une main ferme : cette lettre n’est à aucun de vous. Elle est à Mansour.
— Mansour est mort, dit Nader.
— Il n’est pas mort, dit Bilal.
— Quoi ?
— Rien, dit Houda vite.
Nader les fixa l’un après l’autre : vous en savez plus que vous ne dites.
— Vous aussi, dit Houda. Vous savez qu’il y a trois feuilles, car vous avez regardé leurs numéros avant de regarder quoi que ce soit d’autre. Nader rit brièvement : vous êtes perspicace.
— Alors entendons-nous : ce qui est dans cette pièce n’en sort pas avant que nous sachions où est la dernière page. Elle montra la petite ligne de la marge. Nader la lut. Et, pour un instant, on vit sur son visage ce qu’il ne voulait pas montrer : pas de la curiosité, mais de la faim.
— Chez celui qui n’en connaît pas la valeur, dit-il à voix basse. Puis il releva les yeux : et moi, je sais par où commencer.
Chapitre IX
« Un présent sur le seuil »
Septième jour
La maison de Salim se trouvait au bout du quartier, petite, entourée d’un jardin laissé à l’abandon et d’un vieux citronnier. Il était assis sur la terrasse dans un fauteuil de rotin, un livre fermé entre les mains, qu’il ne lisait pas. Soixante et onze ans, des cheveux blancs bien peignés, une voix qui gardait la sonorité du maître d’école dont elle avait rempli les classes. À son poignet gauche, une vieille montre en or qu’il ne quittait pas.
À dix heures du matin lui vinrent quatre visiteurs : Bilal, Houda, Nader, et derrière eux Salma. Salim dit à Houda : vous m’avez appelé hier pour me dire que mon nom était sur une liste. Huit noms, et je suis le premier ?
— Vous êtes le premier de l’ordre.
— Alors asseyez-vous.
Il posa le livre. Bilal lui demanda de dire ce qu’il savait de Fakhri. Il dit : et pourquoi croyez-vous que je sache quelque chose ?
— Parce que votre nom est sur une liste écrite de sa main.
— Peut-être parce que j’étais son maître. J’ai été le maître de la moitié des jeunes gens de la ville.
— Mais c’est vous qui l’avez recommandé au vieux Hadj. Salim baissa la tête : oui. Je l’ai recommandé. Il était intelligent, il aimait les chiffres.
— Et entre le moment où il est entré à la société et celui où il est mort ?
— Rien.
Nader dit, en se tournant vers Houda : puis-je poser la question ?
— Nader.
— Je veux seulement aller plus vite.
— Personne n’interroge un homme chez lui de cette façon.
— Laissez-le demander, dit Salim calmement.
Nader se redressa sur son siège : cette montre ?
— Une montre.
— En or ? D’où vous vient-elle ?
— Un cadeau de Fakhri. Il y a trente ans.
— À quelle occasion ?
— Aucune.
— Alors qu’est-ce qui vous l’a fait offrir ?
— La reconnaissance, disait-il. Envers son maître.
— Quelle reconnaissance se manifeste une semaine après l’accusation d’un gardien innocent ?
Salim ne répondit pas. Nader reprit d’une voix calme, de plus en plus tranchante à mesure qu’il la baissait : monsieur, vous avez connu Fakhri enfant. Il est venu chez vous avec une montre d’or et vous a dit quelque chose, et vous vous êtes tu. Alors pourquoi l’avoir acceptée ?
— Parce que c’était une belle montre.
— Aviez-vous besoin d’une montre ?
— Non.
— Alors pourquoi ?
Salim saisit son poignet de son autre main et le serra : parce que je savais. Qu’il y avait quelque chose.
— Et qu’avez-vous fait ?
— Rien. Parce que j’apprenais aux enfants des autres que la vérité est une vertu, et que j’étais incapable de faire face à celui que j’aimais.
— Méritait-il votre amour ?
— Non. Mais l’homme aime parfois l’image qu’il s’est faite de quelqu’un plus que la personne elle-même.
Quelle phrase ! Si je voulais écrire une théorie de l’amitié, de la fidélité et de l’amour aveugle, je n’aurais pas besoin de plus. Combien de gens aimons-nous qui sont en réalité absents ? Ce que nous aimons en eux, c’est la statue que nous avons sculptée en nous, et nous la défendons avec férocité chaque fois que quelqu’un s’approche de l’original. C’est ce qui explique pourquoi nous pardonnons à nos proches ce que nous ne pardonnons pas aux étrangers, et pourquoi nous trahissons parfois la vérité au nom de la fidélité à quelqu’un qui n’a jamais été tel que nous l’avions dessiné.
— Et la femme de Mansour ? Est-elle venue vous voir ?
— Elle est venue une semaine plus tard. Elle s’est assise là où vous êtes assise. Il montra Salma. Elle m’a demandé de parler à Fakhri et de témoigner pour son mari. Je suis un homme dont la parole compte dans le quartier ; si j’avais dit quelque chose, on m’aurait écouté. Je lui ai dit : je ne sais pas. Je savais. Elle a dit : maître, vous nous avez appris à dire le vrai. Et je lui ai dit : le vrai ne se dit pas toujours.
— Qu’a-t-elle répondu ?
— Rien. Elle m’a remercié et elle est partie.
Il baissa la tête. Et il se brisa. Il ne pleura pas bruyamment, mais comme une vieille fissure qui cède : un homme de soixante et onze ans qui se fracasse devant des jeunes en quête de vérité. Il dit : je ne mérite pas qu’on m’appelle maître. Trente ans que j’enseigne aux enfants que la vérité nous libère, et je n’arrive pas à regarder ma montre.
Il ôta la montre et la posa sur la table : prenez-la.
— Nous n’en voulons pas, dit Houda. Nous voulons que vous témoigniez.
— Devant qui ?
— Vous direz la vérité.
— Me pardonnerez-vous ? demanda-t-il à Bilal.
— Je ne sais pas.
— Franc.
— Je l’ai appris de vous. Et le maître sourit d’un sourire amer.
À onze heures arriva une femme âgée de soixante-cinq ans, dans une longue robe brune, un sac de toile à la main, accompagnée d’un homme de quarante-quatre ans aux yeux las et d’une femme plus âgée encore, appuyée sur une canne. Salim dit : voici Amna, l’ancienne voisine de Mansour, son fils Rachid, et sa mère Najwa. C’est moi qui les ai appelés ; je sais que chacun d’eux détient une part.
Amna dit d’une voix lourde : je ne sais pas grand-chose. Mais un garçon m’a raconté quelque chose. Rachid. Rachid regarda sa mère, une petite femme aux yeux clos, qui tenait sa canne à deux mains : maman, dis-le, toi.
— Non. Tu étais un enfant.
— J’avais quatorze ans.
Rachid respira : ma mère nettoyait les bureaux de la société la nuit. Un soir elle m’a emmené avec elle parce que mon père était en voyage. Pendant qu’elle lavait le deuxième étage, je me suis glissé jusqu’à la salle des caisses. J’ai vu un homme assis derrière la table, un registre devant lui ; il écrivait et effaçait, puis il a déchiré un petit papier et l’a mis dans sa poche. Fakhri. J’ai couru vers ma mère et je lui ai dit ce que j’avais vu. Elle m’a dit : n’en parle à personne.
— Pourquoi ?
— Parce que nous perdrions notre travail.
Najwa prit une inspiration tremblante : j’avais trois fils et un mari malade. Ce salaire était tout ce que nous avions.
— Je sais, maman.
— Alors pourquoi le répètes-tu ?
— Parce que l’homme qui a été accusé n’avait personne pour parler de lui. Najwa ouvrit des yeux mouillés : je n’étais pas méchante.
— Non, dit Rachid. Tu avais peur.
— Cela excuse-t-il ?
— Je ne sais pas. Mais cela explique.
Elle tendit la main et saisit la sienne. Et ainsi, sans discours ni aveu solennel, le silence de trente ans se rompit dans une maison pleine de lumière du matin et d’odeur de citron.
Ne soyez pas durs avec Najwa. Je sais que certains d’entre vous veulent lui demander : n’avez-vous pas pensé à l’innocent ? Mais je vous pose, à vous, une autre question : combien de pauvres, en ce monde, doit-on contraindre à être courageux à un prix que les riches ne paient pas ? Nos belles morales sont mesurées aux pauvres avec la même règle qu’aux fortunés, comme s’ils avaient le même luxe. Sachez donc, avant de juger, ce que coûte un « non » dans une maison où il y a trois enfants et un mari malade.
Au coucher du soleil Salim rentra chez lui seul. Les autres étaient partis. Il se tint devant la porte, la clé à la main, contemplant son jardin abandonné, et sentit pour la première fois depuis des années que sa poitrine était plus légère. Comme il tendait la main vers la serrure, il vit quelque chose sur le seuil : une petite boîte enveloppée de papier gris, ficelée d’un fil rouge.
Il se figea. Il reconnaissait ce papier comme on reconnaît un visage du passé : un papier gris à fines rayures, un fil rouge à un seul nœud. Il l’avait déjà vu. Il y a trente ans.
Il se pencha lentement et la ramassa. Dedans, un petit papier plié. Il le déplia. D’une écriture belle comme celle d’une machine :
« Ta vie et ce qu’il en reste. Voici le prix de ton repos. »
Ses doigts tremblèrent. La rue était vide. Il sortit son téléphone et chercha le numéro de Houda.
— Maître ?
— Un présent m’est arrivé. Le même présent. Avec le même emballage. Avec le même fil.
— Quand ?
— Il y a quelques minutes.
— Ne l’ouvrez pas. Ne le touchez pas. Car celui qui achète le silence, dit Houda lentement, travaille encore.
Chapitre X
« La moitié de la vérité »
Huitième jour
Iyad habitait deux pièces contiguës aux abords du vieux port, dans un quartier où ne passe que celui qui connaît l’adresse. Soixante-huit ans, gardien à Commerce Moderne plus de trente ans, jusqu’à ce qu’on le mette à la retraite huit ans plus tôt. Son corps restait large mais son dos s’était voûté, et ses mains tremblaient quand il tenait son verre de thé.
À neuf heures du matin, on frappa à sa porte.
— Qui est-ce ?
— C’est Khaled. Sa main se figea sur le loquet.
— Ouvre, Abou al-Fadl. Je viens prendre de tes nouvelles.
Il ouvrit lentement la porte. Sur le seuil, un homme de cinquante-cinq ans, élégant, au visage tranquille, veste grise, chaussures brillantes, un sac de fruits et une boîte de confiseries à la main. Khaled s’assit dans l’unique fauteuil et examina la pièce d’un regard connaisseur, comme quelqu’un qui dénombre ce qu’il n’achètera pas.
— Le Hadj Tawfik demande de tes nouvelles. Il estime les gens comme toi, qui ont passé leur vie au service de la société.
— Il ne m’a pas estimé quand on m’a mis à la retraite.
— C’était une décision administrative.
— Et aujourd’hui, c’est une décision morale ?
Khaled sourit : tu es toujours acéré.
— Et toi tu portes toujours des fruits quand tu veux quelque chose.
— Non. Je les porte quand j’ai peur pour quelqu’un. La ville parle ces jours-ci, et il y a des gens qui fouillent dans de vieilles choses ; l’un d’eux pourrait venir te voir. Cela ne te regarde pas. Et c’est ce que je veux que tu répondes à qui te le demande.
— La vérité me regarde.
— Non. La vérité exige quelqu’un pour te protéger quand tu la dis. Et tu es seul, Abou al-Fadl. Et personne ne protège un homme seul dans un quartier comme celui-ci.
— Est-ce une menace ?
— Jamais. C’est un conseil.
— Le conseil qui m’est venu il y a trente ans m’est venu dans une enveloppe.
— Je ne sais pas de quoi tu parles.
Il posa le sac de fruits sur la table et se leva : je sais que les nuits sont longues ici, que les lumières sont rares, et qu’on peut entendre des choses qu’on n’aime pas.
— Et en voir.
— Et en voir. Prends soin de toi. Il sortit.
Voici l’autre visage du conseil, lecteur : le conseil qui porte des gants de soie. Remarquez que Khaled n’est pas un monstre ; c’est un homme qui apporte des fruits et s’enquiert de votre santé, qui parle des lumières rares d’un ton de réelle inquiétude. Et c’est ce qui le rend plus redoutable que les tueurs des films. La plus affreuse des cruautés est celle qui ne se sent pas cruelle, parce qu’elle parle le langage de la sollicitude.
À trois heures de l’après-midi on frappa de nouveau. Iyad regarda cette fois par la fente : l’avocate Houda, avec maître Salim. Il ouvrit. Ils s’assirent sur l’unique lit, et nul ne tendit la main vers le sac de fruits. Salim dit : Abou al-Fadl, je te connais depuis quarante ans, et je suis ici pour te demander de dire la vérité sur ce que tu as vu la nuit où Mansour a été accusé. Iyad ferma les yeux : je savais qu’ils viendraient. Ceux qui interrogent.
— Et pourquoi n’es-tu pas allé à eux ?
— Parce que je suis lâche, dit-il simplement.
Houda sortit un cahier et un stylo : j’écris et vous dites.
— J’étais de garde cette nuit-là, à l’entrée du troisième entrepôt, la nuit qui précédait d’une semaine le renvoi de Mansour. J’ai vu Fakhri entrer dans l’entrepôt après minuit et en ressortir une heure plus tard, portant une enveloppe jaune. Il l’a mise dans le coffre et l’a fermé. Et il m’a dit : Iyad, si quelqu’un te le demande, je n’étais pas là. J’ai dit : entendu.
— Vous a-t-il donné quelque chose ? Il hésita.
— Oui. Une somme. Importante.
— De Fakhri ?
— D’un homme de la société.
— Fakhri ?
— Un homme de la société.
Houda leva les yeux du cahier : un autre homme ? Pourquoi hésitez-vous ?
— Parce que je ne veux pas en dire plus. Parce que j’ai peur.
— De Khaled ?
— De tout.
Salim regarda Houda : il ne dit pas tout.
— Je sais.
— Je connais ce regard. Je l’ai vu dans le miroir. Puis il se tourna vers Iyad : Abou al-Fadl, est-ce là toute la vérité ?
— C’est la moitié de la vérité.
— Et l’autre moitié te tuera-t-elle ?
— Non. Mais elle les tuera, eux.
— Qui ?
— Ceux qui m’aiment.
Aucun des deux ne comprit. Iyad dit : peu importe. Écrivez ce que j’ai dit. Elle écrivit et le lui relut à haute voix. Il signa d’un trait lourd et fatigué, comme s’il gravait son nom dans la pierre. Houda dit : merci.
— Ne me remerciez pas. Je n’ai encore rien fait. Et comme elle prenait la feuille pour la confier à Salim, elle dit : je la mettrai demain dans le coffre de mon cabinet.
— Ce soir vaudrait mieux, dit Iyad. Je ne sais pas. C’est ce que je sens.
Arrêtez-vous sur l’expression « la moitié de la vérité ». Elle n’est pas d’Iyad seul ; c’est celle de l’histoire entière. D’ordinaire nous ne mentons pas, nous disons la moitié qui ne nous nuit pas, et nous gardons l’autre dans une boîte que nous appelons « circonstances », « vie privée » ou « protection de nos proches ». Le pire de cette seconde moitié, c’est que, le plus souvent, elle est sincère : Iyad craint vraiment pour ceux qu’il aime. L’excuse n’est pas inventée ; elle est le plus fin des habits dont on revêt la lâcheté.
À onze heures du soir, Khaled était assis dans sa voiture, à vingt mètres de la maison d’Iyad. Il avait éteint les phares et coupé le moteur, et il guettait. Nul ne le lui avait demandé, mais il était venu. Parce qu’il avait vu dans les yeux d’Iyad, ce matin-là, une chose qu’il n’avait pas vue depuis trente ans : l’absence de peur. Et c’était plus dangereux que toute peur. Il se dit : je veillerai sur lui cette nuit, rien de plus. Et dans sa poitrine quelque chose se tordait, comme s’il se mentait à lui-même.
À minuit, une voiture blanche apparut au bout de la rue, éteignit ses phares avant de s’arrêter. Trois hommes en descendirent, le visage couvert. Khaled se figea. Ce n’étaient pas ses hommes. Il le sut immédiatement. Il n’avait envoyé personne, n’avait donné d’ordre à personne. Les trois hommes entrèrent chez Iyad vite, comme s’ils connaissaient l’emplacement de la porte. Khaled entendit du bois se briser, un homme crier puis être étouffé. Il saisit la poignée. Il ouvrit la portière à demi. Puis la referma. Il saisit de nouveau la poignée. Et pendant ces secondes interminables il vit tout : il vit l’enveloppe, il y a trente ans ; il vit le visage de Mansour ; il se vit lui-même, jeune, frappant à une porte et disant d’une voix tranquille : rester ne vous sera pas confortable.
Et il resta sur son siège.
Dix minutes plus tard, les trois hommes sortirent : l’un tenait un papier, l’autre un vieux cahier. Ils montèrent dans la voiture et disparurent. Quand il fut sûr qu’ils s’étaient éloignés, Khaled descendit et entra dans la maison. Iyad gisait sur le sol au bord du lit, la bouche en sang, les yeux ouverts.
— Abou al-Fadl ! J’appelle l’ambulance.
Iyad lui saisit le poignet avec une force surprenante : toi.
— Je ne l’ai pas fait.
— Tu attendais. Tu étais dans la voiture.
— Je le jure.
— Va-t’en. Avant qu’ils reviennent.
Khaled regarda ce visage que d’autres avaient frappé à sa place. Puis il sortit. Dans la rue il composa un numéro.
— Allô ? dit Houda d’une voix ensommeillée.
— C’est Khaled. Responsable de la sécurité. Iyad est chez lui. Il a été battu. Appelez une ambulance.
— Qui l’a fait ?
— Ce n’est pas moi, dit Khaled, la voix tremblante, comme jamais. Mais je sais qui. Je ne sais pas. C’est cela qui me fait peur. Ce ne sont pas mes hommes.
Il raccrocha. Il resta sur le trottoir sombre, la main crispée sur le téléphone. Et il sentit, pour la première fois en trente ans, qu’une main était posée sur la sienne, qui le guidait pendant qu’il croyait guider les autres.
Chapitre XI
« La lettre effacée »
Neuvième jour
Le souk des orfèvres, dans le vieux quartier, est étroit comme une gorge ; les devantures de verre s’y embrassent et des lumières jaunes y brillent même en plein jour. Nader avança lentement entre les échoppes, la main dans la poche de sa veste de cuir. Il n’avait dormi que deux heures, et une seule ligne lui tournait dans la tête : « Tu la trouveras chez celui qui n’en connaît pas la valeur. »
Il s’arrêta devant une petite boutique : « Abou Salem, bijoutier, depuis 1962 ».
— Bonjour. Je voudrais me renseigner sur quelqu’un. L’orfèvre leva les sourcils. Il avait soixante-dix ans, de lourdes lunettes et un petit outillage sur son établi : les questions coûtent cher, mon fils.
— Je paie.
— Que proposez-vous ?
— Une tasse de café.
— Cela suffit.
— Il y a environ vingt-cinq ans, un homme est venu vous voir avec quelques vieilles pièces d’or. Il n’en connaissait pas la valeur, et vous les a cédées pour une bouchée de pain. Et vous n’oubliez personne.
— Qui l’a dit ?
— Les gens.
— Les gens aiment bavarder.
— Et vous aimez la mémoire.
L’orfèvre le fixa, puis dit enfin : c’était un jardinier. Il s’appelait Jamal. Il travaillait à la Terre Verte, au bord de la ville. Un vieux verger qui avait appartenu à un riche. Fakhri, si ma mémoire ne me trompe pas. Il m’a vendu deux petites pièces d’or en forme d’animaux ; il disait les avoir trouvées dans une vieille caisse, dans la cabane. Il avait aussi une bague d’or gravée de deux lettres. Il ne l’a pas vendue. Il disait qu’il la portait comme une bénédiction.
Le visage de Nader s’éclaira. Il posa un petit billet et s’en alla. Dans la boutique, Abou Salem regarda son dos qui s’éloignait, et pensa qu’il en avait trop dit, et que ce n’était pas la première fois.
Le chemin de la Terre Verte était de terre, entre des murs de pierre en ruine. À mesure que Nader approchait, l’air changeait : humidité, odeur de terre mouillée, feuilles vertes et luisantes pendant au-dessus des murs. Autour du verger, la terre n’était que sécheresse, ses crevasses jaunes. Ici, des citronniers, des figuiers, de petits pommiers, des rangs de tomates et de menthe. Il se dit à mi-voix : comment une terre reverdit-elle toute seule au milieu de la sécheresse ?
Au milieu du verger, un homme penché sur le sol : soixante-deux ans, large de dos, une chemise trempée de sueur et un chapeau de paille.
— Vous êtes Jamal ? Je suis Nader. Depuis combien de temps êtes-vous dans ce verger ?
— Trente ans.
— Et à qui appartient-il ?
— À Dieu.
— Et après Dieu ?
— Moi, j’en prends soin. C’est un dépôt.
— De qui ?
— De celui qui le réclamera.
Nader regarda sa main droite. Une lourde bague d’or à son majeur, deux lettres en relief.
— Elle est belle, cette bague.
— Une bénédiction. Je l’ai trouvée dans la cabane il y a vingt-cinq ans.
— « F. R. », c’est l’inscription d’un nom.
— Je ne lis pas. J’ai appris enfant, puis j’ai oublié.
— Alors vous ne savez pas ce qu’il y avait écrit sur les papiers qui l’accompagnaient.
Jamal se figea.
— Quels papiers ? Je ne sais pas de quoi vous parlez. Je suis un homme content de peu. Le contentement est un trésor qui ne s’épuise pas. Je ne demande rien à personne, et je ne prends pas ce qui n’est pas à moi.
— Pourtant vous avez pris la bague. Et vendu l’or. Sans demander à qui il était. Vous n’étiez donc pas si content. Celui qui porte une bague qui n’est pas à lui, qui vit dans un verger qui n’est pas à lui et prêche le contentement ressemble à celui qui demande la bénédiction d’un bien qu’il n’a pas gagné.
Je vous avouerai quelque chose sur Nader : j’aime son intelligence et je crains sa méthode. Il a dit une phrase vraie et dure, mais il l’a dite en menaçant. Voilà la différence entre la vérité qui libère et la vérité qui fait chanter. La formule « le contentement est un trésor qui ne s’épuise pas » n’est pas un mensonge dans la bouche de Jamal, mais elle peut être un rideau ; et le rideau du pauvre peut être plus fin et plus noble que celui du riche, mais il reste un rideau. Ne croyez pas que la sagesse populaire soit toujours sagesse : elle contient parfois de petites ruses que les gens emploient pour dormir.
Le visage de Jamal rougit : qui êtes-vous pour me juger ?
— Je ne vous juge pas. Je sais seulement que la police posera les mêmes questions si elle apprend que vous avez pris les effets d’un mort.
— Me menacez-vous ?
— Je vous propose un choix : me montrer les papiers.
— Et si je ne vous les montre pas ?
— Je serai contraint à autre chose.
Jamal le regarda longuement. Il y avait dans ses yeux une peur ancienne et quelque chose qui ressemblait à un soulagement. Il dit : attendez ici.
Il le conduisit à une petite cabane de bois au fond du verger : des outils agricoles, des sacs de graines, une faucille rouillée. Dans le coin du fond il souleva une planche et découvrit une petite fosse, avec au fond un coffre de bois grand comme une boîte à chaussures, orné de motifs pâles. Il l’ouvrit : au fond, enroulées d’un fil fin, deux feuilles pliées. Il les tendit à Nader : je n’y ai rien compris. Mais je ne les ai pas jetées. J’ai senti qu’elles étaient lourdes. Lourdes comme des dépôts.
Nader ouvrit la première. Elle était écrite de la même main que celle qu’il avait vue dans la lettre : élégante, régulière, à l’encre noire. Mais la feuille était mouillée sur ses bords et l’encre avait coulé dans les dernières lignes. Il lut à mi-voix :
« Quatrième page. C’est moi. Il a été pris par un homme dont je connais la peur mieux que lui-même. Je me suis tu pour le protéger, et c’est ce que je ne me pardonne pas. Si tu veux savoir qui il est, son nom est : »
Puis un mot effacé. Une tache noire d’encre humide, étalée comme une tache d’ombre sur le papier, dont seule restait la première lettre : « T ». Puis quelques points illisibles.
— Le reste est perdu, dit Jamal. Le toit fuit depuis des années.
Au verso, une ligne minuscule : « Et si tu ne trouves pas la réponse ici, cherche à l’entrepôt d’où tout est parti. »
Nader contempla longtemps la lettre. « T ». Il se rappela un vieux dossier de ses archives : Tamer Al-Husseini, directeur financier de Commerce Moderne il y a trente ans, qui avait quitté la société quelques mois après l’affaire, était aujourd’hui membre du conseil municipal et passait pour posséder la moitié du port. Oui. C’était lui.
— Comment n’y ai-je pas pensé ? dit-il à voix basse.
— Avez-vous reconnu qui c’est ?
— Je crois. Un homme important.
— Que ferez-vous ?
— Je publierai.
— Ne vous hâtez pas, dit Jamal. Il n’y a qu’une lettre.
— Une lettre suffit.
— Non.
— Vous ne comprenez pas ces choses-là.
— Je vous ai dit que je ne lis pas. C’est pourquoi vous ne connaissez pas la valeur de ce que vous tenez.
Nader plia la feuille avec soin et la glissa dans sa poche intérieure : celle-ci reste avec moi. Il donna la seconde, un reçu mouillé dont on ne pouvait lire que le cachet de la société, pour qu’on la remette à Houda. Et il dit : celle-là, il montra la première, je ne la dirai à personne avant d’être sûr. Car je ne veux pas qu’on se trompe de direction.
— Et vous ?
— Moi, je ne me trompe pas.
Il sortit dans la lumière verte et douce du verger, marcha parmi les citronniers en souriant, répétant en lui-même le nom qu’il avait commencé. Il ne se retourna pas vers Jamal, qui restait sur le seuil, les yeux sur son dos, disant d’une voix que nul n’entendait : celui qui connaît la valeur d’une chose oublie de vérifier son identité.
Gardez cette dernière phrase en mémoire : elle est la clé des chapitres à venir. Je vous la redirai autrement, peut-être plus proche de votre conscience : les instants les plus périlleux de l’homme sont ceux où il croit avoir trouvé la réponse. Le chercheur perplexe interroge ; le certain pressé juge. Et Nader, qui sait si bien écrire sur les erreurs des autres, est sur le point d’en commettre une du même genre, parce que son intelligence a devancé la conclusion avant que ses pas n’y arrivent.
Chapitre XII
« La marge du registre »
Dixième jour
La boutique de Mounir, livres d’occasion, se cachait dans une ruelle derrière la mosquée du souk : des rayons jusqu’au plafond, des livres empilés sur le sol, une table de bois au milieu avec une petite bouilloire et une pipe jamais allumée. Soixante-dix ans, maigre, une chemise de lin repassée, des yeux qui semblaient lire tout ce qu’ils regardaient.
Houda entra avec Bilal, et ils s’assirent sur deux chaises de bois. Mounir dit : vous avez appelé hier pour me dire que mon nom était sur une liste. Je ne voulais être sur aucune liste.
— Personne ne le voulait.
— Mais je suis là. Parce que je suis un voisin qui ne s’occupe que de ce qui le regarde. Ce qui ne me regarde pas, je ne l’ouvre pas.
— Mais vous avez ouvert.
— J’ai ouvert, puis j’ai refermé.
Il sortit de sous la table un petit coffre de bois et le posa devant eux : il y a trente ans j’ai acheté une caisse de vieux registres, laissés par une société. Elle se débarrassait de ses archives et m’a proposé le tout au prix du papier. Je suis libraire. Le papier est mon gagne-pain. Il ouvrit le coffre : un registre de cuir brun, les bords usés, sur la couverture un cachet pâle : « Commerce Moderne. Troisième entrepôt. »
— Pourquoi l’avez-vous gardé ?
— Parce qu’il était différent. Les autres registres sont en ordre et justes. Celui-ci a beaucoup de ratures. Et une expression qui revient : « règlement final ».
Il tourna les pages d’un doigt qui sait comment traiter le vieux papier. Sur la page, une colonne de chiffres, puis une ligne à l’encre noire : « Règlement final. Troisième entrepôt. » Et à côté, des chiffres que quelqu’un avait pris soin d’effacer.
— Et vous n’avez rien demandé à personne ? Vous n’avez pas ouvert la bouche en trente ans ?
— Les registres ne font de mal à personne.
— Ils en font quand quelqu’un en a besoin, dit Houda. C’est pour cela que je suis venue. Mais pas avant qu’un comptable l’ait lu.
Et à cet instant on frappa à la porte.
Adam entra. Il resta sur le seuil, dans son veston gris habituel, son sac à la main. Il n’avait rien de l’allure de l’homme que le quartier connaissait : le visage jaune, les yeux rougis, le dos un peu courbé, comme sous une charge invisible. Houda dit : bienvenue, monsieur Adam. Puis, désignant l’homme assis près d’elle : Bilal. Le fils de Mansour.
Adam se figea. Le silence de la boutique était épais, comme si les livres eux-mêmes écoutaient.
— Je suis Adam Al-Khatib, dit-il à voix basse. J’étais un petit commis à la société. Je ne savais pas que Mansour avait un fils.
— Il ne savait pas que vous existiez.
— Puis-je m’asseoir ?
Il s’assit. Posa son sac sur ses genoux et l’ouvrit lentement. Il sortit l’enveloppe jaune et la déposa sur la table au milieu d’eux : je l’ai trouvée il y a neuf jours dans la cave de la société. Une attestation. De la main de Fakhri. Bilal prit la feuille et lut : « Je soussigné, chef comptable, atteste que le commis Adam… a consenti de son plein gré à n’en informer personne. » Il la lut deux fois.
— Est-ce vrai ?
— En partie. J’ai vu Fakhri falsifier un registre. J’ai pris de l’argent. Et je me suis tu.
— Mais vous n’avez pas consenti de vive voix.
— Je n’ai rien dit.
— Alors ce n’était pas un consentement.
— C’était un silence.
— Est-ce différent ?
— Non, dit Adam. Ce n’est pas différent.
Bilal leva les yeux de la feuille. Son visage était calme d’une façon effrayante : j’essaie de vous haïr depuis des années. Et maintenant que je vous vois, je ne trouve rien à haïr.
— Vous auriez dû trouver. Car c’est moi qui l’ai laissé passer.
— Et croyez-vous que, si vous aviez parlé, on vous eût cru ? Que mon père s’en serait sorti ?
— Je ne sais pas.
— C’est le pire de tout, dit Bilal doucement. Que personne ne sache.
Bilal a mis le doigt sur la plaie la plus profonde de ce roman : « que personne ne sache ». Nous voulons des récits moraux tranchants : si Adam avait parlé, le droit l’aurait emporté, et son silence serait un crime évident. Mais la vie est plus cruelle : peut-être le silence fut-il criminel, peut-être la parole eût-elle été écrasée sans rien changer. Dans les deux cas la question demeure suspendue entre le vivant et le mort : et si ? Ce « et si » est la plus dure des prisons où habite celui qui a choisi de se taire.
Puis Adam montra le dos de l’attestation. Bilal retourna la feuille : le chiffre 21, à l’encre bleue penchée, sec à présent.
— C’est le chiffre que l’inconnu a dit à la radio.
— Et qui l’a écrit ?
— Je ne sais pas. Je l’ai trouvé écrit, et l’encre n’avait pas séché.
— Quelqu’un qui connaît la date, dit Houda, et l’enveloppe, et qui savait qu’Adam descendrait à la cave.
— Je me posais la même question. J’ai trouvé un registre disant que quelqu’un avait accédé au système à deux heures un quart du matin avec le compte du Hadj. Mais je n’ai pas trouvé l’enveloppe. Quelqu’un m’y a conduit.
— Nous y reviendrons, dit Houda. Maintenant, le registre.
Mounir poussa le registre vers Adam. Il le prit à deux mains, examina la couverture, puis l’ouvrit.
— C’est le registre du troisième entrepôt. Les comptes d’inventaire. Il tourna les pages avec la rapidité d’un vieux comptable, passant les colonnes de l’œil sans les lire, y flairant seulement l’odeur de l’erreur.
— Ici. Cette rature est trop soignée. Les chiffres d’origine étaient plus grands. On les a transformés en « règlement ». Cela veut dire que quelqu’un a voulu cacher un déficit en le changeant en écriture interne.
— Et Mansour ?
— Le gardien n’écrit pas dans ces registres.
— Alors comment l’a-t-on accusé ?
— Parce que le « règlement » est imputé à l’entrepôt, et l’entrepôt était sous sa garde.
— Où est la preuve qu’il n’est pas coupable ?
— Ici.
Adam montra la marge de la page. Et se figea.
Dans la marge de droite, à côté de chaque ligne disant « règlement final », deux petites lettres au crayon bleu : « A. K. » Il les regarda, tourna la page : « A. K. » Une autre page : « A. K. » Chaque fois les deux mêmes lettres, de la même inclinaison, avec le même point tremblant entre elles.
— Monsieur ? dit Houda. Que voyez-vous ?
— Je vois…
Il s’arrêta. Sa main trembla. Et lui revint soudain, sans prélude, un vieux matin. Une semaine après la nuit de la salle des caisses, il était entré dans le bureau de Fakhri. Une feuille pliée sur la table, des instructions de la main de Fakhri : « Adam, enregistre ces écritures dans le registre du troisième entrepôt. Une formalité. Mets tes initiales à côté de chaque ligne comme d’habitude. » Il s’était assis, jeune homme fier de la confiance qu’on lui faisait, et avait écrit. Ligne après ligne, il avait écrit « règlement final » et mis ses initiales à côté. Il n’avait pas demandé. Il n’avait pas fait le lien. Il avait vingt-huit ans, il avait pris de l’argent une semaine plus tôt. Et depuis ce matin-là il avait tout effacé de sa tête. Trente ans.
— Moi, dit-il d’une voix presque inaudible.
— Vous quoi ?
— C’est moi qui ai écrit cela. Les écritures. Toutes. C’est mon écriture.
Il regarda Houda, puis Bilal, puis le registre dans ses mains.
— Je n’étais pas seulement un témoin.
— Vous avez écrit le règlement ?
— J’ai écrit le mensonge de ma main, dit Adam.
C’est ici, mon cher lecteur, et dans cette phrase précisément, que s’effondre l’illusion que vous avez bâtie vous aussi durant douze chapitres. Vous avez aimé Adam parce qu’il était « l’homme qui ne ment pas » ; puis vous l’avez vu souffrir, et vous l’avez aimé davantage, et vous avez dit : ce n’est qu’un témoin faible. Et voici que l’homme découvre, et vous avec lui, qu’il n’était pas le faible témoin mais la main qui a écrit. Fakhri s’est servi de lui exactement comme nous nous servons des autres : d’une somme d’argent, d’une phrase aimable, d’un registre tendu comme une formalité. L’aimez-vous encore ? Ne répondez pas trop vite. Car la réponse honnête est, en vérité, la réponse à une autre question : vous aimez-vous vous-même ?
Troisième partie : Le Vacarme
Chapitre XIII
« Une pierre à la fenêtre »
Onzième jour
À onze heures du soir, Wael était assis devant deux écrans dans une petite chambre pleine de câbles d’ordinateurs et de boîtes de repas vides. Vingt-six ans, chemise noire, sur son étagère une tasse où l’on lisait : « La vérité n’a pas d’âge ». Il avait lancé sa chaîne trois ans plus tôt sous le nom de « Éveil », et trois cent mille abonnés voyaient en lui la conscience du quartier. Wael le croyait plus qu’il ne l’avouait.
— Prêt ? demanda Sara au téléphone. Wael, je n’ai pas dit dans mon message qu’il avait avoué.
— Et moi non plus. Je dirai la vérité : qu’un homme qui a bâti sa réputation sur le fait qu’il ne ment pas a été vu sortant en larmes de la radio au milieu de la nuit, et qu’un papier lui est tombé dont il a dit qu’il n’était pas à lui.
— C’est ce qui s’est passé. Et la photo ?
— Une vieille photo du site de la société.
— Et s’il est innocent ?
— L’innocent s’explique. Et s’il n’y arrive pas ? Alors il n’est pas innocent.
Un court silence. Sara dit : Wael, c’est ce que j’ai dit, moi. Ce n’était pas vrai.
— Peu importe. Ce qui compte, c’est que les gens veulent entendre quelque chose.
Il pressa la touche de diffusion. Son visage apparut à l’écran, éclairé par une faible lumière bleue : bonsoir tout le monde. Ici Wael, et voici « Éveil ». À la première minute, quatre mille personnes s’étaient connectées. À la dixième, douze mille. À la trentième, le nom d’Adam Al-Khatib s’écrivait et se répétait sous chaque commentaire, accompagné de la photo d’un homme souriant en costume, et au-dessous le mot « comptable ».
Je me permettrai ici un peu de colère, car je suis un narrateur et non une pierre. Pesez la phrase de Wael : « L’innocent s’explique. S’il n’y arrive pas, il n’est pas innocent. » Ce n’est pas la phrase d’un mauvais garçon ; c’est celle qui a fondé toutes les inquisitions de l’histoire, du premier procès de sorcières à la dernière arène électronique. Elle renverse tout le principe du droit : au lieu que l’accusateur prouve l’accusation, on demande à l’accusé de prouver qu’il n’a pas fait. Remarquez aussi que le « public » ne se sent pas cruel : il « participe » seulement. Et cette participation collective et froide est ce que notre époque a inventé de plus meurtrier.
Au matin, Adam entra dans la société en sachant. Il n’avait pas ouvert son téléphone depuis la nuit, mais les yeux des employés avaient tout dit. À la porte de son bureau, Karim l’attendait : le Hadj veut vous voir. Il monta au dernier étage. Le Hadj Tawfik était derrière son bureau, les rideaux tirés, la fumée épaisse.
— Avez-vous vu ce qu’on dit ? Et vous ne démentez pas ?
— Que dois-je démentir ?
— Que vous étiez à la radio.
— J’y étais. Je voulais dire quelque chose à Rana. Je ne l’ai pas dit. Je n’ai pas pu.
Le Hadj le regarda de ses yeux fatigués : vous savez que je ne peux pas ignorer ce qu’on dit. La société est à la veille d’une transaction, et les acheteurs n’aiment pas entendre le nom du premier comptable de la société sur les réseaux. C’est pourquoi je dois vous suspendre. À titre provisoire. À plein salaire. Jusqu’à ce que les choses s’éclaircissent.
— Hadj, je voudrais vous poser une question. Est-ce vous qui avez saisi les écritures erronées ?
Le Hadj se figea. La fumée sembla s’arrêter dans l’air.
— Quelles écritures ?
— Celles dont on accusait Samer. Vous m’avez dit que c’était une erreur du logiciel. Pourquoi alors quelqu’un entre-t-il dans le système à deux heures un quart du matin avec votre compte ?
Un long silence. Le Hadj dit enfin : on a peut-être volé mon mot de passe.
— Peut-être.
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.
— Rien.
— Adam, vous êtes l’homme le plus loyal que j’aie connu.
— Et c’est ce qui me fait peur. Car la loyauté est parfois la raison pour laquelle on se sert de quelqu’un.
Le Hadj baissa la tête : je ferai ce que je peux pour vous protéger. Mais je ne puis arrêter ce qui a commencé.
— Et qui l’a commencé ?
— Je ne sais pas.
Adam sortit, la main tremblante sur la poignée. Il n’était pas sûr de ce qu’il avait entendu : était-ce un aveu, ou un homme las, épuisé par les questions ?
À l’école, Youssef entrait en classe comme on entre dans une forêt. Les têtes se tournaient vers lui puis se détournaient. Sur le bois de son pupitre, quelqu’un avait écrit au stylo noir : « Fils de l’homme qui ne ment pas. » Et dessous, d’une autre main : « Menteur. »
— Ton père est un voleur, dit à voix haute un garçon du dernier rang.
— Non, dit Youssef.
— On l’a vu sur « Éveil ».
— Vous ne savez rien du tout.
— Et toi, tu sais ?
— Je sais que mon père ne ment pas.
— C’est pour ça qu’il a pleuré.
Deux garçons rirent, puis toute la classe. Et il n’y avait dans ce rire rien qui ressemble à un rire ; c’était comme une pierre qu’on lui lançait de tous côtés. Dans un coin, Rami était assis seul, le visage rouge. C’était lui qui avait cassé la vitre. Lui qui savait que Youssef avait pris sa faute. Youssef le regarda : un regard bref, avec un étrange reproche et de la froideur. Puis il prit son sac et sortit de la classe.
— Où vas-tu ? cria le professeur.
— Aux toilettes. Et il ne revint pas.
À huit heures du soir, Adam était rentré à la maison. Samira dans la cuisine, un plat sur la table auquel personne n’avait touché.
— Où est Youssef ?
— Dans sa chambre. Il n’est pas sorti depuis son retour de l’école. J’y suis entrée il y a une heure, la porte était fermée. Je l’ai appelé, il n’a pas répondu. Adam monta l’escalier et frappa à la porte de son fils : Youssef, c’est ton père. Il ouvrit. La chambre était vide. Le lit fait. Le cartable jeté par terre, l’armoire entrouverte.
— Samira ! Elle accourut.
— Où est ton fils ?
— Mon Dieu.
Au même instant la vitre de la fenêtre du rez-de-chaussée éclata. Un bruit aigu, brisé, remplit la maison. Samira cria. Adam dévala l’escalier : au milieu du salon, parmi les éclats de verre, une grosse pierre grise enveloppée d’un papier. Il se pencha et prit le papier. D’une écriture noire et épaisse, sans signature :
« Le silence ne se pardonne pas. »
Il regarda la fenêtre brisée. Dans la rue sombre il entendit des pas qui s’éloignaient en courant, un rire bref, puis le silence. Samira chuchota : Adam.
— N’aie pas peur.
— Où est Youssef ?
— Nous le retrouverons.
Samira sortit son téléphone d’une main tremblante et ouvrit l’application de localisation où elle avait enregistré l’appareil de son fils depuis l’été. Un petit point bleu apparut sur la carte. Elle le fixa, la poitrine qui montait et descendait. Elle tourna l’écran vers lui. Le point était immobile depuis midi, au coude de la Grande Mosquée. Au même trottoir. Là où s’asseyait le vieil homme.
Remarquez l’ironie dont nul romancier ne peut s’empêcher de sourire amèrement : sur la pierre qui a brisé la fenêtre, quelqu’un a écrit « Le silence ne se pardonne pas ». Et celui qui l’a lancée est sans doute un garçon comme Chadi ou Wael, qui n’a jamais fait un seul effort pour rompre son propre silence sur quoi que ce soit dans sa vie. Ainsi la pierre devient prédicateur, et le prédicateur un lâche qui lance de derrière le mur. Les plus ardents à condamner le silence sont souvent les plus silencieux sur leurs défauts.
Chapitre XIV
« L’homme du trottoir »
Onzième jour
Adam courait dans la rue sombre, le souffle haché, Samira derrière lui qui tentait de le suivre, la main sur la poitrine. Il dit sans se retourner : reste à la porte.
— Je ne resterai pas.
— Alors suis-moi doucement. Au coude de la Grande Mosquée il ralentit. Les lampadaires jaunes étaient faibles, le trottoir désert, les passants rares. Et au pied du mur, à l’endroit qu’il avait pris l’habitude, depuis des jours, de voir vide, il aperçut une petite lueur : un réchaud à gaz, une théière noire et deux verres de fer-blanc. À côté, deux silhouettes : un vieillard enveloppé d’un manteau râpé, et un petit garçon, son cartable aux pieds.
— Youssef !
Le garçon leva la tête : papa ?
— Que fais-tu ici ?
— Je bois du thé.
— Ta mère te cherche depuis midi.
— Je n’ai pas pu. Adam s’agenouilla devant lui et lui prit le visage entre ses mains : quelqu’un t’a-t-il fait du mal ?
— Non. Je suis venu parce que je voulais voir l’endroit où tu t’arrêtes chaque matin. Tu lui donnes de l’argent chaque matin, dit-il en regardant le vieillard. Je voulais savoir pourquoi.
Adam se retourna. Le vieillard le regardait de ses yeux noisette pâles, et au coin de sa bouche flottait un petit sourire qui n’avait rien de celui des mendiants.
— Bonsoir, monsieur Adam.
— Vous connaissez mon nom.
— Depuis neuf ans. J’entendais les gens vous appeler.
— Et moi je ne vous ai jamais demandé le vôtre.
— Non. Parce que vous n’avez pas pensé à le demander.
Adam sentit quelque chose de froid se glisser dans son ventre. Il dit à voix basse : Youssef, va retrouver ta mère. Elle est au début de la rue. Le garçon se leva et regarda le vieillard : merci pour le thé, grand-père.
— À ta santé, mon petit.
— Puis-je revenir ?
— Si tu veux. Il prit son cartable et courut vers la lumière lointaine où se tenait sa mère.
Les deux hommes restèrent seuls.
— Assieds-toi, dit le vieillard. Adam s’assit sur le trottoir froid.
— Qui êtes-vous ?
— Tu ne sais pas ? Essaie. Il y a trente ans. À la société.
Adam le dévisagea. Les yeux étaient les mêmes. Quelque chose dans le visage, sous la blancheur, les rides et la fatigue. Et les lèvres parlaient avec un ton qu’il connaissait comme sorti d’une vieille mémoire.
— Impossible.
— Je m’appelle Mansour.
Le silence qui suivit fut épais. Adam ne bougea pas, ne cilla pas. Puis il sentit la terre trembler sous lui, sans séisme ni vacarme, comme tremble un édifice quand on retire une colonne invisible.
— Vous êtes mort.
— C’est ce qu’ils ont dit.
— Mansour… le gardien ? Toutes ces années ?
— Neuf ans ici. Et vingt et un avant, ailleurs.
Adam baissa la tête. Pour la première fois depuis son enfance, il ne trouva pas une phrase. Il dit : vous me tendiez la main chaque matin.
— Et vous y mettiez de l’argent.
— Et moi…
— Et vous n’avez pas demandé.
— Je ne savais pas.
— Vous auriez pu savoir.
— Je n’ai pas…
— Vous n’avez pas voulu.
Je vous laisse un moment, lecteur, avec cette scène, car c’est la plus belle que j’aie écrite et la plus dure que j’aie entendue. Neuf ans, chaque matin : un homme donne, un homme prend, et entre eux un fossé grand comme le monde que nul n’a franchi. Ce fossé n’était ni pauvreté ni richesse ; c’était le refus d’une seule question : « Quel est ton nom ? » Nous avons bâti toute une civilisation d’aumônes, d’œuvres, de troncs, et nous n’avons pas posé au pauvre une seule question sur son nom. Comme si nous craignions que, doté d’un nom, il ne se dote d’un droit, et que le droit pèse sur la bourse plus que l’aumône. Vous ne me croyez pas ? Alors demain matin, quand vous passerez devant celui qui vous tend la main, mettez-y quelque chose, puis demandez-lui son nom. Et regardez ce qui se passe dans votre poitrine.
— Je ne dis pas cela pour vous juger, dit Mansour doucement. Je le dis parce que je veux que vous entendiez. Je souhaitais chaque matin que vous demandiez : « Comment t’appelles-tu ? » C’est tout.
Adam ferma les yeux : pourquoi ne l’avez-vous pas dit, vous ?
— Parce que je n’étais pas prêt.
— Mais vous étiez là.
— Je vous regardais, parce que je voulais voir le visage de celui qui s’est tu. Et j’attendais de vous haïr.
— Et m’avez-vous haï ?
— J’ai essayé.
— Et alors ?
— Je me suis fatigué.
Il tendit la main vers le verre de fer-blanc, versa du thé frais et le passa à Adam : bois. C’est du thé. Rien d’autre. Adam prit le verre et le tint à deux mains. Il dit à voix basse : j’étais là, la nuit où…
— Je sais.
— J’ai vu Fakhri.
— Je sais.
— Et j’ai pris de l’argent.
— Je sais.
— Et j’ai écrit les écritures dans le registre. De ma main. Et je n’ai pas compris.
— Cela, je ne le savais pas.
Mansour releva la tête : vous les avez écrites ?
— Avec mes initiales à côté. Mansour le fixa, et le silence s’allongea. Il dit au bout d’un temps : je croyais que vous n’étiez qu’un témoin.
— Je le croyais aussi.
— Quand l’avez-vous su ?
— Hier.
— C’est pour cela que vous avez pleuré ?
— Non. J’ai pleuré avant. Parce que j’ai entendu votre nom à la radio. Et que je n’ai pas pu leur dire qui j’étais.
Mansour sourit d’un sourire amer : l’homme qui ne ment pas.
— Ne dites pas cela. J’ai menti trente ans.
— Non, dit Mansour tranquillement. Vous n’avez pas menti. Vous vous êtes tu.
— Est-ce différent ?
— Non. Mais c’est plus clément.
— Je ne veux pas de clémence.
— Non. Et je ne vous en donne pas.
Il regarda les lumières jaunes qui tremblaient : que ferez-vous maintenant ?
— Je ne sais pas. Et vous, que voulez-vous ? Mansour réfléchit longuement : je veux dormir une nuit en sachant que quelqu’un sait que c’est moi. Et ensuite je veux que quelqu’un le dise à voix haute, pour que j’y croie.
— Quoi ?
— Que ce qui est arrivé n’était pas juste.
Adam serra le verre : ce n’était pas juste, dit-il d’une voix brisée.
— Dites-le encore.
— Ce n’était pas juste.
— Une troisième fois.
— Ce n’était pas juste, Mansour. Mansour ferma les yeux. Et Adam vit la première larme couler sur la joue maigre. Le vieil homme ne l’essuya pas. Il la laissa couler, comme quelqu’un qui l’attendait depuis trente ans. Il dit : merci.
— Ne me remerciez pas.
— Je vous remercie de l’avoir dit. Les autres auront besoin de temps.
Avez-vous remarqué que ce que voulait Mansour, après trente ans d’injustice et d’errance, n’était ni vengeance, ni réparation, ni même une innocence officielle ? Il voulait que quelqu’un dise à haute voix : « Ce n’était pas juste. » Combien de victimes dans le monde ne demandent rien d’autre que cette phrase ? Et combien d’argent, d’avocats, de règlements ne dépensons-nous pas pour éviter une phrase de quatre mots ? Reconnaître l’injustice coûte moins cher que n’importe quelle indemnité, et c’est précisément pour cela que nous y sommes si avares.
Mansour se leva, rangea la théière, les deux verres et le réchaud dans un sac de toile avec des gestes familiers.
— Je vais partir. Vers un endroit où dormir.
— Ma maison est ouverte.
— Je ne peux pas dormir chez vous, car vous me diriez que vous êtes désolé jusqu’au matin. Adam rit brièvement en pleurant.
— Je ne veux pas de regrets. Je veux une vérité.
— Vous l’aurez.
— Je n’attendrai pas trente ans de plus.
— Vous n’attendrez pas.
Mansour tendit la main et pressa l’épaule d’Adam avec une force surprenante : retourne vers ton fils. Je serai là demain. Au trottoir. Et il s’éloigna d’un pas lent, son sac sur le dos, jusqu’à ce que l’obscurité l’avale.
Adam resta seul. Puis il sortit son téléphone et chercha un numéro.
— Allô ? dit Houda.
— Je l’ai trouvé. Mansour. Il est vivant. C’est l’homme de la mosquée.
— Je sais. Bilal me l’a dit.
— Et pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ?
— Parce que vous n’étiez pas prêt. Adam, j’ai une mauvaise nouvelle. Mansour est officiellement enregistré comme mort. Depuis vingt-trois ans. À la demande de sa femme. Cela veut dire qu’un mort ne peut pas intenter d’action. Personne ne peut poursuivre en son nom, sauf si nous annulons d’abord son acte de décès.
— Combien de temps cela prend-il ?
— Des semaines.
— Et combien nous en reste-t-il ?
— Dix jours.
Chapitre XV
« L’Œil du quartier »
Treizième jour
Le treizième matin, Sara n’avait pas dormi. Elle était assise sur son lit, le téléphone à la main, le compteur d’abonnés montant à chaque minute : soixante-deux mille, puis soixante-trois mille. Une semaine plus tôt elle en avait quarante. Elle avait au creux de la poitrine quelque chose qui ressemblait à la nausée.
Samar entra dans la chambre avec deux cafés : le fils d’Adam Al-Khatib a disparu hier et on l’a retrouvé près de la Grande Mosquée. On l’a ramené sain et sauf, mais ils ont brisé la fenêtre de leur maison. Et sous ta page, des commentaires disent que ta publication est à l’origine de tout.
— Je ne voulais pas.
— Personne ne veut.
Samar s’assit au bord du lit : Sara, je veux te montrer quelque chose. Mes photos. Celles que j’ai prises cette nuit-là. Je ne les ai déchargées qu’hier. Elle sortit de son sac un petit appareil et tourna l’écran vers elle. Une photo nocturne de la rue en face de la radio : une lumière jaune, l’asphalte mouillé, et un homme en veston gris assis au bord du trottoir, le dos courbé, la tête entre ses mains. À côté de lui une jeune femme penchée, la main sur son épaule.
— C’est Adam ? Il ne fuyait pas. Il était assis.
— Oui. Et cette femme est la réceptionniste de la radio. Elle le consolait.
Samar fit défiler la photo suivante. À la troisième, l’homme se levait seul, des traces de larmes sur le visage, et s’éloignait lentement. Il ne courait pas.
— Il marchait. Et Chadi a dit qu’il fuyait.
— Chadi a dit ce qu’il avait entendu.
— Et j’ai publié ce que Chadi a dit.
— Et moi je n’ai pas déchargé les photos à temps.
— Ne t’en veux pas.
— Et toi ?
Sara regarda longtemps la photo et dit : je vais la publier.
— Maintenant ? Et si tu perds tes abonnés ?
— Je les perdrai.
— Tu es sûre ?
— Non. Samar sourit : voilà une réponse honnête.
Je vous ai donné, trois chapitres plus tôt, l’anatomie de la fabrique de la rumeur. Il est temps de vous en montrer l’autre face, que nul ne mentionne : le démenti est cent fois plus lent que la rumeur. La photo que Sara publie aujourd’hui touchera dix pour cent de ceux qu’avait touchés la première publication, car la vérité n’a rien d’excitant et l’innocence ne plaît à personne. Mesurez combien cette inégalité est injuste, et combien de fois vous avez participé au début de l’histoire en étant absent de sa fin.
À midi, Anas était assis dans une pièce étroite sous l’escalier de la maison, devant trois écrans et un tas de câbles. Dix-sept ans, maigre, des lunettes épaisses, il parlait vite, comme si les mots devançaient ses pensées. Rouya se tenait à la porte depuis dix minutes.
— Je veux savoir qui m’a envoyé ces messages. Elle posa son téléphone devant lui, il lut : « Dix heures et quart, à la porte latérale de la radio. » « Merci d’avoir été au bon endroit. »
— Des numéros temporaires. Un numéro virtuel créé sur Internet puis supprimé. C’est difficile, mais pas impossible. Donne-moi une heure. Cinquante minutes plus tard il releva la tête : j’ai trouvé quelque chose. Le même numéro a servi à envoyer d’autres messages. À Wael, de la chaîne « Éveil ». À Sara. Et à une femme nommée Arwa, enregistrée sous ce nom sur le compte principal. Une chercheuse indépendante. Elle coordonne les messages pour le titulaire du compte. Qui est-ce ? Je ne l’ai pas encore trouvé.
Un message apparut soudain sur son écran : « Efface ce que tu as écrit. Tu ne sais pas à qui tu as affaire. » Anas se figea.
— On te menace ?
— Peut-être. Ça ne fait rien. Je veux seulement avertir quelqu’un. Le journaliste qui a écrit sur l’affaire. Nader. Parce que c’est le seul qui saura quoi faire.
À quatre heures de l’après-midi, un petit café près de l’université était presque vide. Sara, Samar et Rouya étaient assises à la même table, devant elles une jeune femme de vingt-cinq ans, élégante, un téléphone à la main et un verre de thé qu’elle ne buvait pas.
— Arwa ? dit Samar. C’est vous qui avez envoyé les messages.
— J’exécute des missions. Je l’ai connu par une annonce : « Chercheuse pour un projet journalistique. Bonne rémunération. Travail à domicile. » Je voulais l’argent. Il m’a demandé de réunir des informations, de surveiller des gens, d’envoyer des messages à des heures précises. Il disait qu’il y avait une fille qui verrait quelque chose d’important et que je devais faire en sorte qu’elle y aille.
— Comment savait-il que j’irais ?
— Je ne sais pas.
— Pourquoi n’avez-vous pas demandé ?
— Parce que j’avais besoin de l’argent.
— Et la publication de Sara ?
— C’est lui qui m’a donné l’idée. Il a dit : cherche un compte qui aime le sensationnel. Donne-lui un petit renseignement, il fera le reste. Sara regarda ses mains : donc j’étais un outil.
— Nous le sommes tous.
— Et comment communiquez-vous avec lui ?
— Messages chiffrés. Il signait de la lettre F. « Monsieur F. » Je l’ai rencontré une fois, dans un lieu public : un homme d’une cinquantaine d’années, des traits ordinaires, mais une façon de parler si calme que c’en était effrayant. J’ai vu dans sa main une vieille carte de presse pâlie où était écrit : Fouad.
— Comment savait-il pour l’enveloppe jaune ? demanda Rouya.
— Il m’a dit : un homme qui travaille à la cave de la société me dit tout. Le gardien.
— Le gardien des archives ?
— Je ne sais pas son nom.
Un silence. Puis Rouya dit : c’est lui qui a téléphoné à la radio ? Alors tout est arrangé.
— Mais pourquoi ?
— Je ne sais pas, dit Arwa sincèrement. Il disait que les gens ne bougent que lorsqu’ils sentent que le temps s’épuise.
À cet instant un homme entra dans le café : Bilal. Le visage las, son téléphone à la main. Il voulait remercier Samar pour les photos. Il dit : les gens commencent à voir la vérité.
— Un peu, dit Sara.
— Un peu suffit. Il regarda Arwa : qui est-ce ? Avant que Samar ait pu finir, le téléphone de Bilal vibra sur la table et l’écran s’éclaira : un nouveau message d’un expéditeur enregistré sous un seul nom : « Monsieur F. » Et au-dessus, en lettres brèves : « Il est temps, Bilal. Es-tu prêt ? »
Tous la virent. Bilal se figea. Arwa dit à voix basse : ce nom. C’est lui. Celui qui me dirige. Bilal la regarda, et dans ses yeux quelque chose comme l’effondrement d’un mur. Il dit :
— C’est ma source. Depuis deux ans.
Ah, mon ami. Voici le fil qui vous a attiré depuis le début qui se met à bouger entre nos doigts : tous ces événements, toutes ces coïncidences, tous ces secrets qui s’ouvrent à leur heure comme si quelqu’un en jouait… Pensiez-vous que le roman n’était qu’une suite de hasards ? Non. Mais je vous prierai, de nouveau, de ne pas vous hâter d’accuser « Monsieur F. », non par crainte pour lui, mais par crainte pour vous : vous avez vu dans les chapitres précédents comment une hypothèse hâtive mène à une pierre à la fenêtre.
Chapitre XVI
« La clé du dépôt »
Quatorzième jour
Le quatorzième matin, Loubna se tenait devant la porte de la maison de sa mère, une rose blanche à la main. Trente-huit ans, maîtresse de conférences à l’université, cheveux ordonnés, robe vert sombre, avec dans les yeux une fatigue absente de sa voix. Elle avait entendu la radio trois jours plus tôt et n’avait pas dormi depuis. Elle sonna.
— Loubna ? dit Souad en ouvrant. Tu ne m’avais pas dit que tu venais.
Elles s’assirent dans le petit salon où le portrait de son père Fakhri était accroché au mur depuis trente ans : un bel homme à lunettes, au sourire poli, dont les yeux portaient une tristesse qui ne convenait pas à une photo-souvenir.
— Maman, j’ai entendu le nom de papa à la radio. Ils ont parlé de la société, de Mansour, de Fakhri. Je veux savoir ce qu’il a fait.
— Il n’a rien fait. C’était un homme bon.
— Je ne te demande pas s’il était bon. Je te demande ce qu’il a fait.
— Pourquoi maintenant ?
— Parce que je ne l’ai pas demandé avant.
— Parce que tu étais une enfant.
— Je n’en suis plus une.
Souad se tut longtemps. Dans son silence, trente ans de pas prudents autour de mots qu’on ne dit pas.
— Savais-tu ?
— Oui. Avant sa mort. Il m’a dit avoir fait du tort à un homme et vouloir avouer. Et je lui ai dit : non.
— Pourquoi ?
— Parce que je voulais te protéger. Du scandale. J’étais jeune, mon mari était malade, j’avais une petite fille de huit ans.
— Son aveu nous aurait-il tués ?
— Il aurait détruit le nom de la famille.
— Et le nom de Mansour ?
— Je n’y ai pas pensé.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne le connaissais pas.
Souad pleura. C’était un pleur différent de celui que connaissait Loubna : pas de sanglot, mais un affaissement lent, comme quelque chose qui s’effrite de l’intérieur.
— Je n’ai pas été courageuse. Je me persuadais chaque jour : laissons-nous vivre.
— Et nous avons vécu.
— Et nous avons vécu.
— Aux dépens de qui ?
Souad ne répondit pas. Loubna se leva, s’agenouilla devant elle et lui prit les mains : je ne te dis pas cela pour te juger. Je le dis parce que je veux savoir qui je suis.
— Tu es ma fille.
— Et la fille d’un homme qui a lésé un homme.
— Et la fille d’une femme qui s’est tue.
— Me détestes-tu ?
— Non.
— Et toi ?
— Je veux faire quelque chose. Ce que vous n’avez pas fait.
Cette scène contient, à mon sens, l’essentiel du roman : il est des victimes dont on ne parle pas quand on parle d’injustice, les enfants des injustes. Loubna n’a commis aucun crime, mais elle a hérité d’une faute qu’elle n’a pas choisie, ses mains sont propres d’un tort qui lui colle encore au front. Tel est le sort de générations entières en bien des lieux : fils de ceux qui ont fait, petits-fils de ceux qui se sont tus. Les religions et les philosophies nous ont appris que nul n’est jugé pour la faute de son père, puis la vie nous a appris que l’héritage moral existe malgré tout, et que le vrai courage est que l’héritier dise : je ne l’ai pas fait, mais je le réparerai.
Le soir, une voisine âgée frappa à la porte de Souad : Khouloud, soixante-dix ans, en robe noire, un plat de douceurs à la main. Elle s’assit sur le bord du canapé, à l’extrémité, sans regarder le portrait de Fakhri.
— J’ai entendu dire que les murs parlent. On dit que tu portes un secret.
— Depuis trente ans.
— Je te jugeais. À la mort de Fakhri tu ne pleurais pas aux funérailles, tu n’as porté le noir que trois jours, tu ne parlais jamais de lui. J’ai dit aux voisines que tu étais froide et que tu ne l’avais pas aimé.
Souad sourit : tu avais raison.
— Non. Tu portais quelque chose que nous ne connaissions pas.
— Je ne le portais pas. Je me cachais derrière. Le silence est plus reposant que le deuil.
— Je suis venue m’excuser de trente ans de jugements.
— Ne t’excuse pas. Nous jugions toutes. Nul ne sait ce qu’il y a dans la poitrine d’un autre. Mais il suffit que tu sois venue.
Dans l’après-midi du même jour, Ismaïl était assis dans une petite pièce attenante à la Grande Mosquée. Gardien de la mosquée, soixante-six ans, barbe blanche bien taillée, petit turban ; devant lui une lourde armoire de bois pleine de clés. Loubna entra avec Salim. Il dit : voici Loubna, la fille de Fakhri. Ismaïl leva les yeux : que Dieu ait son âme. Vous lui ressemblez.
— Nous venons nous renseigner sur un dépôt que Fakhri vous aurait laissé. Il baissa la tête : alors son heure est venue. Je savais que quelqu’un viendrait. Il m’a dit : Ismaïl, garde cette clé. Ne demande pas à quoi elle sert. Ne la donne qu’à celui qui viendra te demander Mansour. J’ai dit : entendu.
— Et vous n’avez pas demandé ?
— On ne questionne pas un dépôt. Je me disais : ce que je ne sais pas ne me tourmente pas.
Voilà, et quelle formule, la sagesse de la moitié des dépositaires de tous les temps : « Ce que je ne sais pas ne me tourmente pas. » Comme elle protège les hommes de la faute ! S’il existait une religion de l’ignorance volontaire, Ismaïl en serait le grand prêtre. Et ne pensez pas, cher lecteur, que je me moque de lui : je sais que j’ai dit cette phrase moi-même mille fois, quand la réponse était à une question de distance.
Salim sourit d’un sourire triste : tu n’es pas le seul.
— Est-ce une consolation ?
— Non. Ismaïl se pencha vers l’armoire, ouvrit un tiroir du bas avec une petite clé et sortit d’entre des étoffes un objet enveloppé dans un chiffon blanc. Il le déplia lentement : une vieille clé de fer, lourde, longue de dix centimètres, la poignée ronde, noire tirant sur la rouille.
— Que commande-t-elle ?
— Je ne sais pas. Il a dit que vous sauriez.
Loubna la prit d’un doigt tremblant et la retourna. Sur la poignée, une gravure presque invisible : un chiffre. « 3. »
— Trois ? murmura-t-elle.
— Quel trois ? demanda Salim. Il s’était figé. Il dit à voix basse : le troisième entrepôt. Il n’y en a pas d’autre.
Au soir, tous étaient réunis au cabinet de Houda : Houda, Bilal, Salim, Loubna, Adam. Au milieu de la table, la clé noire.
— Elle ouvre le troisième entrepôt ?
— Je ne crois pas que ce soit sa porte, dit Houda. Le coffre-fort. Celui dont a parlé Iyad. Où Fakhri a mis l’enveloppe.
— Si le bâtiment n’est pas démoli.
— Et quand le démolit-on ? Adam baissa les yeux : Karim a dit que l’acte serait signé mercredi et que les machines commenceraient à l’aube du même jour.
— Quatre jours. Cela veut dire que le coffre qui contient tout ce que Fakhri a laissé sera enterré sous les gravats dans quatre jours.
— Et que la loi tombera dans sept.
Bilal regarda la clé noire sur la table : une petite pièce rouillée portant le poids de trente ans. Puis il dit : peut-être l’enveloppe jaune n’est-elle pas seule à nous avoir mis sur son chemin. Je veux dire qu’il y a quelqu’un qui veut que nous y arrivions avant la démolition.
— Qui ?
— Je ne sais pas.
— Et pourquoi ?
— C’est la question.
Chapitre XVII
« Les chiffres ne mentent pas »
Quinzième jour
À sept heures du matin, le quinzième jour, Ayman entra dans le studio de « La Vérité d’abord », une serviette de dossiers gris sous le bras. Trente-trois ans, analyste financier indépendant, lunettes fines, costume élégant ; il publiait dans la presse économique des articles sur « la transparence des entreprises ». Il s’assit devant le micro, et Rana le fixait de l’autre côté de la vitre.
— Monsieur Ayman, vous dites détenir des documents sur le financement du silence qui a entouré l’affaire Mansour.
— À cent pour cent. Ces papiers montrent que le Hadj Tawfik, propriétaire de Commerce Moderne, a lui-même financé une série de gratifications mensuelles à d’anciens employés pour acheter leur silence. Des virements bancaires.
— D’où tenez-vous ces documents ?
— D’une source fiable. Je ne puis la révéler.
— Alors je ne peux pas dire qu’ils sont fiables. Ayman sourit avec une légère condescendance : vous n’étiez pas aussi scrupuleuse, il y a quelques années.
Rana ressentit une petite piqûre sans la laisser paraître : êtes-vous sûr que c’est le Hadj qui les a émis ?
— Le compte porte le nom de la société.
— Et la société n’est pas lui.
— Mais il en est le propriétaire.
— Et le propriétaire ne signe pas tout. Puis elle dit : me permettez-vous de vérifier d’abord ? Auprès d’une seconde source.
— L’émission est en direct.
— Et je vais l’interrompre.
Elle pressa une touche. Le silence tomba dans la pièce. Maher releva la tête, stupéfait : tu as coupé l’antenne ? Pourquoi ?
— Parce que je ne veux pas prononcer un nom avant d’avoir vérifié trois fois.
— Tu sais que cela tue le suspense.
— Je sais. Elle regarda Ayman : nous rediffuserons après vérification. Si vos propos sont exacts, attendre ne vous coûtera rien.
— Et s’ils sont faux ?
— Alors je vous aurai sauvé.
Vous souvenez-vous de ce que Moutaz écrivit dans le cahier de Rana ? Elle a appris. Et cet instant où une femme interrompt une émission en direct parce qu’elle ne veut pas commettre d’injustice est ce qu’il y a de plus rare à notre époque. Nous vivons à l’ère du « maintenant ! », où la valeur se mesure à la vitesse, où celui qui vérifie tarde, celui qui tarde perd, et celui qui perd est oublié. Qui défendra ces trois minutes qui séparent l’accusation de la vérification ? Peut-être personne, sauf une femme qui a déjà été injuste.
Deux heures plus tard, Mourad se tenait devant un grand tableau blanc dans le cabinet de Houda. Trente-deux ans, analyste de données, mince, la voix douce, il écrivait d’une écriture si petite qu’on eût dit qu’il craignait de déranger le papier. Houda l’avait appelé le matin, quand Rana lui avait demandé une seconde source. Il dit en montrant les papiers d’Ayman : ces documents sont authentiques, mais il les a mal lus. Il écrivit sur le tableau une colonne de noms : « Salim. Iyad. Nabil. Adel. Ramez… », et à côté de chaque nom une date et une somme. Ce sont les gratifications mensuelles aux anciens. Elles sont versées chaque mois depuis vingt ans. Mais ce n’est pas le Hadj qui les a émises. Il traça une flèche rouge depuis les noms vers un petit carré, et y écrivit : « M. Al-Qassem ».
— Moaz ?
— Moaz Al-Qassem, membre du conseil. Il dirige une petite société affiliée. Les sommes sortent de son compte et sont inscrites dans les livres sous la rubrique « gratifications de fidélité ». Les chiffres de la société mère ne contiennent pas ces montants. Qui paie ainsi veut que personne ne le voie.
— Et le présent de Salim ?
— Le calendrier concorde.
— Donc c’est Moaz qui achète le silence, pas le Hadj.
— Apparemment.
À trois heures arriva Hossam : cinquante-cinq ans, petit, un vieux manteau brun, une enveloppe épaisse à la main. Ancien archiviste au ministère de l’Industrie. Il dit : je ne sais pas si c’est ce que vous cherchez. Il y a vingt-huit ans j’étais un petit fonctionnaire, chargé de réviser un rapport sur un déficit dans l’entrepôt de Commerce Moderne. J’ai trouvé que les chiffres ne concordaient pas avec le gardien ; il ne pouvait pas voler de cette manière. Je l’ai écrit. Et le rapport a été changé. Par le chef de service. Je n’ai pas protesté, parce que je voulais garder mon poste. Mais j’ai photographié mon brouillon original et je l’ai caché.
— Vingt-huit ans ?
— Peut-être parce que je voulais me persuader de ne pas m’être tu entièrement.
Houda ouvrit l’enveloppe : une feuille à la machine, un vieux tampon du ministère, et en bas : « Aucune preuve d’implication du gardien. »
— Et le chef de service ?
— Il s’appelle Mahmoud. Il est devenu sous-secrétaire d’État. Houda téléphona. Elle dit : monsieur, j’ai le brouillon d’un rapport sur l’entrepôt de Commerce Moderne il y a vingt-huit ans. Silence.
— Est-ce vous qui avez modifié la rédaction ?
— Oui. Pour préserver la stabilité. La stabilité d’une société qui payait la moitié des impôts de la ville.
— Au détriment d’un innocent ?
— Il n’était pas innocent, dit Mahmoud d’une voix faible.
— Qu’en savez-vous ?
— Je ne savais pas.
— Comment jugez-vous alors ?
— Je n’ai pas jugé. J’ai seulement… conclu.
— Et vous reposez-vous ?
— Non. Et il raccrocha.
« Je n’ai pas jugé. J’ai seulement conclu. » C’est la formule administrative du crime. L’injustice a appris au siècle dernier à ne plus parler le langage des puissants, mais celui des fonctionnaires : « j’ai conclu », « j’ai transmis », « j’ai viré », « j’ai signé sans lire ». Chacun de ces actes paraît innocent pris seul ; mais que s’en additionnent des dizaines, et il en sort un homme qui dort dans la rue trente ans. Lecteur : croyez-vous encore que le mal ait besoin de méchants ?
À six heures du soir, Mourad était toujours au cabinet. Tous étaient partis, il ne restait que la lumière froide et le petit bourdonnement des ventilateurs. Sur son écran, un long tableau de virements. Il s’arrêta. Étrange. Il regarda de nouveau. Puis il appela : Houda ! Regardez. Il montra une petite ligne au bas du tableau, qui revenait chaque mois depuis trente ans le même jour : « De : compte personnel T. Al-Rashid. Vers : compte Mansour Al-Khalil. Montant : 2000. »
— Le Hadj Tawfik ? Trente ans ?
— Trois cent soixante virements. Sur un compte au nom de Mansour.
— A-t-on retiré de l’argent ?
— Tout le solde y est. Pas une piastre n’a été retirée. Houda resta immobile.
— Ayman dirait que c’est le prix du silence. Mais celui qui achète le silence ne laisse pas l’argent sans l’encaisser. Ce n’est donc pas un prix.
— Une indemnité ?
— Ou des excuses.
— Ou de la culpabilité.
— Ou les trois.
— Et il ne le sait pas.
— Personne ne l’a prévenu. Mourad éteignit l’écran. Dans le silence, Houda dit comme à elle-même : celui qui achète le silence ne laisse pas un tel argent dans une banque.
— Et celui qui veut des excuses n’a pas d’autre moyen qu’un compte que personne ne voit.
Chapitre XVIII
« Une lettre du Hadj »
Seizième jour
La maison du Hadj Tawfik se dressait au sommet de la colline, entourée de vieux pins ; son portail de fer restait toujours ouvert, comme si quelqu’un attendait. À six heures du soir, le seizième jour, Lama était assise sur les marches de la terrasse, Omar à côté d’elle. Ni l’un ni l’autre ne savait comment ils s’étaient retrouvés là.
— Mon père m’a demandé de rester. Il a dit que quelqu’un viendrait.
— Lama, je dois te dire quelque chose. Je travaille à la radio qui a parlé de la société de ton père.
— Je sais. Depuis le deuxième jour. Je t’ai vu effacer un message avant de l’envoyer. J’attendais que tu le dises.
— Pardon. J’aurais dû te le dire.
— Et moi j’aurais dû te parler de mon père. Il sort seul chaque vendredi vers le troisième entrepôt. Il y reste une heure, puis rentre et ne dit mot jusqu’au matin. Depuis mes quinze ans.
— Pourquoi ne lui as-tu pas demandé ?
— Parce que j’avais peur qu’il réponde.
À cet instant une petite voiture blanche apparut au portail ; un homme de cinquante-huit ans en descendit, en costume gris, une serviette à la main. Monsieur Adam, dit Lama.
— Le Hadj me demande.
— Oui. Entrez.
Le bureau du Hadj était au deuxième étage, au bout du couloir, et l’odeur du tabac sortait de la porte avant qu’on l’ouvre. L’homme était assis derrière son grand bureau de bois, devant lui un cendrier débordant de mégots et une tasse de café froid. Il paraissait bien plus petit que dans son bureau de la société : les épaules tombantes, les mains tremblantes, le visage pâle.
— Asseyez-vous. Merci d’être venu.
— Vous m’avez demandé. Que voulez-vous ?
— Vous dire quelque chose. Non. Vous d’abord. Vous savez.
Adam le regarda longuement. Il n’y avait pas encore de colère dans ses yeux, mais la fatigue d’un homme qui rassemble des morceaux épars.
— Les écritures. C’est vous qui les avez saisies.
— Oui.
— À deux heures un quart du matin. Pourquoi ?
— Parce que je voulais qu’on vous envoie à la cave.
— C’est vous qui avez mis l’enveloppe.
— Oui. Et j’ai écrit le chiffre de ma main. Je tremblais davantage en l’écrivant.
— Et l’odeur de tabac ?
— J’étais là une demi-heure avant que vous descendiez. Je me tenais à l’autre porte. Et je n’ai pas osé.
Adam rit d’un rire sec qui n’avait rien d’un rire : savez-vous ce que vous m’avez fait ? À mon fils ?
— Je n’attendais pas la publication.
— Et à Samer ?
— Il fallait qu’il ait un peu peur.
— Un peu ?
— Je ne me justifie pas.
— Pourquoi l’avez-vous fait ?
Le Hadj ferma les yeux : je vais vous le dire. Mais ne m’interrompez pas. Il y a trente ans, il s’est passé dans cette société une chose que je ne peux pas oublier. Je n’étais pas le seul à me taire, mais je suis le seul à avoir hérité. J’ai hérité de la société, du coffre et du secret.
— Saviez-vous ?
— Après la mort de mon frère.
— Et qu’avez-vous fait ?
— Rien.
— Trente ans ?
— Parce que je suis un lâche. Je l’ai dit. Personne ne le dit.
Je m’arrête pour vous demander une chose étrange : ne haïssez pas le Hadj Tawfik. Je sais que vous le voulez. Il a pris dans le coffre, il s’est tu, il a hérité du crime comme on hérite d’un immeuble, et il nous a laissés rêver qu’il était un homme ordinaire. Mais cette dernière phrase, « parce que je suis un lâche, je l’ai dit, personne ne le dit », est la plus belle qui soit sortie de sa bouche. Et combien ne peuvent pas la dire, même à eux-mêmes ! Entre le Hadj qui avoue sa lâcheté et le lâche qui prétend être courageux, il y a bien plus de distance qu’entre le coupable et l’innocent.
— Et pourquoi maintenant ?
— Parce que le temps s’épuise. Les vingt et un jours. Après cela, personne ne peut demander de comptes à personne.
— Cela vous soulage.
— C’est ce que j’attendais. Et j’ai changé d’avis. Parce que j’ai compris que je ne voulais pas mourir en paix.
— Pourquoi moi ?
— Parce que vous ne mentez pas.
— J’ai menti.
— Non. Vous vous êtes tu. Ce qui veut dire que vous êtes capable de parler.
— Et vous ne pouvez pas le dire vous-même ?
— Non. Car l’aveu de ma propre voix est plus difficile que d’être surpris. Dire « je l’ai fait » est une chose. Qu’on vous dise « vous l’avez fait » en est une autre. La première est une décision. La seconde, un destin. Je voulais ne pas être celui qui choisit.
— C’est une autre lâcheté.
— Oui.
Adam resta immobile. Puis il dit : savez-vous ce que nous avons trouvé ? Un compte au nom de Mansour. Trois cent soixante virements. Rien n’en a été retiré. Le Hadj baissa la tête : vous l’avez trouvé. Je ne pouvais savoir où il était. Je versais chaque mois à un homme que je croyais mort.
— Il est vivant. Le Hadj releva la tête brusquement : quoi ?
— Il est dans cette ville. À la Grande Mosquée. Sur le trottoir. Depuis neuf ans.
Les yeux du Hadj s’écarquillèrent. Un instant il parut poussé par derrière.
— La mosquée… c’est là que je passe chaque vendredi.
— Je sais. Et moi j’y suis passé chaque matin.
— Et nous ne lui avons pas demandé.
— Et nous ne l’avons pas reconnu. Le Hadj porta la main à sa bouche et respira lentement. Dans ses yeux, des larmes qui ne tombaient pas.
— Combien me reste-t-il pour voir son visage ?
— Je ne sais pas.
— Ils démoliront le troisième entrepôt mercredi. Le conseil a la majorité. Si je m’opposais, on demanderait pourquoi.
— Et s’il est démoli ?
— Le coffre sera perdu. Celui que mon frère a laissé. Je n’ai pas la clé. J’ai essayé une fois il y a vingt ans. Je n’ai pas pu. Parce que j’avais peur de ce qu’il contenait.
— Qu’y a-t-il ?
— La vérité. Et je veux que vous l’ouvriez. Vous tous. Ceux qui se sont tus.
Adam sortit de sa serviette la clé noire et la posa sur le bureau. Le Hadj la regarda, tendit la main sans la toucher : c’est elle. Je croyais que mon frère l’avait emportée dans sa tombe.
— Il ne l’a pas fait.
— Alors il n’est pas mort tout à fait sans aveu.
— Non. Il retira sa main : prenez-la. Je veux que vous alliez là-bas et que vous ouvriez. Et je serai là quand tous seront réunis.
Adam se leva : Hadj, celui qui a pris l’argent, qui était-ce ? Le Hadj se figea. Il regarda le cendrier, la tasse froide, ses mains. Il dit enfin : Fakhri n’était pas le seul. Mais je ne vous dirai pas qui.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne peux pas. Écoutez-le là-bas. Celui qui savait. Il ne répondit pas à « qui est-ce ? ». Il fixa la porte comme s’il voyait derrière elle trente ans. Puis il dit, d’une voix plus basse que toutes celles de ce jour :
— Je voulais être pris avant d’être obligé d’avouer.
Quatrième partie : La Terre verte
Chapitre XIX
« Le troisième entrepôt »
Dix-septième jour, de nuit
À minuit, le vieux port était silencieux, hormis le léger heurt des vagues contre les quais rongés. Au bout du chemin de terre, derrière une clôture de tôle, le troisième entrepôt se dressait comme un cadavre gigantesque qui attend qu’on le réveille : un long bâtiment de pierre, un toit de fer ondulé, la porte principale fermée d’une chaîne rouillée. Les lampes de poche s’allumèrent l’une après l’autre.
— Ici, dit Iyad. Il se tenait devant une porte latérale, un pansement blanc sur la tête, une petite clé à la main.
— Trente ans que je garde cette porte. Il tourna la clé, la porte grinça longuement, et de l’intérieur monta une odeur de poussière, d’huile ancienne et d’humidité.
Ils entrèrent un à un, leurs lumières tremblant sur les murs : des rayonnages de fer vides, des sacs moisis, des caisses de bois brisées, un haut plafond tendu de toiles d’araignée comme de rideaux. Au cœur de l’entrepôt, un large vide entouré de piliers.
— Asseyez-vous, dit Houda.
— Où ? demanda Ramez.
— N’importe où. Salim posa une caisse de bois par terre et s’assit. Un à un ils s’installèrent en cercle irrégulier : Salim, Iyad, Amna, Nabil le notaire, le juge à la retraite Adel, l’imam Bachir, Mounir le libraire et Ramez le négociant. Derrière eux, debout ou assis par terre : Salma, Ismaïl, Jamal, Rachid, Souad, Loubna. Bilal et Maryam côte à côte, sans se regarder. Nader adossé à un pilier. Rana, un petit enregistreur à la main, près de la porte. Et Adam seul, au bord du cercle.
— Nous commençons, dit Houda. Ni procès ni enquête. Seulement dire ce qui s’est passé.
— Et pourquoi ici ? demanda Nabil.
— Parce que tout a commencé ici.
— Et qui commence ?
— Qui veut.
Le silence tomba. Puis Salim dit : moi. Je l’ai dit chez moi, mais je le dirai ici. J’ai accepté un présent de Fakhri et je me suis tu. Voilà ce que je porterai.
— Et qu’avez-vous fait du présent ? demanda Loubna d’une voix tremblante.
— Je le garde encore. Je n’ai pas pu le vendre, car le vendre eût été me pardonner.
Nabil s’agita. Soixante-cinq ans, des lunettes épaisses, un manteau noir repassé, les mains jointes derrière le dos : je suis le notaire. J’ai enregistré la renonciation de la veuve.
— Pourquoi ne lui avez-vous pas expliqué ? demanda Maryam.
— Parce que la société voulait en finir vite, et je travaillais pour elle. Et je savais qu’elle n’avait pas compris.
Le juge à la retraite hocha lentement la tête. Adel, soixante-huit ans, un vieux costume, les yeux voilés de la fatigue des juges qui ont tant jugé : la femme de Mansour est venue me voir. Elle disait qu’il y avait une injustice. Je lui ai dit : sans mandat, je ne peux pas intervenir. J’aurais pu demander. Mais les juges ne demandent pas à ceux qui ne le leur demandent pas officiellement.
— Était-ce juste ?
— Non.
L’imam Bachir parla d’une voix calme qui sait occuper sa place : je croyais au repentir de Fakhri. Avant sa mort il est venu me dire : cheikh, j’ai péché. Il a pleuré et m’a demandé de prier pour lui. J’ai prié. Je ne lui ai pas demandé ce qu’il avait fait, car je pensais que le repentir est entre le serviteur et son Seigneur.
— Et entre le serviteur et Mansour ?
— Je n’y ai pas pensé. Et je dirigeais la prière dans la mosquée au mur de laquelle Mansour était assis. Je lui disais : « Que Dieu te donne. »
— Il n’avait pas besoin de don, dit doucement Mounir. Il avait besoin d’un nom.
Permettez-moi ici une audace que vous n’avez peut-être pas coutume de trouver dans bien des romans. L’imam, le juge, le notaire, le maître d’école, le gardien, que nous aimons orner de décorations morales, furent dans cette histoire précise la première ligne de défense de l’injustice. Je ne dis pas cela par mépris de la religion, de la justice ou de l’enseignement : les institutions nobles sont toujours faites d’hommes, et les hommes ont peur. Je le dis parce qu’il est temps de cesser de croire que la « qualité » donne la conscience à celui qui la porte. Le turban ne donne pas le courage, la robe ne donne pas la justice, le diplôme ne donne pas la sincérité. La conscience est une chose qui s’exerce chaque jour, ou qui meurt.
Ramez joignit ses doigts. Soixante-dix ans, un peu gros, la chemise ouverte au col : je n’ai rien fait.
— C’est cela, la chose, dit Loubna.
— J’étais associé du vieux Hadj. Quand on m’a demandé d’approuver le « règlement », j’ai hoché la tête. Parce que je ne voulais pas perdre mon association. Et j’ai gagné beaucoup.
— Saviez-vous que ce que vous gagniez venait d’une injustice ?
— Je le savais, dit-il d’une voix brisée. Seulement, je ne l’appelais pas ainsi.
Les aveux se succédèrent dans l’obscurité, chacun de saveur différente : certains lourds comme des pierres, d’autres légers comme des excuses qui ne savent où aller. Quand tous eurent fini, il ne resta qu’Adam. Il se leva.
— Moi, je n’ai pas dit. J’ai vu Fakhri il y a trente ans falsifier un registre. J’ai pris de l’argent. J’ai écrit de ma main les écritures dont on a accusé Mansour. Tout ce que vous avez entendu des autres, je l’ai fait, et j’y ai ajouté que j’ai écrit. Je croyais être témoin. J’étais complice.
— Pourquoi le dire maintenant ? demanda Maryam.
— Parce que le silence ne suffit pas.
À ce moment, la porte latérale s’ouvrit à toute volée. Deux hommes entrèrent, puis quatre, puis davantage, avec de puissantes lampes et de lourdes chaussures. En tête, un homme de soixante-cinq ans en costume noir élégant et manteau de laine, et à côté de lui, Khaled.
— Bonsoir à tous. Je suis Moaz Al-Qassem, membre du conseil d’administration de cette société. Ce lieu nous appartient, et vous n’avez pas le droit d’y entrer.
— Nous sommes entrés avec une clé, dit Nader.
— C’est une violation de propriété.
— Non, dit Houda calmement. Nous sommes ici sur l’invitation d’un homme qui a travaillé ici trente ans. Elle désigna Iyad.
Moaz le regarda et sourit d’un sourire sans chaleur : Abou al-Fadl. Tu as l’air bien.
— Je n’en ai pas l’air, dit Iyad. Mais je suis vivant. Tes hommes m’ont frappé.
— Je n’ai frappé personne.
— Dis la vérité, Moaz, dit soudain Khaled. Tous se tournèrent vers lui. Il avait le visage pâle, et ses yeux ne regardaient pas Moaz : je ne mentirai plus. Ces hommes ont frappé Iyad. Je les ai vus. J’étais dans la voiture. Je suis resté assis. Je ne suis pas intervenu.
— Tu as perdu la tête.
— Non. J’ai grandi.
Il fit un pas. Il se tint entre Moaz et le cercle, le dos tourné à ces derniers : j’ai exécuté pendant trente ans. Cette nuit, je n’exécuterai pas.
— Khaled, dit Moaz d’une voix basse, tu perds tout. Et ta famille ?
— Est-ce une menace ?
— C’est la réalité.
— Non, dit Khaled. C’est ce que je disais aux autres.
Une tension épaisse. Les hommes de Moaz avancèrent. À cet instant Rana leva son petit enregistreur, pressa un bouton rouge et dit d’une voix claire : ici Rana, de la radio « La Vérité d’abord ». Nous émettons en direct du troisième entrepôt. Tous se figèrent.
— Si vous voulez nous frapper, que les gens vous entendent.
— Vous…
— Moi, je ne fais que diffuser.
Moaz regarda ses hommes, puis Khaled, puis le cercle. Puis il recula d’un pas. Il dit d’une voix froide : très bien. Profitez de votre soirée. La démolition commencera à l’aube.
— Le Hadj a dit mercredi.
— Le Hadj ne décide pas seul. J’exécute.
— Pour qui ?
— Pour l’intérêt. Il tourna les talons. Ses hommes sortirent derrière lui un à un, comme des ombres qui se retirent d’une pièce.
Quand le lieu fut vide, tous respirèrent. Houda dit : Khaled, merci.
— Ne me remerciez pas. J’ai trente ans de retard.
— Nous tous.
— Et moi le premier.
— Non, dit Iyad en lui touchant l’épaule. Moi le premier. Khaled sourit d’un petit sourire : alors nous sommes deuxièmes.
Adam sortit la clé noire de sa poche et la mit dans la main de Houda : le coffre ?
— Derrière le poste de garde, dit Iyad. Dans la petite pièce. Ils marchèrent entre les piliers, les caisses déchirées, la poussière qui entrait dans la gorge. Au fond de l’entrepôt, une petite pièce aux murs de pierre et à la porte de bois à moitié tombée. Le poste de garde. À l’intérieur, un lit de fer, une petite table, une chaise. Et sur le mur du fond, un coffre-fort de fer noir à demi enfoncé dans la pierre, sur sa porte une grosse serrure gravée : « 3 ».
Houda inséra la clé. Elle tourna lentement avec un son métallique lourd. Puis la porte se mit à bouger. Et au même instant, avant qu’elle s’ouvre tout à fait, une voix monta de l’ombre derrière eux. Une voix calme, basse, lasse :
— Vous avez trente ans de retard… et trois heures.
Ils se retournèrent. Au bout de la pièce, dans la pénombre d’un coin où nulle lumière n’atteignait, un homme se tenait debout. Un vieillard maigre en manteau usé, une petite lampe à huile à la main qu’il venait d’allumer. La lumière jaune monta sur son visage : un visage sculpté par le temps, deux yeux noisette pâles.
— Mansour ? murmura Bilal.
— Oui, mon fils.
— Père ? dit Maryam d’une voix à peine audible. Il ne répondit pas. Il la regarda seulement. Puis il dit d’une voix qui ne tremblait pas malgré tout :
— Vous êtes enfin venus.
Chapitre XX
« La bande »
À l’aube du dix-huitième jour
Personne ne bougea. La lumière jaune tremblait sur le visage de Mansour, et tous le regardaient comme on regarde une chose qu’on croyait légende. Maryam fit un pas, puis un autre.
— Père ?
— Oui, ma fille.
— C’est vous qui étiez à la clinique. Vous saviez qui j’étais.
— Je t’ai reconnue quand tu as dit ton nom.
— Et vous ne l’avez pas dit.
— Je n’ai pas pu.
— Pourquoi êtes-vous parti avant l’aube ?
— J’avais peur de pleurer.
— Où étiez-vous ?
— Ici. Depuis neuf ans. Dans cette pièce. Quand je ne suis pas assis près de la mosquée. J’étais le gardien de ce lieu. Je sais où dormir.
Elle tendit lentement la main et toucha la manche de son manteau. Puis, sans un mot, elle se jeta dans ses bras. Bilal vint et les entoura tous deux, comme pour protéger ce qui restait d’une chose ancienne. Les autres se tenaient silencieux, sans savoir où poser les yeux.
— Cela ne suffit pas, dit Mansour après un moment d’une voix enrouée. Mais c’est plus que ce dont j’avais rêvé. Il s’essuya le visage de sa manche, puis regarda le coffre : l’avez-vous ouvert ?
— Nous avons commencé, dit Houda.
— Ouvrez-le tout entier.
Houda tira lentement la porte de fer. Elle s’ouvrit avec un bruit lourd, et un air immobile s’en échappa. Les lampes éclairèrent trois petites étagères. En haut, un énorme registre de cuir noir, portant le cachet de la société et sans titre. Au milieu, une grande enveloppe de carton ficelée. En bas, un vieux magnétophone grand comme un livre, et près de lui une petite bande.
— C’est le vrai registre, dit Adam à voix basse. Celui qui n’a pas été falsifié. Houda le prit et feuilleta : tout est là. La somme d’origine, les signatures, les dates. Et même une copie du reçu détruit. Fakhri l’a conservée.
Elle ouvrit la grande enveloppe : un document plié, d’écriture officielle, avec un vieux cachet. Elle lut lentement : « Acte de donation. Moi, Fakhri Al-Rashid, en pleine possession de mes facultés, fais don du terrain connu sous le nom de “La Terre verte”, situé au bord de la ville, avec tout ce qui s’y trouve d’arbres et de constructions, à monsieur Mansour Al-Khalil, en réparation du préjudice qu’il a subi et en expiation d’une faute impardonnable. »
Silence.
— La Terre verte ? murmura Jamal. Il se tenait à la porte, son chapeau de paille dans ses mains tremblantes. Le verger ? Où je vis ?
— C’est lui. Jamal s’assit soudain sur le sol, comme si ses jambes l’avaient trahi : je le croyais sans maître.
— Il avait un maître.
— Toutes ces années…
— Et vous n’avez pas demandé.
— Je n’ai pas demandé. Il regarda Mansour : est-ce votre maison ?
— Je ne sais pas. On ne me l’a jamais dit.
— Je n’en veux pas.
— Et je n’ai pas dit que je la voulais. Ne tranchez pas maintenant.
Nous voici, lecteur, parvenus à la terre dont le nom intitule cette partie. Et je vous dirai franchement : je n’ai pas voulu que cette terre fût une simple récompense. Je l’ai voulue idée : ce que l’on dérobe à un homme ne se restitue pleinement ni par des excuses ni par de l’argent, mais en lui rendant le lieu où il aurait pu grandir. Et Jamal, qui pendant trente ans a pris soin d’une terre qui n’était pas la sienne, représente quelque chose de plus beau qu’il ne croit : la preuve que la fidélité peut œuvrer dans l’ombre, même si son destinataire l’ignore. Elle a reverdi toute seule au milieu de la sécheresse, parce que quelqu’un l’a soignée sans savoir pour qui.
Houda prit le petit appareil.
— Et ceci ?
— La bande, dit Iyad. Je l’ai vue une fois dans la main de Fakhri. Il m’a dit : Iyad, voici la vérité. Houda regarda les autres. Nul ne s’opposa. Elle plaça la bande dans l’appareil et pressa une touche. Un sifflement. Puis un bruit de souffle. Puis la voix d’un vieil homme, lourde, tranchante, que reconnaissait quiconque avait connu ces jours.
— Asseyez-vous.
— Père, dit une voix jeune, vive, tendue. Je…
— J’ai dit assieds-toi, Tawfik.
Le Hadj, qui venait d’arriver à la porte appuyé sur le bras de sa fille, se figea, le visage pâle. Nul ne l’avait vu entrer. La voix suivante fut plus douce, plus calme, plus triste : père, ce n’est pas aussi simple.
— Fakhri, tu t’assois. Tu écoutes.
— J’écoute.
— Il manque une somme dans la caisse. Qui l’a prise ? Un court silence passa sur la bande.
— Tawfik.
— Je ne sais pas…
— Ne me mens pas. Je sais.
— J’avais des dettes. Une affaire perdante. Je voulais rendre l’argent avant que personne le sache. Puis un bruit de feuille qu’on tourne.
— Mon Dieu, dit le père.
Houda se tenait immobile.
— Et que faisons-nous maintenant ?
— Quelqu’un a vu, dit Fakhri. Mansour. Il m’a dit avoir vu quelqu’un ouvrir le coffre la nuit.
— M’a-t-il vu ?
— Il n’a pas dit de nom.
— Mais il a vu. Alors il sait.
— Personne ne sait, dit le père. Sauf nous trois. Nous le lui imputons.
— Père, non !
— Le gardien. Nous disons que c’est lui.
— Cet homme est innocent.
— Livreras-tu ton frère à la police ? Lui est gardien, son salaire est petit, et les gens croiront qu’il a volé.
— C’est une injustice.
— C’est la vie.
— Non.
— Fakhri, qui dirige cette société ?
— Toi.
— Et tu sais ce que coûterait son effondrement. Si l’on apprend que mon fils a volé, tout s’écroule. Fais ce que je dis. — …
— Fakhri ?
— Entendu, dit la voix plus fine après quelques secondes.
— Et toi, Tawfik.
— Oui, père.
— Tu ne sors pas de cette réunion tel que tu y es entré. Tu es redevable à ton frère. Et nul ne doit savoir.
— Personne ne le saura. On entendit sur la bande une chaise qui bouge, une porte qui s’ouvre. Puis, une minute plus tard, la voix de Fakhri seul, étouffée, lasse, comme s’il parlait à un mur :
— À celui qui écoute cette bande. Je suis Fakhri. J’ai enregistré cette réunion en secret, parce que je savais qu’un jour j’aurais à me justifier à moi-même. Je ne me justifie pas. J’ai trahi. C’est tout.
Un sifflement. Puis le silence. Houda pressa la touche. Le silence tomba dans la pièce, et nul ne parla. Dans l’angle près de la porte, le Hadj Tawfik se tenait debout, pâle, courbé, les mains de Lama serrées sur son bras.
— Père ? dit-elle d’une voix à peine audible. C’est toi ? C’est ta voix ?
— Ma voix à quarante-deux ans. Lama ferma les yeux.
Dans un autre coin, Nader se figea, les yeux allant du Hadj à la feuille qu’il sortait lentement de sa poche intérieure : Houda, dit-il d’une voix creuse. Voici la quatrième page. Je l’ai prise à Jamal il y a quelques jours. Je ne vous l’ai pas dit. Houda la prit et regarda : « Si tu veux savoir qui il est, son nom est : », puis la lettre « T » et des points d’encre.
— Je croyais que c’était Tamer Al-Husseini, dit Nader d’une voix brisée. Parce qu’il était directeur financier. Je n’ai pas pensé au Hadj, car je n’imaginais pas que le propriétaire volât dans sa propre caisse. J’ai failli publier.
— Vous avez failli accuser un innocent.
— Oui.
— Comme on a accusé Mansour. Nader baissa la tête : je sais. Et je dis que j’ai appris.
— Tard.
— Oui.
Je vous avais promis de commenter ce moment. La première accusation de Nader, « Tamer Al-Husseini », était intelligente, logique, fondée sur une lettre, un fait et un passé douteux. Et elle était fausse. C’est la plus dangereuse des erreurs : l’erreur logique. Car le sot ne sait pas qu’il se trompe, mais l’intelligent se persuade, et nous persuade, qu’il est arrivé par la raison. Méfiez-vous donc de votre belle logique quand elle repose sur une lettre effacée.
À cet instant, le Hadj avança d’un pas : laisse-moi, Lama. Il dégagea son bras et marcha lentement jusqu’au milieu de la pièce, et se tint devant Mansour. Leurs yeux se rencontrèrent pour la première fois depuis trente ans.
— Mansour. Je suis Tawfik. C’est moi que vous avez vu. C’est moi qui ai pris l’argent. Et moi qui me suis tu.
— Je sais. Mansour leva la main : je ne veux pas entendre tout ce que vous avez fait. Je veux entendre une seule chose. Pourquoi n’avez-vous rien dit ?
Le Hadj ouvrit la bouche, aucun son n’en sortit. Puis il dit d’une voix brisée : parce que j’ai eu peur. De mon père. De la société. De moi-même. D’être ce que j’étais.
— L’êtes-vous devenu ?
— Non. Parce que je savais ce que j’étais.
— Et après trente ans ?
— Je le sais davantage. Mansour le regarda longuement : je ne vous pardonne pas, dit-il enfin.
— Je ne le demande pas.
— Mais je suis content.
— De quoi ?
— Que vous l’ayez dit. Il le dit sans sourire. Puis il ajouta : tard. Mais vous l’avez dit.
Alors on entendit un ébranlement lointain, le grondement d’un énorme moteur. Tous se tournèrent vers la porte.
— Les machines, dit Khaled. La démolition. Moaz a avancé l’heure. Quatre heures et demie.
— Une heure ?
— Moins. Il faut sortir. Tout de suite. Les gens commencèrent à bouger, à ramasser leurs affaires, à emporter registres et enveloppes. Houda prit le grand registre et l’acte. Bilal prit la bande et l’appareil.
Soudain Mansour se retourna : le coffre. Il y a autre chose. Une lettre que Fakhri m’a laissée. Il avait écrit dessus : « À Mansour seul ». Elle était dans le mur du fond, derrière une planche. Je l’ai vu la mettre.
— Je vais la chercher, dit Adam.
— Non. C’est ma responsabilité.
— Et je suis votre associé. Ils se regardèrent. Puis ensemble ils retournèrent au poste de garde. Le sol tremblait sous leurs pas, la poussière tombait du plafond de fer comme une pluie fine. Au-dehors, des cris, puis un choc énorme, puis le bruit du métal qui se déchire.
— Adam ! Le mur ! Adam leva la tête. Il vit le plafond ployer lentement, puis d’un coup. Et il entendit, avant que l’obscurité ne couvre tout, la voix de Houda qui criait de loin :
— Non ! Revenez !
Chapitre XXI
« Sous les décombres »
Dix-huitième jour
Les ténèbres étaient totales. Non la nuit où percent des étoiles, mais l’obscurité de la pierre et de la terre, qui pèse sur les yeux comme sur la poitrine. Adam ouvrit les yeux et ne vit rien. Il toussa. La terre dans sa gorge, la poussière dans son nez, et au loin un bruit qui ressemblait à de la pluie, filtrant d’en haut.
— Mansour ? Personne ne répondit.
— Mansour ! — … Oui. La voix était proche, plus proche qu’il ne l’avait cru.
— Où êtes-vous ?
— À votre droite. Adam étendit la main et toucha une étoffe mouillée, puis une épaule osseuse.
— Vous allez bien ?
— J’ai quelque chose dans la poitrine. Un os. Une côte, peut-être.
— Ne bougez pas.
— Je ne bouge pas. Mansour rit doucement et toussa : personne ne peut bouger ici.
Adam essaya de lever la jambe gauche. Une douleur aiguë. Une lourde poutre de fer lui écrasait la jambe de la cheville au genou.
— Je suis coincé.
— Moi aussi. Nous sommes dans le poste de garde. Le mur du fond est tombé sur la porte.
— Y a-t-il de l’air ?
— Tant que nous respirons. Adam sortit son téléphone d’une main tremblante. L’écran était fissuré mais s’allumait. Batterie : onze pour cent.
— Économisez-la. N’allumez que quand il le faudra. Il l’éteignit. Et l’obscurité revint.
Au-dessus d’eux, à ciel ouvert, l’aube commençait à teindre le bord oriental du ciel d’un gris pâle. Le troisième entrepôt était à moitié démoli : le mur de façade abattu, une partie du toit de fer tordue comme une feuille de journal. Une ambulance, un camion de pompiers, des dizaines de lampes qui se déplaçaient dans les gravats.
— Reculez ! cria un officier des pompiers. Interdit d’approcher du mur nord !
— Il y a deux hommes à l’intérieur ! cria Maryam. Elle se tenait au bord des décombres dans sa blouse blanche couverte de terre, les cheveux en désordre, les mains qui saignaient.
— Combien de temps ?
— Nous ne savons pas.
— Ce que nous pouvons ne suffit pas !
— Maryam, dit Bilal en lui saisissant les épaules. Calme-toi.
— C’est mon père.
— Et moi son fils.
— Et moi, je suis médecin.
— Alors sois médecin. Elle le regarda. Puis acquiesça : il me faut du matériel. De l’oxygène. Et il me faut que quelqu’un se taise et écoute. Elle le dit avec une dureté qu’elle ne se connaissait pas.
À cet instant un homme arriva en courant de l’ombre. Cinquante-cinq ans, maigre, un costume brun couvert de poussière, un lourd manteau. Il s’arrêta devant les gravats. Puis il s’agenouilla et se mit à creuser à mains nues.
— Qui est-ce ? demanda Bilal.
— Fouad. Bilal se figea.
— Vous êtes Monsieur F.
— Oui.
— Vous êtes celui qui…
— Plus tard. Creusons maintenant.
— Pourquoi êtes-vous ici ?
— Parce que ce lieu est trente ans de ma vie. Je veux qu’ils sortent.
— Dites-vous la vérité ?
— Je dis la seule vérité que je possède. Bilal le fixa un instant. Puis, sans un mot, il s’agenouilla à côté de lui et commença à creuser.
Sous les décombres Adam respirait lentement.
— Combien de temps a passé ?
— Je ne sais pas.
— Et s’ils ne nous trouvent pas ?
— Alors nous resterons ici.
— Je n’ai pas peur de la mort. J’ai peur de mourir avant d’entendre quelque chose. Que vous avez pardonné. Silence.
— Je ne vous le dirai pas maintenant. Parce que vous me croiriez parce que vous en avez besoin.
— Est-ce mal ?
— Non. Mais ce ne serait pas sincère.
— Que dites-vous alors ?
— Je dis que je ne sais pas. Savez-vous que je ne vous ai jamais haï ? Je vous voyais chaque matin, vous me donniez de l’argent et vous disiez : « Que Dieu te pourvoie. » Et je savais que vous le disiez parce que vous vouliez fuir. Mais vous reveniez chaque jour. Et un homme qui revient chaque jour à l’endroit qui lui fait mal ne peut pas être mauvais.
— Ni innocent.
— Non.
Mansour sourit dans le noir : savez-vous le plus dur ? Que moi aussi je me suis tu. Je n’ai pas résisté.
— On vous a menacé.
— Oui. Mais je me suis dit : je partirai et je reviendrai quand quelque chose aura changé. Rien n’a changé. Et je ne suis pas revenu. Parce que j’avais honte d’avoir laissé ma fille à l’âge de deux semaines.
— Vous n’aviez pas le choix.
— Si. Mais j’ai pris le facile. Et vous, aviez-vous le choix ?
— Oui.
— Alors nous le savons tous les deux. Et c’est pourquoi nous sommes assis ici.
— Dans le noir.
— Où personne ne peut mentir.
Je voudrais cesser de parler un moment, lecteur, car ces deux hommes y ont plus de droit que moi. Je les ai mis dans l’obscurité exprès : l’obscurité produit mieux la sincérité que la lumière. Dans l’obscurité, on ne compte pas les visages, on n’expose pas les images, nul n’est jugé sur celui qui le voit. Et l’homme ne ment que devant celui qui le regarde. Si vous voulez connaître la vérité d’un homme, ne l’interrogez pas en pleine lumière : asseyez-vous avec lui dans une obscurité sous un mur, et écoutez ce qu’il dit quand il ne pense pas que personne le voit.
Mansour toussa. Sa toux avait changé : plus profonde, plus lente, comme venue d’une terre lointaine.
— Vous toussez beaucoup. Pourquoi n’avez-vous pas vu un médecin ?
— J’ai dit à Aïcha : les médecins demandent le nom.
— Et voilà que votre fille est médecin.
— La voilà. Et elle m’a demandé mon nom. Je le lui ai dit.
— Parce que vous n’aviez plus peur ?
— Parce que j’étais fatigué.
Adam glissa la main dans sa poche : j’ai trouvé quelque chose. La lettre. Quand le toit s’est effondré, je tenais la porte. Elle était dans ma main. Il alluma le téléphone : une lumière blanche, froide, tremblante, qui révéla pour la première fois le visage de Mansour : de la poussière sur sa barbe, un front blessé, deux yeux qui brillaient. Dans la main d’Adam, une vieille enveloppe jaune où l’on avait écrit de la main penchée : « À Mansour seul ».
— Je ne peux pas lire. J’ai perdu mes lunettes.
— Je lis. Il ouvrit l’enveloppe : une feuille unique pliée. Il respira et lut :
« Mansour. Tu ne me connais pas bien, et je ne mérite pas que tu me connaisses. Mais je te connais. Je sais que tu es un homme qui n’a rien demandé, rien pris, et que tout ce que nous t’avons pris n’était pas à nous. Je ne demande pas que tu pardonnes. Nul n’en a le droit sur personne. Mais je te demande une chose. Nous avons tout décidé à ta place. Moi, mon père, mon frère, les avocats, et même ceux qui voulaient te protéger. Tous nous avons décidé. Et personne ne t’a demandé. Dans ce coffre il y a tout ce qu’il faut pour dire la vérité. Et tout ce qu’il faut pour l’enterrer. Je n’ai pas le droit de choisir pour toi. Choisis donc. Si tu veux qu’on dise la vérité, dis-la. Si tu veux qu’elle soit enterrée, enterre-la. Et j’accepterai, où que je sois, ce que tu décideras. Fakhri. »
C’était fini. La lumière tomba de sa main et l’obscurité revint. Il ne resta que le bruit des deux respirations.
— Nous avons tout décidé à ta place, murmura Mansour.
— Oui.
— Et personne ne m’a demandé. Trente ans.
— Oui.
— Et maintenant on me le demande ? Quand tout s’est écroulé. Il rit. D’un rire long et brisé où il y avait trente ans de larmes qui n’étaient pas tombées : je suis le premier homme du monde à qui l’on demande ce qu’il veut sous une montagne de pierres.
— Et que voulez-vous ?
Mansour se tut. Ils entendirent au-dessus d’eux un bruit : du métal frappé sur du métal. Puis des voix d’hommes.
— Ici ! cria quelqu’un. Je les entends ! Sous les gravats du sud ! Et une voix de femme, tremblante, haute : père ! père !
— Maryam, murmura Mansour. Dis-lui que je suis ici.
— Dites-le vous-même.
— Non. Dis-le, toi. Ma voix est faible. Adam éleva la voix, et le premier son qui sortit de lui, depuis trente ans, fut fort : nous sommes ici ! Sous le mur ! Nous sommes vivants !
Le sauvetage dura quatre heures. Ils creusèrent de leurs mains et de leurs outils, abattirent le mur effondré pierre après pierre. Maryam marchait en tête, tenant le tuyau d’oxygène et criant des ordres qu’elle ne se savait pas connaître. Derrière elle Bilal, Samer, Salim, Iyad, et tous ceux qui, cette nuit-là, se trouvaient dans l’entrepôt. Parmi eux Fouad creusait de ses mains nues, les doigts en sang, les ongles noirs de poussière. Quand la brèche s’ouvrit enfin, une main tremblante en sortit. Celle d’Adam. Fouad la saisit et tira. Il l’extirpa lentement d’entre les pierres, Adam gémissant.
— Doucement ! Sa jambe !
— Ce n’est rien, dit Adam d’une voix rauque. Tirez-moi. Il le sortit et l’assit par terre. Puis il retourna et sortit Mansour, le tenant comme on tient une chose ancienne qui pourrait se briser.
Maryam courut vers son père et lui posa le masque à oxygène.
— Père, je suis là.
— Je sais.
— Tu iras bien.
— Je ne sais pas.
— Tu iras bien. Il ferma les yeux et sourit.
Fouad s’assit par terre à côté d’Adam. Il haletait, ses mains tremblaient, son visage était couvert de poussière blanche.
— Merci, dit Adam.
— Ne me remerciez pas.
— Pourquoi ?
— Parce que je n’ai pas fait ce que vous croyez. Fouad regarda le ciel gris. Puis il dit à voix basse, de façon que seul Adam l’entendit :
— Moi aussi, j’ai pris une enveloppe.
Chapitre XXII
« À qui appartient le nom »
Jours 19 et 20
À l’hôpital général de la ville, au troisième étage, une petite chambre dont la fenêtre donne sur le parking. Sur le lit, un homme maigre, une côte bandée, le nez relié à un mince tuyau, les yeux mi-clos. Mansour, au dix-neuvième jour, respire profondément pour la première fois depuis des années. Maryam, assise sur une chaise près de lui, vérifie les chiffres de l’appareil accroché au mur.
— Combien d’oxygène ?
— Quatre-vingt-dix-huit.
— Bien. Tu devrais dormir.
— Et toi tu devrais te reposer.
— Trente ans que je me repose.
— Non. Tu fuyais.
— Quelle différence ?
— Le repos ne fatigue pas.
Il ouvrit les yeux tout à fait : tu ressembles à ta mère quand elle se fâche.
— Et vous ressemblez à… je ne sais pas. Je ne vous connais pas encore.
— Moi non plus. Voulons-nous essayer ?
— Oui. Il tendit la main et prit la sienne. Elle était rude et froide, mais elle ne trembla pas.
Dans le couloir, Fouad était assis sur une chaise en plastique, les mains bandées, le visage non lavé depuis deux jours. Quand Bilal s’approcha, il leva la tête : assieds-toi.
— Non. Je n’aime pas m’asseoir à côté de celui qui m’a trompé.
— Je ne t’ai pas trompé.
— Tu m’as fait croire que tu étais mon ami.
— Assieds-toi, Bilal. Je vais te dire une seule chose. Il y a trente ans, j’étais un jeune journaliste. J’ai trouvé un fil qui indiquait que Commerce Moderne cachait quelque chose. J’ai écrit toute une enquête. Alors un avocat nommé Saad Eddine est venu me voir. Il m’a dit : cette histoire fera du mal à des innocents. Il y a une somme qui t’indemnisera. Je l’ai prise. Parce que j’avais faim, j’étais ambitieux et j’avais peur. Et j’ai construit avec elle ma bibliothèque et mes archives.
— Avec l’argent du silence. Et c’est toi qui nous as poursuivis ?
— Je voulais que l’un de vous fasse ce que je n’avais pas fait. Je vous mettais en mouvement.
— Comme des pantins ?
— Comme des gens qui ne bougent que lorsqu’ils sentent que le temps s’épuise.
— Et cela justifie ?
— Non. Je dis seulement. Bilal se leva : je ne sais pas si je te pardonnerai.
— Je ne le demande pas.
— Et je ne sais pas si je te haïrai.
— Cela me suffit.
Je vous ai choqué avec Fouad, je le sais. Je ne l’ai pas fait pour tendre l’intrigue, mais pour mettre sous vos yeux cette dure vérité : bien souvent, celui qui pousse les autres à dire la vérité est celui-là même qui l’a tue. Le repenti d’hier est le plus ardent à prêcher la génération nouvelle, parce qu’il veut voir dans ses yeux ce qu’il n’a pas vu dans son miroir. Ne méprisez donc pas le prédicateur repenti, et ne vous fiez pas à lui : prenez ce qu’il a dit et vérifiez-le, comme Bilal a vérifié ce que disait Fouad.
À neuf heures du soir, le vingtième jour, la lumière rouge brillait au-dessus de la porte du studio. Rana s’assit derrière le micro, devant elle une liste de noms, un vieux cahier et un verre d’eau. En régie, Maher et Omar, et derrière eux tous les employés de la radio.
— Bonsoir la ville, dit-elle d’une voix qu’elle ne se connaissait pas. Je suis Rana, et ceci est une émission spéciale intitulée « Trente silences ». Nous n’accuserons personne ce soir. Nous ferons plus difficile : nous lirons des noms, et chaque nom dira ce qu’il a tu.
— Salim.
— Je suis là, dit une voix au téléphone. J’ai accepté un présent et j’ai tu mes soupçons.
— Amna.
— J’ai su ce qu’avait vu le garçon et je ne l’ai pas dit à la femme de Mansour.
— Iyad.
— J’ai vu et j’ai encaissé.
— Nabil.
— Je n’ai pas expliqué à la veuve ce qu’elle signait.
— Adel.
— J’ai dit que je n’avais pas de mandat.
— Bachir.
— J’ai cru au repentir d’un homme et je n’ai pas demandé.
— Mounir.
— J’ai dit : cela ne me regarde pas.
— Ramez.
— J’ai hoché la tête.
— Adam.
— J’ai écrit les écritures de ma main, dit Adam depuis une chambre de l’hôpital. Et je me croyais témoin.
— Fouad. Un court silence.
— J’ai pris de l’argent pour étouffer une enquête, dit la voix lasse. Et j’ai construit avec elle ma bibliothèque.
Puis une voix vint de la troisième ligne : je suis Kamel. C’est moi qui ai donné à Rana le nom de Saïd il y a huit ans. Rana se figea.
— Je vous avais dit qu’il avait utilisé des matériaux de mauvaise qualité. J’avais tort. Ou je mentais. Je ne sais pas.
— Pourquoi maintenant ?
— Parce que son fils vous a écoutée.
— Et j’ai répété ce que vous disiez sans vérifier.
— Et moi j’ai parlé sans preuve.
— Alors tous deux.
— Tous deux. Ainsi, un par un. Certains disaient une phrase, d’autres pleuraient, d’autres se taisaient puis parlaient. À la fin de l’heure il resta un nom.
— Houda.
— Je suis là. Je suis l’avocate qui a hérité du cabinet de Saad Eddine. Dans son bureau il y avait un coffre où il avait laissé un reçu : « J’ai conseillé au déposant de se taire. » Je suis la neuvième. Mon maître savait. Et j’ai reçu la leçon sans poser de question. L’avocat qui ne dit pas la vérité quand il la connaît n’est pas un avocat. Et elle essuya une larme à la hâte.
À cet instant la quatrième ligne s’alluma.
— Nous avons un nouvel appelant, dit Rana. Je vous écoute.
— Bonsoir. Une voix lente, lasse mais ferme.
— Je suis Mansour Al-Khalil. Rana porta la main à sa bouche. En régie, Maher retint son souffle.
— Vous avez décidé pour moi pendant trente ans. Et je ne veux pas que quelqu’un décide pour moi ce soir. Je ne veux pas que l’on emprisonne personne. Parmi ceux qui se sont tus, certains sont morts, d’autres agonisent, d’autres ne savent plus qui ils sont. Et je ne veux pas être cause de l’emprisonnement d’un homme qui ne tient plus debout. Je veux qu’on lise mon nom. Dans le quartier où on me l’a volé. Dans la mosquée au pied de laquelle je me suis assis. Dans la rue par où tout le monde est passé. Je veux qu’on dise : Mansour Al-Khalil n’a pas volé.
— Nous le dirons.
— Non. Je veux que celui qui s’est tu le dise.
— Cela vous suffit-il ?
— Non. Mais cela commence.
— Et la loi ?
— La loi oublie.
— Et la conscience ?
— La conscience ne se prescrit pas. Et il raccrocha.
« La conscience ne se prescrit pas. » J’ai attendu vingt-trois chapitres pour oser mettre cette phrase dans la bouche d’un sans-abri. Je sais que les juristes diront que la conscience aussi se prescrit : les gens oublient, les générations changent, et ce qui s’est passé il y a un siècle, on ne le réclame pas aux petits-enfants des auteurs. Ils ont raison pour une part. Mais Mansour ne parle pas de réclamation ; il parle du « nom » ; et le nom, lorsqu’il est volé, reste volé tant que son propriétaire respire. Ni la loi ni le temps n’ont le droit de rendre aux gens leurs noms ; ne les rend que celui qui les a pris, ou celui qui s’est tu en les voyant prendre.
Cette nuit-là, dans la salle de soins intensifs, le Hadj Tawfik était allongé sur le lit blanc, un tube dans le bras, et à ses côtés Lama lui tenait la main.
— As-tu entendu ? Il n’a pas dit qu’il voulait me voir en prison. Il n’a pas dit non plus qu’il pardonnait. Comment dormir ? Demain je veux signer un aveu. Devant un notaire. Sous mon nom. De ma main.
— Père, tu es fatigué.
— C’est pourquoi il faut que ce soit maintenant.
— J’appellerai Houda.
— Lama, je suis désolé.
— Ne dis pas cela, tu l’as trop dit ces deux dernières semaines.
— Alors je dirai autre chose. Je t’aime. Elle sourit et pleura à la fois. Puis il s’endormit.
À cinq heures dix du matin, au petit jour du vingt et unième jour, le téléphone de Houda sonna.
— Houda… La voix de Lama, rauque, brisée. Mon père est mort il y a une demi-heure. Il n’a pas pu signer. Houda se tint dans l’obscurité, le téléphone à l’oreille : je suis désolée.
— Ce n’est rien. Elle regarda le calendrier. Un jour. Et sous lui une feuille devant elle où elle avait écrit de sa main une vieille question : « Qui intente l’action quand son titulaire est mort aux yeux de la loi ? » Aucun aveu signé. Aucun demandeur vivant.
Chapitre XXIII
« Avant que la loi n’oublie »
Vingt et unième jour
À neuf heures du soir, le vingt et unième jour, le hall du tribunal était presque désert : un sol de marbre froid, un plafond haut, une immense horloge murale au-dessus de l’entrée du greffe, ses aiguilles avançant avec une lenteur exaspérante. Mansour était assis dans un fauteuil roulant, un drap léger sur les genoux, Maryam à ses côtés, un sac de médicaments sur ses genoux. Derrière lui se tenaient Bilal, Houda et Adam, appuyé sur une béquille. Sur les bancs de bois : Salim, Iyad, Salma, Jamal, Ismaïl, Rana, Souad, Loubna. Une porte latérale s’ouvrit et une femme d’une trentaine d’années en sortit, mince, chemisier blanc repassé, lunettes de vue, un dossier vert à la main. Rim, employée du greffe.
— Bonsoir, dit-elle d’une voix froide. Avant minuit. Le temps ne vous suffira pas. Vous voulez annuler un acte de décès et déposer une plainte en même temps. Sur le plan procédural, oui. En pratique, il faut des preuves.
Houda posa sur la table le registre noir, l’acte de donation, la bande, la lettre de Fakhri et la quatrième page. Rim examina le tout avec patience, de doigts qui ne se pressent pas.
— C’est bien. Mais ce n’est pas suffisant. Ces pièces prouvent un crime. Elles ne prouvent pas que cet homme est Mansour Al-Khalil. Et d’après les registres, il est mort depuis vingt-trois ans. Je ne peux pas admettre un homme sans identité qui prétend être un mort vivant.
— Il a des témoins, dit Adam. Adam Al-Khatib. J’étais son collègue. J’écrirai ma déposition maintenant.
— Et moi, dit Salim.
— Et moi, dit Iyad.
— Et moi, dit Salma.
— Pas de jugement sans preuve, dit Rim du ton calme de qui a l’habitude de répéter cette phrase. Et toute déposition doit être écrite et signée. Ils s’assirent à la longue table, chacun prit une feuille et un stylo. Le bruit des stylos sur le papier ressemblait au murmure d’un petit ruisseau.
Contemplez cette scène avant d’aller plus loin : sept hommes et femmes, après trente ans de silence, assis à une table de tribunal en une seule nuit pour écrire de leur plume ce qu’il eût suffi de dire de leur bouche. C’est la différence cruelle entre le silence et la parole : la parole exige une feuille, un stylo, une signature et une employée froide qui examine le cachet ; le silence n’exige rien. Il est gratuit, et c’est pourquoi le monde en est plein.
À dix heures et demie entra un homme élégant, costume gris, serviette de cuir.
— Ziad. Avocat. Bilal se figea : c’est vous qui êtes venu chez ma mère il y a trente ans, qui lui avez dit que la loi permet de déclarer l’absent mort et que c’était dans son intérêt, sans lui expliquer que le règlement signifiait le silence.
— J’exécutais.
— Pour qui ?
— Pour l’intérêt. Je suis venu conseiller à la veuve de ne rien signer aujourd’hui, car elle perdrait ce qu’elle a reçu.
— Je sais, dit Maryam de son fauteuil d’une voix très calme. J’ai étudié avec cet argent. Je veux que vous sortiez.
— C’est un lieu public.
— Et moi, je suis médecin. Si une crise de colère me prend, vous n’aimeriez pas être devant moi. Ziad resta un instant. Puis il tourna le dos et sortit.
À onze heures moins le quart, Rim avait rassemblé les papiers en un épais dossier : les preuves étaient claires, les témoins avaient signé. Il restait une chose : annuler la déclaration de décès. La loi exigeait que la demande de rétractation vienne de celle qui l’avait faite. L’épouse. Aïcha Al-Khalil. Personne d’autre.
— Mais elle n’est pas venue.
— Alors je ne peux pas. Houda regarda Maryam : appelle.
— J’ai appelé dix fois. Elle ne répond pas. Elle est chez elle parce qu’elle a peur. D’elle-même. Car annuler la déclaration, c’est avouer qu’elle avait fait la demande alors qu’il vivait, et qu’elle avait pris de l’argent. Et c’est un aveu légal.
Lama, arrivée quelques minutes plus tôt, sortit de son sac une petite enveloppe et la tendit : la lettre de mon père. Il l’a écrite le matin du premier jour, avant que ces événements commencent. Il l’a cachetée et me l’a remise en disant : ne l’ouvre qu’après ma mort. Je l’ai ouverte aujourd’hui. Houda la prit. D’une écriture tremblante, penchée, qui ne ressemblait pas à celle d’un homme fort : « À qui lira cette feuille. Si vous la lisez, c’est que vous l’avez fait sans moi. J’en suis reconnaissant et honteux. Je suis Tawfik Al-Rashid. J’avoue avoir pris dans le coffre du troisième entrepôt, il y a trente ans, une somme qui ne m’était pas due. Qu’un innocent nommé Mansour Al-Khalil en a payé le prix. Que mon frère, mon père et moi nous sommes tus. Que je n’ai jamais trouvé en ma vie le courage de le dire de ma voix. Acceptez donc qu’on le dise par écrit. » Dessous, une signature et une date : vingt et un jours plus tôt. Houda la lut à haute voix puis la plaça devant Rim.
— C’est un témoignage. Daté, et son auteur est mort. Il est recevable comme pièce. Pour prouver le crime. Non pour annuler le décès.
Tous regardèrent l’horloge : onze heures dix. Onze heures et demie. Personne n’était venu.
— Nous n’y arriverons pas, dit Maryam d’une voix brisée. Maman ne viendra pas. Elle a décidé pendant trente ans de ne pas dire. Elle ne sait pas comment. Mansour se redressa dans son fauteuil : ne l’accusez pas. Elle n’a rien fait que d’aimer. L’amour est parfois un silence. Maryam le regarda et lui prit la main : lui pardonnerez-vous ?
— Je ne sais pas.
— Et si elle ne vient pas ?
— Alors ce sera sa décision.
À onze heures cinquante, la porte principale du tribunal s’ouvrit. Une femme de soixante ans entra, robe noire usée, châle blanc sur la tête, un petit sac de toile à la main. Elle s’arrêta. Personne ne tourna d’abord la tête. Puis Maryam la vit : maman ? Tous se levèrent. Aïcha avança lentement, pas après pas, sur le marbre silencieux. Les yeux rouges mais sans trouble.
— Pardon, dit-elle. Je suis en retard.
— Ce n’est pas grave.
— Si, c’est grave.
Elle se tint devant Rim : je suis Aïcha Al-Khalil. J’ai déposé la demande de déclaration de décès de mon mari Mansour Al-Khalil il y a vingt-trois ans. Et il vivait. Et je savais qu’il vivait. Et j’ai pris de l’argent. Et j’ai signé une renonciation. Elle sortit de son sac une feuille pliée qu’elle avait écrite d’une main tremblante : voici une plainte. Contre moi. Rim lut la première ligne puis leva la tête : savez-vous que c’est un aveu ? Que vous pourriez être poursuivie ? Nul ne vous y force.
— Parce qu’un homme est resté trente ans assis sur un trottoir, et que je lui apportais à manger chaque vendredi en me disant que je l’aimais, et que j’avais peur de dire que je l’aimais à voix haute. Je suis la dernière à m’être tue. Et je ne serai pas la dernière à parler.
Puis elle se tourna et regarda Mansour. Il était dans son fauteuil roulant, et dans ses yeux il y avait ce que nul n’osait nommer.
— Aïcha, dit-il d’une voix faible.
— Ne dis rien. Je l’ai dit. Cela me suffit. Elle tendit la main et toucha son épaule une seule fois, brièvement, comme pour s’assurer qu’il était là.
— Signez ici, dit Rim. Aïcha signa d’une main qui ne trembla pas. Rim prit les pièces, les classa vite, puis apposa le cachet : un lourd cachet rouge qui tomba sur le papier avec un bruit audible. Au même instant, l’immense horloge murale sonna minuit. Un coup. Deux. Trois.
— Minuit moins une seconde, dit Rim en levant les yeux vers l’horloge. La demande est recevable.
— Recevable ? souffla Bilal.
— Avant que la loi n’oublie.
La salle se vida de tout son. Puis le silence se brisa sur les pleurs d’une femme. Ce n’était pas Aïcha. C’était Maryam.
Chapitre XXIV
« La Terre verte »
Trois mois plus tard
Trois mois plus tard, le verger de la Terre verte était plus vert qu’il ne l’avait jamais été. Les citronniers ployaient sous leurs fruits jaunes, les rangs de tomates laissaient pendre de lourdes baies rouges, et la menthe inondait les allées d’un parfum qui ne ressemblait à aucun autre. Au petit matin, avant que le soleil dépasse le mur de pierre, deux hommes taillaient un vieux figuier.
— Non, dit Jamal. Ici. Au-dessus du nœud. Sinon l’arbre s’affaiblit.
— Et le sécateur ?
— Plus léger de la main. Comme ça. Adam prit le sécateur et coupa une petite branche, qui retomba sans bruit sur le sol.
— Bien.
— Je ne savais pas que j’apprendrais cela à mon âge.
— Nous apprenons tous ce que nous avons manqué.
Adam regarda ses mains. Elles avaient changé : rudes, un peu crevassées, avec au bout des doigts une trace de terre qui ne partait pas. Depuis qu’il avait perdu son poste à la société, il n’en avait pas cherché d’autre. Le premier jour il était venu et avait dit à Jamal : je ne sais rien de l’agriculture. Et Jamal avait dit : et moi je ne sais rien de ce que c’est qu’être journalier sur une terre que je croyais mienne. Ils avaient ri. C’était la première fois que riaient deux hommes d’un même poids.
De l’autre côté du verger, sous un grand citronnier, on avait étendu une vieille natte. Mansour était assis, adossé à un petit coussin, une couverture de laine sur les genoux. Il avait un peu repris du poids, sa barbe était taillée, ses yeux moins creux. À côté de lui s’assirent Maryam, Bilal et Aïcha, tout près du bord, qui disposait la nourriture dans de petites assiettes sans le regarder beaucoup.
— Le cheikh Bachir a lu ton nom vendredi à la mosquée, dit Bilal. Il a dit : Mansour Al-Khalil n’a pas volé. À voix haute, devant tout le monde.
— Avez-vous ressenti quelque chose ?
— J’ai senti que je voulais me lever. Je ne me suis pas levé. Parce que je voulais l’entendre une autre fois. Alors il l’a répété. Et il a pleuré.
— Lui aussi passait devant moi chaque jour.
Aïcha tendit une petite assiette : mange. Il la prit et avala une bouchée. Silence.
— Je ne sais pas si je t’ai pardonné, dit-il après un moment.
— Je sais.
— Mais j’apprends.
— Cela me suffit.
— Cela ne me suffit pas. Car je ne veux pas apprendre pendant trente ans. Aïcha rit d’un petit rire brisé qu’il n’avait pas entendu depuis trente ans : tu apprendras plus vite.
— Aïcha, il n’y a plus de repas à porter au trottoir. Que feras-tu le vendredi ?
— Je viendrai ici. Je m’assiérai. Chaque vendredi. Si tu le permets.
— Je le permets. Et dans sa réponse, qui ne ressemblait ni à un pardon ni à un refus, il y avait quelque chose qui ressemblait à un commencement.
N’attendez pas de moi, lecteur, que je vous dise que la Terre verte est le paradis. C’est un petit verger au bord d’une ville, où vit un homme à la côte brisée, une femme qui n’ose regarder son mari, et un homme de cinquante-huit ans qui vient d’apprendre à tailler une branche. Et c’est exactement ce que je voulais. Car le pardon, dans ce que j’ai vu du monde, n’est pas un moment glorieux qui survient dans une scène de cinéma ; c’est un petit travail quotidien : un verre de thé, une assiette de nourriture, un silence partagé sous un citronnier, et une question posée lentement : « Comment t’appelles-tu ? »
À midi arriva Youssef avec Samira, un petit sac contenant de la nourriture et un cahier. Il avait un peu grandi, ou peut-être Adam se l’imaginait-il.
— Je suis venu travailler.
— Tu n’y es pas obligé.
— Je veux. Rami s’est excusé auprès de moi. Celui qui avait cassé la vitre. Il est venu lundi et il a dit qu’il était désolé. Je lui ai dit : moi aussi. Parce que je ne t’avais pas dit la vérité dès le début. Adam sourit : tu me ressembles.
— Ou à grand-père ?
— Lequel ?
— L’oncle Mansour. Adam regarda vers la natte sous le citronnier.
— Peut-être. Youssef se tint à côté de lui, contemplant les arbres : papa, as-tu bien dormi ?
Adam se tut. Cette question, Samira la lui posait chaque matin depuis vingt-cinq ans, et la réponse était toujours la même phrase : comme dort un homme qui n’a rien à cacher.
— Non, dit-il.
— Non ?
— Parce que je rêve encore. De la cave. Des ténèbres. De la voix de Mansour qui dit : dis-le encore une fois.
— Est-ce mauvais ?
— Non. Alors j’ai dormi comme dort un homme qui a tout dit.
— Et comment dort-il ?
— Peu, dit Adam. Mais bien. Youssef posa un instant la tête sur le bras de son père puis s’en alla aider à cueillir les citrons. Samira vint s’asseoir près d’Adam sur un tronc.
— Tu as changé. Tu ne dis plus : « Moi qui ne mens pas. »
— Le disais-je ?
— Chaque jour, dans ta voix intérieure.
— J’avais tort.
— Non, dit-elle. Tu étais incomplet.
— Et toi ?
— Je savais. Et je me suis tue.
— Et maintenant ?
— Maintenant nous parlons. Il lui prit la main. Et ils restèrent sur le tronc, sous le soleil de midi, sans rien dire de plus.
Dans le studio de « La Vérité d’abord », Rana prenait son café du matin et lisait ce qui restait des nouvelles de ces derniers mois. Moaz et Khaled devant la justice, pour agression contre Iyad et pour avoir versé des sommes mensuelles afin d’acheter le silence ; Khaled seul avait tout avoué et on lui avait promis une peine allégée. Nader avait écrit dans son journal un article intitulé « Une erreur qui n’a pas eu lieu », où il racontait comment il avait failli accuser un innocent et ce qu’il avait appris. Fouad avait remis toutes ses archives à la bibliothèque municipale et s’était assis trois jours auprès de Salma pour classer les registres avec elle, sans parler sauf nécessité. Samer avait été promu premier comptable de la société, désormais sous une nouvelle direction et le contrôle d’un comité d’employés. Lama et Omar s’étaient fiancés par une nuit calme, et Rana avait été la première à le savoir. Houda avait changé la plaque de cuivre sur la porte de son cabinet : « Houda Al-Charif, avocate ». Et Hind avait rendu à Adam la feuille qui était tombée de lui cette nuit-là. Personne ne l’avait ouverte. Adam l’avait lue une seule fois, puis l’avait déchirée, disant qu’il n’en avait plus besoin.
Maher entra : Rana, nous avons un visiteur. Karim. Un homme d’une quarantaine d’années en chemise repassée, les yeux marqués d’une insomnie qu’il ne cachait pas, une enveloppe jaune à la main.
— Je n’attendrai pas trente ans. Il y a cinq ans, nous avions une employée nommée Hiba. Elle avait postulé à un poste supérieur et le méritait. Le poste a été donné au fils d’un membre du conseil. J’étais directeur des ressources humaines. J’ai signé. J’ai caché son évaluation véritable. La voici.
— Et pourquoi maintenant ?
— Parce que j’ai vu ce qui est arrivé à ceux qui se sont tus pendant trente ans. Et je n’ai pas voulu être l’un d’eux. Elle regarda l’enveloppe. Elle était légère. Plus légère qu’on ne s’y attend quand on porte le silence de cinq années.
— Merci, Karim.
— Ne me remerciez pas. J’ai cinq ans de retard.
— Et moi huit. J’ai commencé par une seule personne.
Quand il fut sorti, Rana resta l’enveloppe à la main. Elle regarda par la fenêtre la rue par où tout le monde était passé, un jour, sans demander le nom de personne. Puis elle ouvrit l’enveloppe et commença à lire. Trente silences brisés après trente ans. Et un silence brisé le jour même.
Un mot quand tout est dit
Cher lecteur, nous voici à la porte par laquelle nous sommes entrés, et le visage du lieu a changé.
Vous êtes venu à ce roman, sans doute, en quête d’une histoire : d’une énigme dont on dénoue le nœud, de méchants qu’on punit, de bons qu’on récompense. Et je vous remets une histoire sans méchants. Une histoire dont tous sortent enfin de l’entrepôt, chacun portant quelque chose qu’il ne peut rendre : Adam sa main qui a écrit, Salim sa montre, Rana le nom de Saïd, Aïcha ses trente vendredis, et Mansour son nom, dont il ne savait pas qu’il méritait d’être prononcé.
Je l’ai intitulée « Trente silences » parce que, après avoir compté ceux qui se sont tus, j’ai découvert qu’ils sont bien plus de trente. Ils sont vous et moi. Ils sont ce voisin qui a vu et n’a pas demandé, ce collègue qui a entendu et n’a rien dit, cette mère qui a su et n’a pas ouvert le tiroir, cet ami qui a ri avec les rieurs d’un homme qu’il ne connaissait pas. Et je suis le premier d’entre eux. Sinon je n’aurais pas écrit ce roman.
Si vous me demandez : que faire ? je ne vous répondrai pas par un sermon. Je vous confierai un petit secret appris d’Adam : le mot le plus difficile de la langue est celui qui commence par une petite question et non par une grande réponse. Demandez à votre voisin son nom. Demandez à votre ami ce que vous n’osez pas lui demander. Demandez-vous quel est le tiroir que vous n’avez pas ouvert. Et si vous ne trouvez pas en vous le courage, commencez par où a commencé un homme de cinquante-huit ans : dites une seule phrase sincère, à voix haute, à une seule personne, aujourd’hui.
Puis venez, si vous le voulez, me le raconter. Car je suis toujours là, à ma place, au bout du trottoir.
Numan Albarbari

