Numan Albarbari نعمان البربري

Frontières de sable (roman)

Frontières de sable
— roman —
La frontière dont nous ignorons qui l’a tracée, nous la tenons pour un destin.

Livre premier

Avant que les portes s’ouvrent

Chapitre premier

La clé de la 307

Tous les hommes se ressemblent dans ce qu’ils cachent ; ils ne diffèrent que par le nom qu’ils donnent à leur secret une fois qu’il est caché. Certains l’appellent honte, d’autres vie privée, d’autres encore liberté, et de rares personnes osent lui rendre son premier nom, celui qu’il portait avant que quiconque lui eût fait endosser un habit de morale. En préparant ce récit, il m’est venu que ce qu’une société dit d’elle-même de plus vrai ne se lit ni dans ses constitutions ni du haut de ses tribunes, mais dans ce qui se passe dans ses hôtels après minuit, dans ce qui se murmure dans ses cuisines avant l’aube. C’est de là que je commence.
Après minuit, dans les hôtels, les gens changent.
Karim le sait depuis deux ans, depuis qu’il tient la réception de nuit de l’hôtel du Pont, à Waldburg. Le jour, les clients entrent avec leurs visages de fonction : costumes, valises, cartes professionnelles, phrases bien tournées sur le temps qu’il fait. La nuit, ils rentrent avec d’autres visages : cravates desserrées, rires un peu trop hauts, regards qui s’attardent l’un sur l’autre une seconde de plus que le jour ne le tolère. Le métier de Karim consiste à sourire, à tendre les clés et à ne rien voir. Les fils de l’Orient s’y entendent depuis mille ans : ils ont grandi dans des maisons où tout peut s’accomplir sous un même toit, à une seule condition, que personne ne le voie.
Il avait trente-neuf ans. Ingénieur civil, originaire d’Alep, il avait vu les Allemands reconnaître son diplôme à moitié seulement. Divorcé depuis trois ans, il habitait un petit appartement au-dessus d’une boulangerie, et se répétait chaque matin que le provisoire devient définitif pour qui s’y attarde. L’exilé porte son pays dans la tête comme un voyageur porte une monnaie qui n’a pas cours dans la ville où il est descendu : il ne peut ni la jeter, ni s’acheter du pain avec.
À une heure et demie, Katrin entra.
Elle dirigeait les événements de l’hôtel. Quarante-quatre ans, grande, les cheveux châtains noués à la hâte ; elle avait ôté ses escarpins et les portait à la main, comme on fait au bout d’une journée qui n’en finissait plus. Un dîner de laboratoire pharmaceutique s’était achevé une heure plus tôt dans la grande salle. Il y avait une tache de vin sur sa robe, et dans ses yeux un éclat qui n’avait rien de l’ivresse.
Katrin aimait les chiffres, parce qu’un chiffre ne juge pas, ne tremble pas, ne dit jamais « c’est honteux ». Il dit seulement : voici la somme, voici l’heure, voici le résultat. Elle avait bâti sa vie sur ce modèle. Son mariage avec Thomas, ingénieur qui passait la moitié de l’année en Asie, reposait depuis sept ans sur un accord qu’aucun papier n’avait consigné, inscrit dans les nerfs seulement : pas de questions, pas de jalousie, pas de promesses. Elle appelait cela de la liberté. Il ne lui était pas venu à l’esprit qu’une liberté qui se mesure à ce dont on n’a pas besoin pouvait n’être qu’une immunité ; qu’on se prémunit du besoin comme d’une contagion, et qu’à force d’en triompher on se retrouve indemne, et seul.
— Bonsoir, dit-elle.
— Bonjour, si l’on veut être exact.
— Tu es toujours exact, Karim.
— C’est mon métier.
Elle posa ses chaussures sur le comptoir et appuya les coudes contre le marbre.
— La 307 est libre ?
Il regarda l’écran, connaissant déjà la réponse.
— Libre.
— Je voudrais la clé.
— Pour un client ?
— Non.
Elle se tut un instant, puis dit, du ton tranquille de celle qui décide sans demander la permission :
— Pour moi.
Il n’y avait dans ce mot ni accusation ni invitation franche. C’était une porte entrouverte, juste assez pour qu’on puisse la franchir ou reculer : l’art des femmes intelligentes, quand elles désirent une chose qu’elles se refusent d’avouer avoir demandée.
— Tu as besoin d’autre chose ?
— Oui. Que tu montes avec moi vérifier que la climatisation marche.
Elle sourit, et ce sourire reconnaissait l’absurdité du prétexte.
Karim savait qu’elle était mariée ; elle savait qu’il était divorcé et vivait seul ; et tous deux savaient que quelque chose avait commencé entre eux depuis des mois, sans qu’aucun puisse en dater le jour : un café bu en silence dans la cuisine de service, une main qui s’attarde sur une feuille, un rire étouffé parce que la cloison est mince. C’est ainsi que commencent toujours les grandes choses, par de petites que personne ne compte jusqu’à ce qu’elles soient faites.
— Katrin, dit-il à voix basse, tu es ma directrice.
— Et tu es l’homme le plus raisonnable de ce bâtiment. Ça n’empêche rien.
— Et ton mari ?
— Thomas sait que notre mariage est devenu un contrat d’organisation. Il ne me demande pas ce que je fais quand il est absent, et je ne lui demande rien. Ce n’est ni un crime ni une vertu. C’est un planning.
— Et moi ? Où est-ce que je me place, dans votre planning ?
Elle le regarda longuement.
— Je ne sais pas. C’est pour ça que je te demande de monter, et non de me promettre quoi que ce soit.
Il lui donna la clé.
Ils montèrent sans un mot. Le miroir métallique de la cabine renvoyait un homme en veste bleue d’hôtel et une femme aux pieds nus, et entre eux une distance qui se réduisait d’étage en étage, comme si l’ascenseur savait ce que ses passagers ne disaient pas.
Dans la 307, ni l’un ni l’autre n’alla vers la climatisation.
Elle l’embrassa comme on met fin à une longue discussion avec soi-même ; il la toucha comme on réapprend une langue dont on a oublié les mots. Elle lui ôta la veste bleue comme on retire son nom à un employé, et dessous il resta un homme que l’hôtel n’avait jamais vu. Sa bouche était contre son cou, ses mains à elle dans son dos, leurs souffles avaient perdu leur ordre ; les paroles cessèrent, et les corps parlèrent, dans une langue qui ne sait ni mentir ni promettre. Je ne sens pas le besoin de raconter la suite en détail, et ce n’est pas par pudeur : la pudeur est ici l’un des personnages de l’histoire, et nous apprendrons beaucoup d’elle. C’est qu’un corps trop décrit échappe à la vérité. Qu’il suffise de dire qu’il y avait là une faim ancienne et une honte plus ancienne encore, et qu’après trois mois de paroles économes, ils dirent en une heure, avec leurs corps, ce qu’ils n’avaient pas dit en quatre-vingt-dix jours avec des mots.
Quand la lumière s’éteignit, Karim pensait.
Il savait que penser, à cet instant, c’était trahir l’instant, mais l’esprit n’est pas un enfant docile. Si quelqu’un avait pu tendre l’oreille à l’intérieur de sa tête, dans cette obscurité, il y aurait entendu un petit chœur qui se disputait. Son père, à Alep : « La honte. » L’imam dont l’enfant avait appris la première sourate : « L’interdit. » La voisine qui comptait les souffles des gens : « Les gens. » Son ex-femme : « Tu n’as jamais été là. » Son vieux professeur de géométrie : « La rigueur. » Et Katrin, à côté de lui, qui disait par son silence : « Ne tiens pas le compte des fautes. »
Le plus étrange, dans ce chœur, était que personne n’y posait la question qu’il redoutait : et s’il ne regrettait rien ? Il ne ressentait pas de culpabilité. Il ressentait de la nostalgie. Et il ne savait pas si la nostalgie était elle-même une faute. C’est exactement ce que tous les chœurs craignent : qu’un homme cesse de s’excuser, et qu’ils perdent leur pouvoir sur lui.
Dans sa première maison, à Alep, cela arrivait aussi, et que nul n’aille s’imaginer que l’Orient serait innocent et l’Occident coupable. Cela arrivait derrière des portes closes, des rideaux épais, des bouches scellées, puis au matin les gens sortaient comme si rien n’avait eu lieu. Ici, où l’on ne demande rien à personne, il ne lui semblait pas que le fardeau fût plus léger. Seule la place du gardien avait changé : il se tenait dehors, il se tenait dedans.
À l’aube, Katrin s’assit au bord du lit pour rassembler ses cheveux.
— Ne fais pas ça.
— Quoi ?
— Le visage de l’homme qui compte les fautes.
— Ce n’est pas une faute. J’apprends seulement à vivre dans un endroit où personne ne me dit « c’est interdit », « c’est honteux », et je découvre que j’entends encore la voix.
— La voix de ton père ?
— La voix de tout : mon père, ma mère, la mosquée, le quartier, et moi.
Elle dit doucement :
— La liberté, ce n’est pas de n’avoir personne dans la tête. C’est de savoir qui y est, et de décider soi-même.
Elle le disait avec conviction, sans savoir qu’elle se parlait à elle-même, et qu’elle énonçait ce qu’elle était incapable de s’appliquer.
Elle enfila sa robe et dit, depuis la porte :
— Ne donne pas à cette nuit plus de poids qu’elle n’en a. Je ne veux pas qu’on grossisse l’histoire avant de l’avoir comprise.
— Et si elle grossit toute seule ?
— Alors on en parlera.
Karim redescendit à la réception avant que le jour commence, remit la clé à sa place, et remarqua que sa main le faisait avec la même exactitude que chaque nuit. Tout avait changé et rien n’avait changé. C’est ce qu’il se dit : le plus vieux des mensonges, et le plus usé.

Chapitre deux

Une maison, deux cloisons et un placard
Hanane a quarante-trois ans.
Elle arrive à l’hôtel à six heures du matin et termine à deux heures de l’après-midi, et entre ces deux heures ses mains entrent dans la vie des inconnus : elle refait un lit où deux hommes qu’elle ne connaît pas ont dormi, ramasse un verre marqué de rouge à lèvres, nettoie une salle de bains où quelqu’un s’est lavé d’une nuit dont elle ne saura rien. Le métier lui a enseigné une seule règle : ne pas voir, ne pas juger, ne pas se souvenir. Elle convient aux femmes de chambre, et elle convient aussi à des nations entières qui ont vécu des siècles dans la conviction que la vertu consiste à ne pas voir.
Mais la mémoire n’obéit pas aux règles. Elle rentre chez elle, dans la banlieue est de Waldburg, avec cent histoires interrompues dans la tête : une femme qui a laissé un mot sur le miroir sans l’achever, un homme qui a oublié dans un tiroir la photo de deux enfants, deux adolescents qui ont laissé une feuille blanche où ils avaient dessiné deux cœurs.
Chez elle, c’est un trois-pièces dans un vieil immeuble qui abrite dix familles de sept nationalités. Dans la cuisine, un petit tapis de prière plié sur le réfrigérateur ; dans le salon, une télévision qui murmure deux chaînes arabes ; sur la porte de la chambre, une broderie : « Mon Dieu, fais de notre maison un lieu sûr. » La prière est sincère, et celle qui l’a brodée l’a certainement brodée de tout son cœur. Mais une maison sûre n’est pas forcément une maison où l’on s’écoute, et la plupart des gens confondent les deux toute leur vie.
Il y a Samir, son mari.
Quarante-sept ans, chauffeur routier, cousin de sa mère à elle, du village près de Homs. Il l’a épousée quand elle en avait vingt et lui vingt-quatre. C’est un homme bon, au sens que son peuple donne à ce mot : il ne boit pas, ne trompe pas, n’élève la voix que lorsqu’il a peur. Et il a souvent peur. Peur des Allemands, du quartier, des voisins arabes qui surveillent, de sa fille qui grandit dans un pays qu’il ne comprend pas. La bonté, ainsi entendue, signifie l’absence de mal, non la présence d’une écoute ; définition très confortable pour qui se l’accorde.
Ils partageaient la table, les factures et le lit. Les vraies paroles, ils les avaient laissées au premier pays avec les meubles. Voilà ce que les exilés n’inscrivent jamais sur la liste de leurs pertes : ils comptent la maison, la famille, l’arbre, les photos, mais pas le dialogue, qui est pourtant la première chose qu’on perd et la dernière qu’on retrouve.
Ce soir-là, Samir s’était endormi devant le journal télévisé, et Hanane se tenait dans la cuisine, à laver un verre déjà propre.
Elle le faisait parfois : occuper ses mains pour que sa tête ne trouve pas le vide où poser une question qui la harcelait depuis des mois. Si cette question avait eu une voix, elle aurait dit : quand est-ce que quelqu’un m’a touchée pour la dernière fois comme si j’étais moi, et non une épouse ?
Leïla vint ouvrir le réfrigérateur.
— Maman, pourquoi tu ne dors pas ?
— Je finis ces verres.
— Ils sont propres.
— Je sais.
Leïla regarda sa mère un instant, de ce regard direct qu’elle tenait de son côté à elle et non de celui de son père. Seize ans, mince, les cheveux noirs coupés court — elle-même, il y a quinze jours, au prix d’une longue querelle avec son père. À la maison elle parlait arabe avec un léger accent allemand, à l’école allemand avec un léger accent arabe, et en vérité elle n’appartenait tout à fait ni à l’une ni à l’autre langue. Ainsi va toute une génération installée sur la frontière : non qu’elle l’ait choisie, mais parce que ceux qui l’ont tracée ne lui ont pas demandé où elle voulait se tenir.
— Maman, je peux te demander quelque chose ?
— Demande.
— Tu as aimé papa ?
Elle posait la question avec l’innocence directe d’une génération qui n’a pas encore appris que certaines questions ferment les maisons.
Hanane se tut.
— C’était un bon mariage.
— Je n’ai pas demandé pour le mariage. J’ai demandé si tu l’avais aimé.
— Leïla, va te coucher.
— Je veux juste savoir comment on sait.
— Quoi ?
— Qu’on aime. La prof dit que l’amour se voit dans le corps, la tête, le respect et le désir ensemble. Papa dit que l’amour vient après le mariage. Et Maram dit qu’il vient de TikTok.
Hanane rit malgré elle.
— Et toi, tu dis quoi ?
— Je ne sais pas. C’est pour ça que je demande.
Hanane posa le verre, s’essuya les mains.
— L’amour, Leïla, ce n’est pas un seul sentiment. C’est beaucoup de choses, et certaines viennent puis s’en vont. L’essentiel, c’est de ne jamais donner à quelqu’un ce que tu ne pourras pas reprendre.
— Par exemple ?
— Des choses que tu reconnaîtras quand tu t’en approcheras.
— C’est ce que tout le monde dit. Personne ne me dit ce que c’est, exactement.
Leïla avait raison. Et Hanane ne trouva pas de réponse, parce que sa propre mère ne lui avait jamais rien dit de tel, et que la mère de sa mère ne l’avait pas dit à la sienne : une longue chaîne de silence que chaque femme transmet à sa fille comme on transmet les bagues, en lui souhaitant d’avoir plus de chance à les porter. Et parce qu’elle-même, à quarante-trois ans, ne savait pas ce que c’était, exactement.
Quand Leïla fut partie, Hanane resta dans la pénombre ; et si l’on avait pu entendre ce qui se disait dans sa tête, on y aurait entendu trois femmes parler en même temps.
La première, c’est Hanane de l’hôtel, celle qui nettoie les chambres et dit « je ne vois pas, je ne juge pas », devenue en vingt ans une virtuose de l’absence. La deuxième, Hanane de la maison, épouse et mère, qui cuisine, attend et sourit dans les mariages. La troisième est toute petite, elle a vingt ans et un cartable, elle se tient dans l’ombre depuis vingt ans et demande d’une voix que personne n’entend : « Et moi ? »
Et la première, avec la sécheresse de qui sait compter, était la plus dure des trois. C’est elle qui lui disait que ce qu’elle craignait n’était pas de tromper son mari. Hanane ne le trompera jamais, elle le sait. Ce qu’elle craint est plus laid : découvrir qu’elle ne l’a jamais aimé, que vingt ans n’étaient qu’un emploi. C’est pourquoi elle ne voulait pas savoir, car n’importe quelle réponse, oui ou non, changerait tout, et elle n’avait pas appris à vivre dans une maison où tout change.
Elle regarda la broderie, sur la porte. Elle l’aimait et la détestait à la fois : elle l’aimait parce que c’était une vraie prière, la détestait parce qu’elle savait qu’une maison qui fait de la sécurité son vœu suprême ne se demande guère : la sécurité est-elle tout ce dont nous avons besoin ?
Et que voulait-elle ? Ici l’auteur s’arrête un instant, car dans cette question se cache le secret de bien des femmes : elle ne voulait rien de grand. Pas un autre homme, pas une autre maison, pas une autre vie. Elle voulait que quelqu’un lui demande : que veux-tu ? Et elle voulait, ensuite, un geste, une main dont le possesseur sache qu’il touche une personne et non une fonction. « Je voudrais qu’on me touche en sachant qu’on me voit » : c’est ainsi que la petite de vingt ans le dit, dans le noir, et Hanane seule en rougit, comme si quelqu’un avait entendu. Dans notre société, c’est la phrase la plus dangereuse qu’une femme de quarante-trois ans puisse se dire, non qu’elle soit obscène, mais parce qu’elle est assez simple pour renverser des maisons bâties sur l’art de s’en passer.
Et par-dessus tout cela, elle savait autre chose qu’elle n’osait pas formuler : qu’elle n’avait pas, de toute sa vie, tracé une seule frontière de sa propre main. Elle vivait à l’intérieur de ce qu’on avait tracé pour elle. Les limites du père, celles de la mosquée, celles des voisines, celles du mari, celles du métier qui lui dit : « ne vois pas ». Elle ne savait pas même aujourd’hui, et personne ne le lui avait demandé, à quoi ressemble la frontière qu’une femme se trace elle-même.
Alors elle fit ce qu’elle n’avait jamais fait : elle sortit son téléphone, écrivit un mot dans la barre de recherche, l’effaça avant d’appuyer, le réécrivit, l’effaça encore.
Quel mot ? Nous le saurons en son temps ; les secrets ont leurs rendez-vous, et il est vain de les presser. Qu’il suffise de savoir qu’il était innocent en apparence, et que Hanane n’y cherchait pas une chose, mais une femme qui lui ressemblât : une femme de quarante-trois ans qui travaille, se tait, et sent qu’elle a disparu. Le moteur de recherche en aurait trouvé, si elle avait appuyé, des milliers de cette sorte ; et c’est cela qui l’effraya avant même qu’elle appuie.
Le téléphone resta allumé dans sa main plus longtemps qu’il n’aurait fallu.

Chapitre trois

Le cours d’éducation sexuelle
Leïla devait porter un mot à l’école, et ce mot n’était pas d’elle.
Son père l’avait écrit lui-même, d’une grande écriture hésitante, aidé d’un voisin arabe pour la tournure allemande : « Nous refusons que notre fille participe à des cours qui ne s’accordent pas à nos valeurs. » Dans cette courte phrase, si on la considère bien, tient la moitié de ce que nous verrons dans cette histoire : un homme qui croit protéger les valeurs par l’absence, et retire sa fille de la seule leçon qui lui apprendrait à se protéger.
Mme Brandt, professeure de biologie, la reçut : cinquante-cinq ans, des lunettes épaisses, une voix qui ne connaissait pas la gêne. Elle lut en silence, puis sourit à Leïla d’un sourire qui n’était ni de la consolation ni de l’ironie.
— Je comprends votre père, et je respecte sa crainte. Mais ce programme est obligatoire dans notre Land, et je ne peux pas vous dispenser.
— Je sais.
— Voulez-vous que je lui parle ?
— Non. Il se fâcherait davantage.
— Bien. Mais écoute, Leïla : je ne t’enseigne pas comment faire quoi que ce soit. Je t’enseigne comment connaître ton corps, comment dire « non » et être respectée, comment dire « oui » en étant libre, comment distinguer celui qui t’aime de celui qui veut quelque chose de toi.
Dans la classe, vingt-huit élèves : Ahmed le Turc, renfrogné ; Sarah la Marocaine, aux cheveux couverts d’un foulard léger ; Jonas, grand, blond, au sourire paresseux ; Maram, la meilleure amie de Leïla. La salle offrait, en ces minutes, la plus fidèle image de l’Europe nouvelle : deux mondes assis sur le même banc, chacun un peu craintif de l’autre, et chacun ayant grand besoin de lui.
Mme Brandt parlait des limites.
— Première limite : ton corps, à toi. Personne n’a le droit de le toucher sans ton accord. Ni père, ni frère, ni ami, ni amoureux, ni professeur, ni un homme deux fois plus âgé que toi qui dit t’aimer.
Ahmed écrivit quelque chose dans son cahier, puis le raya.
— Deuxième limite : ce que tu ressens est réel, mais ce ne sont pas des ordres. Tu peux ressentir un désir fort, ou rien du tout, et les deux sont normaux. Le problème commence quand quelqu’un te dit : « Si tu m’aimes, fais-le. »
Ahmed leva la main.
— Madame, dans notre culture, ces choses-là ne se disent pas.
— Et je respecte ta culture. Mais écoute : les choses qu’on ne dit pas sont celles par lesquelles on trompe le plus les enfants. Ce que tu entends ici, tu peux le répéter chez toi ou le garder pour toi. Mais dire que tu ne l’as pas entendu, non.
Un silence tomba, puis quelqu’un rit, nerveusement.
Arrêtons-nous un instant sur cette contradiction, elle est plus profonde qu’il n’y paraît. Nos sociétés se flattent de protéger leurs enfants du discours sur le corps, et nomment ce silence pudeur. Or le silence n’a jamais protégé un enfant d’un prédateur. Au prédateur, peu importe que nous soyons pudiques ; il lui importe que nous soyons ignorants. Tout ce que nous retranchons de la parole, d’autres le remplissent, et souvent d’une voix moins honnête.
Jonas regardait Leïla depuis l’autre bout de la salle, et elle ne le remarqua qu’à la récréation. Il s’approcha en enroulant le fil de ses écouteurs autour de son doigt.
— Le mot de ton père. Elle a refusé, la prof ?
— Comment tu sais ?
— Je t’ai vue le donner. Tu tenais la feuille comme on tient une grenade.
Elle rit.
— Il n’est pas méchant. Il a seulement peur.
— De quoi ?
— Que je devienne quelqu’un qu’il ne connaît pas.
— Et tu veux devenir qui ?
Personne ne lui avait jamais posé la question ainsi. Elle ne connaissait pas la réponse. Elle dit :
— Je ne sais pas. Quelqu’un qui n’a pas peur de demander.
— C’est beau.
Il y avait dans sa voix quelque chose qu’elle ne connaissait pas : non de la flatterie, mais de l’intérêt. Deux choses immensément différentes, que les filles n’apprennent à distinguer qu’après en avoir payé le prix, ou si la chance leur sourit.
Ils commencèrent à se retrouver à la bibliothèque après les cours. Ils s’asseyaient à une table écartée, partageaient une paire d’écouteurs, chacun une oreille, et parlaient d’un groupe de musique que leurs parents ne connaissaient pas, de l’examen de chimie, de choses qu’on ne dit pas dans les maisons.
Le treizième jour, il glissa la main sous la table et la posa à côté de la sienne, non dessus. Il lui laissait le soin de décider.
Elle regarda longuement cette main, puis posa son petit doigt sur le sien.
Il ne se passa rien d’autre, et rien d’autre n’était nécessaire. Son cœur cognait, et elle savait que si elle racontait cela à son père, elle serait enfermée dans sa chambre une semaine ; et que si elle le racontait à Mme Brandt, celle-ci lui dirait : « Tant mieux si tu t’es sentie en sécurité ; souviens-toi que tu peux reculer à tout moment. »
Telle était la différence entre les deux mondes, et Leïla n’avait pas à choisir entre eux. Elle devait vivre entre eux, comme on vit sur une ligne de frontière : un pied ici, un pied là.

Chapitre quatre

Le message qu’on ne raconte pas
Tout commença par un commentaire sous une courte publication.
Leïla avait mis en ligne un dessin de sa main : une femme qui marche sur un fil tendu entre deux immeubles, avec sur le visage un calme étrange. Presque personne ne la suivait, hormis ses camarades d’école et quelques inconnus. Quelqu’un écrivit : « Dessin remarquable. Tu es très douée. » Elle répondit par un merci.
Deux jours plus tard, un message privé arriva du même compte. Il s’appelait « Marc ». Sa photo montrait un homme d’environ trente-trois ans, aux traits aimables, un appareil photo à la main. Il écrivait qu’il était photographe et graphiste, qu’il travaillait dans une fondation artistique, et qu’il avait vu dans son dessin quelque chose de rare.
Rien, dans ce message, n’avait de quoi effrayer. C’est à cela que Leïla reviendrait plus tard : rien n’avait de quoi effrayer. L’ignorant de ces choses s’imagine que le danger vient sous la figure du danger, que le loup entre dans la bergerie en grondant. Mais le loup qui connaît son métier y entre avec la voix du berger.
Il écrivait avec douceur. Il lui demandait les couleurs qu’elle aimait, son lycée, ses rêves. Il lui disait qu’elle n’était pas comme les autres : « Tu es bien plus mûre que ton âge. » Personne ne lui avait jamais dit qu’elle était mûre. Son père disait qu’elle était une enfant, l’école qu’elle était une adolescente, Maram qu’elle était bizarre. Et voilà qu’un homme qui ne la connaissait pas lui disait ce qu’elle espérait qu’on lui dise ; et n’oublions pas que la plus ancienne des serrures est le besoin d’être vu.
Puis vint la phrase dont on apprend ensuite à se méfier :
« Ne raconte pas nos conversations à personne : les gens ne comprennent pas les relations particulières. »
Leïla ne répondit pas tout de suite. Mme Brandt l’avait dit en cours : méfie-toi de quiconque te demande un secret que tes parents ne partagent pas. Mais Mme Brandt n’était pas là, et ce message avait une chaleur qu’elle n’avait pas trouvée à la maison depuis longtemps.
La conversation passa sur une autre application. Il se mit à lui envoyer de petits cadeaux : du crédit pour son téléphone, le lien d’une chanson, puis une photo de lui. Et elle commença à ressentir une chose étrange : bonheur et serrement en même temps, comme celui qui mange une sucrerie en sachant qu’elle n’est pas pour lui.
Un soir, il lui écrivit :
« J’ai l’impression que tu es la seule à me comprendre. Tu ne ressens pas la même chose ? »
Leïla ne savait pas que ces mots, dans cet ordre exact, avaient été écrits avant elle à des dizaines de filles dans bien des villes, et que derrière chaque « tu es différente » se tenait un homme qui essaie la même clé sur des serrures sans nombre. C’est la vérité la plus cruelle de toute l’affaire : ce que la jeune fille tient pour le plus intime d’elle-même est, dans le dossier de l’homme, ce qu’il a de plus commun.
À l’école, Maram remarqua que Leïla regardait son téléphone sous la table et effaçait l’écran à toute vitesse.
— C’est qui ?
— Personne.
— Ton visage dit « quelqu’un ».
— Un photographe. Il aime mes dessins.
— Il a quel âge ?
Leïla se tut.
— Leïla ?
— Je ne sais pas.
— Tu l’as vu ?
— Non. Juste une photo.
— Et tu es sûre que c’est lui, sur la photo ?
La phrase était une petite flèche. Leïla ressentit une colère soudaine, celle qu’éprouve quiconque voit toucher à la chose qu’il commence à craindre de perdre.
— Tu es jalouse.
— Moi ? De quoi ?
— Que quelqu’un me voie.
Maram la regarda avec tristesse.
— Moi, je te vois tous les jours depuis sept ans.
Leïla ne répondit pas. Elle rangea le téléphone dans son sac et laissa le cours passer.
Depuis ce moment, elle ne regarda plus Mme Brandt comme avant : elle ne voulait pas qu’on l’interroge. Et « Marc » essaya deux fois de savoir où elle habitait et à quelle heure elle sortait de l’école, par deux questions d’apparence innocente. Elle ne répondit pas.
C’était la première fois que son intuition, et non son enseignante ni son père, lui disait que quelque chose n’allait pas. Peut-être est-ce le bien le plus précieux d’une fille de seize ans : cette petite voix qui précède la compréhension d’un pas.
Mais elle n’avait pas encore décidé de l’écouter.

Chapitre cinq

Un téléphone de là-bas
Le téléphone sonna à trois heures du matin.
Hanane bondit du lit, Samir se retournant à côté d’elle, et emporta l’appareil sur le petit balcon. Qui a goûté à l’exil sait qu’un appel à cette heure n’apporte pas de bonnes nouvelles : les joies attendent le matin, les catastrophes ignorent les horaires.
— Allô ?
— Hanane ! C’est ta mère.
La voix arrivait rauque, tremblante, de cette ville arabe lointaine où il était quatre heures et demie.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Racha… ta sœur. Majed a trouvé dans son téléphone des messages d’un homme.
— Qui ?
— Un collègue. Il s’appelle Fadi. Vendeur dans une papeterie. Il lui a écrit des choses… Majed a tout lu. Il a pris le téléphone et l’a brisé. Et il l’a frappée.
— Frappée ?
— Une gifle. Ne t’inquiète pas, juste une gifle. Il n’y a pas eu de sang. Mais il a dit qu’il ne se tairait pas, que toute la famille le saurait, que plus personne ne l’épouserait.
Hanane ferma les yeux.
Notons cette expression : « juste une gifle ». Dans notre langue, comme dans bien d’autres, de petits mots font un grand travail : ils ravalent la violence au rang d’accident passager, et font passer la mère de témoin à complice, sans que ni l’une ni l’autre l’ait voulu. La mère de Hanane n’était pas méchante. C’était une femme qui tentait de rendre la chose supportable en la rapetissant.
Racha était sa petite sœur de quatorze ans. Quand Hanane s’était mariée et partie, Racha avait six ans. Elle en avait désormais vingt-neuf, institutrice dans une école privée, et ne s’était pas mariée : ceux qui s’étaient présentés étaient trop vieux, ou jaloux, ou ne voulaient pas d’une femme qui travaille. Elle vivait dans la maison de sa mère et de son frère aîné Majed, où les hommes décident derrière la porte qui a le droit de sonner.
— Et qu’est-ce que tu veux de moi ?
— Parle-lui. Elle n’écoute que toi. Et Majed dit que c’est ta faute.
— Ma faute ?
— Il dit que Racha regarde ta vie en Europe et croit que tout est permis. Il dit que tu l’as pervertie avec tes idées.
Hanane eut un rire amer.
— Moi, je l’ai pervertie ? Moi qui lave les salles de bains de quarante chambres par jour ?
— Ne te fâche pas. Parle-lui, c’est tout.
Et voilà une très vieille plaisanterie de l’histoire : accuser de corruption celle qui travaille de ses mains nuit et jour, accuser de liberté celle qui n’en a connu que le nom. L’Europe, dans l’imagination de Majed, n’est pas une ville où l’on travaille, paie son loyer et craint le lendemain. C’est une image abstraite de la licence, où il dépose tout ce qu’il redoute en lui-même.
Une heure plus tard, quand la maison fut calmée, là-bas, la voix de Racha parvint, murmure derrière une porte fermée :
— Hanane ?
— Je suis là. Tu vas bien ?
— Non.
— Il t’a frappée ?
— Non. Ça n’a pas d’importance.
— Si.
— Hanane, je veux te dire quelque chose et je ne veux pas que tu juges.
— Dis.
— Ce n’était pas de l’amour. Je ne sais pas. C’était la première fois que quelqu’un m’écoutait. Chaque soir il me demandait : comment s’est passée ta journée ? Qu’as-tu mangé ? Tu n’es pas trop fatiguée ? Et personne chez moi ne me pose ces questions. On me demande quand je rentre, avec qui, où j’étais. Lui, il demandait seulement comment j’allais.
Hanane se tenait sur le balcon, dans la fraîcheur noire d’une nuit allemande, la main sur une rambarde de fer humide.
— Il t’a touchée ?
— On ne s’est pas rencontrés. Jamais. Ce n’était qu’une voix, des mots. Et même ça est devenu un crime.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— Qu’il me trouvait belle. Qu’il aurait voulu pouvoir me tenir la main. Je n’ai rien écrit de tel.
— Mais tu l’as voulu.
Racha se tut. Puis dit d’une voix faible :
— Oui.
Hanane respira lentement. Elle connaissait cette voix. C’était la sienne à dix-sept ans, quand elle avait écrit une lettre sans l’envoyer ; c’était aussi la sienne trois semaines plus tôt, écrivant un mot dans la barre de recherche pour l’effacer. Et c’est la découverte qui ne réjouit personne : le « crime » dont les hommes poursuivent leurs sœurs est exactement ce que font leurs mères et leurs épouses chaque nuit, en silence ; elles savent seulement mieux le cacher.
— Racha, écoute-moi. Ce que tu ressens n’est pas une honte. Mais ton frère y voit une honte, et tu vis chez lui. C’est la réalité, et d’ici je ne peux pas la changer.
— Alors qu’est-ce que je fais ?
— Je ne sais pas.
Elle le dit avec une sincérité douloureuse.
— Je ne sais qu’une chose : ne te perds pas pour regagner son approbation. Et ne te perds pas non plus pour lui prouver que tu es libre. Les deux coûtent trop cher.
— Et toi ? Tu t’es perdue ?
La question était un petit poignard.
— Peut-être… J’essaie de me retrouver.
Elle raccrocha et resta sur le balcon jusqu’à ce que l’aube grise éclaire le bord des immeubles d’en face. Quand elle rentra, Samir était réveillé, assis au bord du lit.
— Qui était-ce ?
— Ma mère. Racha a des ennuis.
— Quel genre d’ennuis ?
— Rien qui se raconte maintenant.
Il la regarda de ces yeux qu’elle ne se trompait pas à lire : les yeux d’un homme qui sent qu’il y a chez lui une porte fermée dont il ignore la clé. Il ne demanda rien. C’était, d’après ce qu’elle savait de lui, le plus qu’il pût faire.

Chapitre six

La maison de Majed
Majed se réveille avant l’aube, comme le faisait son père.
Quarante et un ans, employé au cadastre, marié à Souha, père d’une fillette de cinq ans, Sama. Il avait vingt-cinq ans quand son père mourut brusquement, et il s’était retrouvé en une nuit chef de famille : une mère, une sœur de treize ans, une maison à trois étages, des dettes que personne ne connaissait. Nul ne lui demanda s’il le voulait. On lui dit : « Tu es l’homme, maintenant. » Cette phrase, qui lui avait paru un honneur, pèse depuis seize ans sur ses épaules.
Par justice, il faut dire que Majed n’était pas un tyran. C’était un homme revêtu d’une autorité trop grande pour sa taille, qui s’y mouvait avec la raideur de qui craint de tomber. Chose étrange : les plus violents ne sont pas les plus forts, mais ceux qu’on a placés en position de force sans leur apprendre à s’en servir.
Cette nuit-là, après ce qui s’était passé avec Racha, il n’avait pas fermé l’œil. Il était resté dans le salon obscur, devant le téléphone brisé de sa sœur ; il avait remis la puce dans un vieil appareil pour relire les messages. Ils ne contenaient pas ce qu’il avait dit y trouver. Pas un mot obscène, pas de rendez-vous, pas de photo. Un homme qui demandait : « Tu n’es pas trop fatiguée aujourd’hui ? »
Il éteignit l’appareil.
Il savait que cela ne changeait rien. Il se répétait ce qu’il avait entendu toute sa vie : l’important n’est pas ce qui s’est passé, mais ce que disent les gens. Si les voisins apprenaient que sa sœur avait une relation avec un homme, personne ne s’enquerrait du contenu des messages. On dirait simplement : « la fille de untel ». Et une porte se refermerait sur elle, qui ne rouvrirait plus, puis sur Sama après elle, et sur le nom de son père accroché en haut du salon.
Il leva les yeux vers le portrait.
Son père, aux moustaches grises et au regard droit, l’écharpe de l’administration où il avait servi trente ans sur la poitrine. Majed passait devant chaque jour sans guère le regarder. Cette nuit-là, il ne put l’éviter, et il lui sembla que son père aurait dit : « Bien, tu as protégé notre nom. » Puis il comprit, avec une amertume dont il n’avait pas l’habitude, que son père n’aurait jamais frappé personne. Il regardait, et les têtes se baissaient. Majed n’avait pas le regard de son père ; c’est pourquoi il avait giflé. Voilà l’aveu véritable, qu’il n’avait fait à personne : il avait remplacé par la main une autorité qu’il n’avait pas héritée.
Et il avait peur. C’est ce qu’il refusait de nommer. À vingt-cinq ans, tout s’était écroulé d’un coup, et chaque fois qu’il comprenait qu’il ne savait pas comment les protéger, il avait tenté de les protéger en contrôlant. C’est la plus ancienne des confusions masculines : croire que celui qui tient la clé protège ceux qui sont à l’intérieur.
Sa mère entra à pas lents, son chapelet à la main.
— Tu n’as pas dormi.
— Non.
— La prière est dans un moment.
— Je sais, maman.
Elle s’assit devant le petit plateau.
— Majed, tu l’as giflée.
— Je sais.
— Ton père n’a jamais frappé aucune de nous.
— Papa pouvait crier sans frapper. Moi, je ne le peux pas.
Elle le regarda longuement, puis dit d’une voix basse :
— Tu n’es pas son père.
— Alors qui ?
— Tu es son frère. La différence est grande.
— Les gens ne voient pas la différence.
— Et tu écoutes les gens plus que ton cœur.
Il se tut, et son silence fut un aveu.
À l’aube, Souha sortit de la chambre et le vit toujours assis. Elle ne dit rien, mais posa devant lui un verre de thé. Elle resta un instant debout, puis dit d’une voix qu’on entendait à peine :
— Majed, si tu punis Racha pour protéger Sama, sache que Sama grandira et apprendra que l’amour est une chose pour laquelle on est frappé.
Il leva la tête.
— Et que veux-tu que je fasse ?
— Je ne sais pas. Mais je sais ce qu’il ne faut pas faire.
Elle ne discutait pas. Elle disait pour la première fois depuis des années ce qu’elle cachait.
Le soir, Majed alla jusqu’à la porte de la chambre de Racha. Derrière, il entendit un sanglot étouffé, de ceux qu’on pleure la bouche enfoncée dans l’oreiller pour que personne n’entende.
Il leva la main pour frapper. Puis la laissa retomber.
Il ne savait pas quoi dire. Il n’avait jamais appris dans sa vie un mot qui convienne à cet instant : ni « pardon », ni « je t’aime », ni même « ça va ? ». La langue des hommes de sa maison connaissait les ordres, les avertissements, les conseils, et restait impuissante devant la question. Cela peut sembler étrange à dire, mais une langue qui n’a pas de mot pour « pardon » n’en a, au fond, pas non plus pour « je t’aime », quand bien même ce dernier se chante dans les chansons.
Il resta une longue minute devant la porte, puis retourna au salon et s’assit dans le noir.
Cette nuit-là, dans sa peur sans nom, il était plus seul que sa sœur.

Chapitre sept

Un billet au dernier rang
Racha enseignait l’arabe aux élèves de seconde dans un collège privé de filles.
Elle y était retournée quinze jours après l’incident, et elle avait senti que les couloirs s’étaient rétrécis, que les collègues baissaient la voix à son passage. Nul ne disait rien : le quartier est petit et les nouvelles devancent ceux qu’elles concernent. C’est une sorte de châtiment que les lois ne connaissent pas et que les tribunaux ne jugent pas : être entouré d’un mur de politesse muette, sans savoir quelle pierre a été posée pour soi.
Un dimanche à midi, tandis qu’elle ramassait les cahiers de rédaction, un petit papier soigneusement plié glissa d’entre les copies.
Il n’était pas à elle. Il appartenait à une élève nommée Lamis, seize ans, calme, de grands yeux qui cachent plus qu’ils ne disent :
« À S., je ne sais pas si tu liras ceci. Je te voyais devant la porte chaque jour. Aujourd’hui tu m’as souri. Je n’ai pas dormi. Sais-tu que cela n’arrive qu’à moi ? L. »
Racha resta sans bouger.
Elle connaissait cette phrase. Pas ses mots, mais le frisson qu’elle porte : celui d’une fille qui porte un sentiment trop grand pour elle dans une maison où il n’y a pas de place pour le dire. Qui lit les billets des adolescentes, en n’importe quel pays, en n’importe quel temps, y trouve la même phrase : les noms changent, le frisson demeure, comme l’eau reste de l’eau quel que soit le vase.
La directrice, Mme Farida, entra : cinquante ans, un regard qui compte tout et ne se trompe pas dans ses comptes.
— Qu’est-ce que vous avez là ?
— Rien.
— Donnez-moi ce papier.
— Madame, c’est le billet d’une élève…
— Je suis la directrice de cette école, et je suis responsable de sa réputation.
Elle le prit, le lut, et son visage changea comme le ciel avant l’orage.
— Je convoque ses parents demain. Et nous la renverrons.
— Mais elle a seulement écrit !
— Cela suffit. C’est un établissement respectable, et ce qu’on écrit aujourd’hui, on le fait demain.
— Et lui ? S. ?
— Qui ?
— Celui à qui elle écrit. Peut-être un garçon du quartier, le frère d’une amie. Vous allez le renvoyer, lui ?
La directrice répondit froidement :
— Cela ne me regarde pas. Ce qui nous regarde, dans cette école, ce sont les filles. Les garçons ne relèvent pas de notre compétence.
Racha connaissait ce partage ancien, l’une des plus vieilles lois de notre histoire, qu’aucun parlement n’a votée et qu’aucun juriste n’a rédigée, et qu’on applique pourtant avec une exactitude que lui envieraient les plus grands États : la fille est jugée parce qu’elle a ressenti, le garçon ne l’est pas parce qu’il a plu. Deux limites différentes pour deux corps semblables.
— Alors je lui parlerai d’abord.
— Non.
— Madame, je ne demande qu’une heure.
La directrice la regarda longuement.
— Vous êtes une bonne enseignante, madame Racha. Mais votre réputation n’est pas au mieux, ces temps-ci. Je vous conseille de ne pas défendre les fautes des autres.
La menace était indirecte, et Racha la comprit tout entière. Notons ici un autre art des sociétés fermées : elles font de votre première faute une épée suspendue au-dessus de chaque vertu que vous accomplirez ensuite.
Après les cours, elle trouva Lamis seule sur les marches de pierre de la cour de derrière.
— Madame, vous avez lu le billet ?
— Je l’ai lu.
La jeune fille éclata en sanglots.
— Je n’ai rien fait ! Je ne lui ai pas parlé ! J’ai seulement… écrit.
Racha s’assit à côté d’elle.
— Lamis, écoute-moi. Ce que tu as ressenti n’est pas une honte.
La jeune fille releva la tête sans croire ce qu’elle entendait. Elle n’avait jamais entendu cette phrase de sa vie, ni à la maison, ni à la mosquée, ni à l’école : comme si elle écoutait une langue étrangère dont elle comprenait chaque mot sans pouvoir y croire.
— Mais mon père… et la directrice…
— Je sais. C’est la réalité où nous vivons. Mais ne laisse pas la réalité te persuader que tu es mauvaise. Tu as confiance en ta mère ?
— Un peu.
— Parle-lui avant qu’elle l’apprenne par un autre. Les mères savent protéger, même quand elles ne savent pas parler.
— Et si elle se fâche ?
— Elle se fâchera peut-être. Mais sa colère sera de la peur pour toi, non un jugement contre toi.
— Et est-ce que… est-ce que j’ai mal fait ?
— Non. Mais tu es jeune, et le monde est trop grand pour qu’un billet le protège.
Quand Racha rentra chez elle ce soir-là, elle ouvrit son vieil ordinateur et tapa dans la barre de recherche un mot qu’elle n’avait jamais tapé : « bourses d’études en Allemagne pour enseignantes ».
Des pages et des pages apparurent. Elle en choisit une, et resta longtemps à regarder le bouton « postuler ». Certains destins se jouent là, non dans les tribunaux ni dans les conseils, mais dans un doigt qui hésite au-dessus d’un bouton.
Puis elle appuya.

Chapitre huit

La papeterie
Il s’appelle Fadi, il a trente-trois ans.
Il tient une petite boutique à l’angle d’une rue étroite, où il vend des stylos, des cahiers, du papier : un héritage de son père, avec la charge de deux sœurs au lycée et d’une mère diabétique. Il ne s’est pas marié. Il disait n’en avoir pas le temps, et voulait dire qu’il n’avait rien qui pût décider une femme à l’accepter.
Il avait connu Racha à son école, où il livrait les commandes de cahiers. Il l’avait vue deux ou trois fois, debout près du bureau, comptant les cartons avec soin. Ils n’avaient échangé que des « merci » et des « je vous en prie ». Puis, un jour, elle lui avait demandé un stylo que la boutique n’avait pas ; il avait demandé le nom de la marque, noté la référence sur un papier, et lui avait envoyé la photo du stylo quand il était arrivé.
Ainsi commença tout. Ainsi commencent toutes choses, comme nous l’avons dit, par le plus petit de ce qui peut se voir.
Ce n’était pas de l’amour. C’étaient de courts messages, sur les stylos, puis les livres, puis le temps qu’il faisait. Il écrivait chaque jour : « Tu es bien rentrée ? » Elle répondait : « Oui. » Pas un mot n’offensait la bienséance. Mais tous deux savaient que cela dépassait les stylos, et savaient aussi que le langage poli n’est pas toujours celui de ce qui se dit. Souvent, chez nous, c’est la plus noble manière de dire ce qui ne se dit pas.
À midi, un de ces jours-là, un homme d’une quarantaine d’années se tint sur le seuil de la boutique, le visage sévère, les yeux qui ne dorment pas.
— Tu es Fadi ?
— Oui.
— Je suis Majed. Le frère de Racha.
Fadi se leva lentement et tendit la main. Majed ne la prit pas.
— C’est toi qui écris à ma sœur ?
— Oui.
Il n’avait pas l’intention de nier. Il avait répété cet instant cent fois dans sa tête.
— Et qu’est-ce que tu veux d’elle ?
— La connaître.
— Et tu sais qu’on ne la connaît pas comme ça.
— Je sais.
— Alors pourquoi ?
— Parce que je n’ai pas trouvé d’autre chemin.
— Ton chemin, c’était de venir chez nous, de frapper à la porte, de la demander à sa famille.
— Et vous m’auriez accepté ?
Majed ne répondit pas.
— Je suis le fils d’un vendeur de papeterie. Je n’ai pas d’appartement, pas d’économies. J’ai deux sœurs et une mère malade. Si j’étais venu chez vous, votre réponse était connue avant que j’ouvre la bouche.
— Ça ne te regarde pas.
— Peut-être. Mais c’est la raison. Je n’ai pas pu la demander, alors je lui ai écrit. Ce n’est pas la façon que j’aime, mais c’est la seule que j’aie.
Majed se tut, et son visage portait un trouble que Fadi n’attendait pas.
— Je ne l’ai pas touchée, je ne l’ai pas vue hors de l’école. Et je te jure que je n’ai pas écrit un mot dont j’aie honte.
— Moi, j’ai lu ce que tu as écrit.
— Et qu’est-ce que tu t’es dit ?
— Je me suis dit que tu étais un homme au beau langage.
— Y a-t-il à cela quelque chose de honteux ?
— Chez nous, il n’y a pas de place pour un beau parleur sans argent.
C’était le plus vrai de ce que dit Majed, et le plus dur. Fadi n’en fut pas blessé : il comprit que c’était là la frontière réelle. Ni la religion, ni la morale, ni l’honneur, comme le disent les discours, mais le salaire et la surface de l’appartement. Et c’est un scandale que nul n’aime reconnaître : que bien de ce que nous appelons « honneur » n’est qu’une petite porte qu’on ferme au nez des pauvres, dans la langue de la morale.
— Je ne lui écrirai plus.
— C’est ce qu’on te demande.
— Mais je te demande une chose.
— Quoi ?
— Ne sois pas dur avec elle. Elle n’a rien fait, sinon se réjouir que quelqu’un s’enquière d’elle.
Majed partit sans répondre.
La semaine suivante, les commandes de la boutique baissèrent. Le magasin voisin fit savoir que « la morale du voisinage » ne permettait pas de traiter avec celui qui harcèle les enseignantes. Ce n’était pas vrai, mais le quartier est petit, et un petit quartier ne demande pas de preuves ; il demande une histoire qui s’accorde avec ce qu’il redoute.
Pendant ces mêmes semaines, dans la maison où le téléphone avait été brisé, Racha s’assit à son bureau et écrivit sur une feuille : « Fadi, » puis jeta le stylo.
Elle l’avait fait des dizaines de fois. Depuis cette nuit-là, elle lui écrivait dans sa tête de longues lettres et de courtes, furieuses ou tendres, qui ne sortaient pas de sa tête. Pourquoi écrivait-elle ? Parce que l’écriture était la dernière chose qui lui restait. Lirait-il ? Non. Pour qui, alors ? Pour elle.
Elle reprit le stylo et écrivit : « Je veux te dire une chose que je n’ai dite à personne : je t’aimais. » Puis elle raya. La vigilance apprise à enseigner la langue lui rendait insupportable une phrase inexacte, même sur une feuille que nul ne verrait. Elle écrivit de nouveau : « J’aimais ce que j’ai senti avec toi. Ce n’est pas la même chose. »
Et c’était, en vérité, le plus vrai de ce qu’elle écrivit. Aimer un être, c’est le connaître, et elle ne l’avait pas connu : elle ne l’avait vu que dans une boutique et dans une voix sur un écran. Elle avait aimé qu’il lui demande. La question est peut-être le commencement de l’amour, peut-être le commencement de la solitude, et une femme de vingt-neuf ans à qui nul n’avait demandé comment elle allait de toute sa vie ne peut pas facilement les distinguer.
Elle continua : « Mon frère m’a appris à vouloir peu. Ma mère m’a appris à vouloir ce qu’on permet. L’école m’a appris à protéger mes élèves de tout désir. Alors j’ai peur de mon désir comme une mère a peur du feu. »
Et elle s’arrêta, car elle était arrivée à la question. Que voulait-elle ? Être acceptée ? Ce n’est pas un désir, c’est une condition. Être écoutée ? C’est le minimum. Et au-delà ? Alors elle écrivit le mot qu’elle n’avait jamais écrit, et le fixa comme on regarde un mot d’une langue étrangère : être touchée.
Elle eut honte. Pas du mot, mais de se dire à elle-même ce qu’elle disait à ses élèves : que le désir est naturel, sans parvenir à le croire. Parce qu’elle était une femme de vingt-neuf ans que personne n’avait touchée, et que ce n’est pas une honte, mais cela y ressemble aux yeux de ceux qui rangent les choses selon les ressemblances.
Dans la chambre voisine, son frère regardait le journal télévisé. Elle entendait sa voix étouffée et se demandait : est-il repentant, ou effrayé, ou les deux ? Le haïssait-elle ? Non. Elle le craignait un peu, l’aimait beaucoup, et c’est douloureux, car l’amour et la peur cohabitent chez eux comme le pain et le sel, et l’on ne sait lequel donne sa saveur à l’autre.
Puis elle conclut : « Je ne sais pas ce que sera la fin de tout cela. Mais j’ai décidé : je partirai. Non que je te fuie, toi ou mon frère, mais parce que je n’ai jamais vécu, et que je veux savoir à quoi ressemble vivre. Peut-être nous rencontrerons-nous un jour, peut-être pas. Mais je te remercie, parce que, par un midi ordinaire, tu m’as demandé le nom d’un stylo. »
Elle plia la feuille. L’enverrait-elle ? Non. Parce qu’elle n’était pas pour lui. Elle était pour elle.
Elle se leva, ouvrit le tiroir du bureau et la glissa sous le livre de grammaire, où elle rangeait tout ce qu’elle ne disait pas. Le tiroir était plein de papiers, dont chacun était une petite frontière qu’elle avait tracée de sa main, en cachette.
Quant à Fadi, trois mois plus tard, il avait vendu la moitié de son stock. Six mois plus tard, il accepta une offre de travail dans un pays lointain, dans l’entrepôt d’une société de logistique, pour un salaire qui suffisait à rembourser la dette de son père et à envoyer ses sœurs à l’université.
La dernière nuit, il s’assit dans la boutique vide et sortit du tiroir une feuille pliée et dépliée bien des fois, où il avait recopié de sa main le dernier message qu’il avait envoyé avant que le téléphone de Racha soit brisé :
« Je ne sais pas ce que tu es pour moi. Mais je sais que j’ai pris l’habitude d’attendre le soir. »
Il le lut, puis le glissa dans la poche de sa veste.
Il ne dit à personne qu’il partait pour elle, et cela n’aurait pas été tout à fait vrai. Il partait parce que le pays s’était resserré sur lui, et que les rêves qui n’ont pas de quoi payer doivent apprendre à marcher ailleurs. Il ferma la porte derrière lui et remit la clé au propriétaire de la boutique voisine.
Il ne savait pas qu’une femme, dans une ville lointaine, attendait la réponse à une demande de bourse pour étudier la pédagogie de la petite enfance. Elle ne savait pas qu’un homme, dans une autre ville, portait une lettre pour elle dans sa poche.
Certaines histoires ne voient pas leurs fins se rejoindre. Mais elles continuent de marcher dans deux directions parallèles, comme si chacune portait témoignage pour l’autre.

Chapitre neuf

La chambre 210

Dans la chambre 210 vit M. Walter depuis onze mois.
Soixante-quatorze ans, veuf, ingénieur retraité des chemins de fer, il avait vendu sa grande maison après la mort de sa femme, parce que le silence y doublait les bruits. Il avait trouvé à l’hôtel ce qu’il n’avait trouvé nulle part ailleurs : des visages qui changent chaque jour, du service, une chambre où il n’a rien à réparer. Telle est la consolation de la vieillesse moderne, à l’Ouest surtout : voir sa solitude gérée avec efficacité, si bien que personne, ni lui-même, n’en sent le poids.
Et chaque jeudi à seize heures, Gertrud vient.
Soixante-neuf ans, ancienne voisine de Hanane dans l’immeuble d’à côté, professeure de musique à la retraite, un petit chapeau sur la tête et une boîte de chocolats à la main. Elle s’assoit avec lui au petit café du rez-de-chaussée ; ils boivent du thé et se disputent sur tout : la politique, le temps, la musique de Schubert, l’inventeur du tramway.
Hanane l’avait remarqué, parce qu’elle remarque tout, ce qui est à la fois le fléau et la vertu de ceux qui travaillent en silence. Elle avait remarqué que Gertrud, les deux premiers mois, s’asseyait droite au bord de sa chaise ; qu’au quatrième elle avait commencé à se détendre ; qu’au sixième elle posait la main sur son bras quand elle riait. Elle avait remarqué aussi, un jeudi matin en nettoyant la 210 après leur départ, deux tasses sur la table près du lit et une robe soigneusement pliée sur le fauteuil.
Elle n’avait pas été surprise. Elle avait ressenti quelque chose de plus complexe : une envie propre. Une femme de quarante-trois ans envie-t-elle une femme de soixante-neuf parce qu’elle est encore aimée ? La réponse est claire : oui. Et combien cette réponse est dure ! Car elle signifie que cela n’a plus affaire à l’âge, ni à la religion, ni au pays, mais à quelque chose de plus simple et de plus rare : qu’une femme ose être vue.
Un jeudi, Gertrud entra dans l’hôtel avec dans le visage une colère qui ne lui était pas coutumière, suivie d’un homme d’une quarantaine d’années en manteau élégant, qui lui ressemblait autour des yeux.
— Voici mon fils Michael, dit-elle à Hanane dans le couloir sans ralentir. J’espère que cela ne vous dérange pas de rester à proximité : j’aurai peut-être besoin d’un témoin.
— De quoi ?
— De ce que je suis encore saine d’esprit.
Elle s’assit au café, Michael en face d’elle, et Walter, plus loin, regardait sans intervenir. Hanane n’espionnait pas. Elle essuyait la table voisine avec une lenteur exagérée, distinction subtile que ne reconnaissent que ceux qui vivent des miettes de ce qu’ils entendent.
— Maman, tu as soixante-neuf ans.
— Je sais. Je m’en souviens.
— Un homme dont nous ne savons rien. Un étranger dans un hôtel. Et vous avez l’air de…
— Dis-le.
— … d’être très proches.
— Oui. Nous le sommes.
Michael se tut un instant, comme s’il ne s’attendait pas à une telle netteté. Et cette netteté était ce qui l’effrayait vraiment : nous acceptons aisément les péchés de nos parents tant qu’ils ne les appellent pas par leur nom.
— Qu’est-ce qu’il veut de toi ?
— Rien. Sa pension est plus grosse que la mienne.
— Maman…
— Qu’est-ce que tu veux entendre, Michael ? Que je suis seule ? Oui. Que ma vie, après la mort de ton père, a été une salle d’attente ? Oui. Qu’un homme un peu fou a trouvé en moi ce que plus personne ne songeait à regarder ? Oui. Que mon corps, à soixante-neuf ans, n’a pas pris sa retraite avec le reste de mes organes ?
— Maman !
— Oui. Cela aussi.
Michael baissa la tête, le visage empourpré. À cet instant, à parler exactement, le fils était l’enfant, et la mère la seule adulte de la table.
— Les gens parlent. Et mes sœurs…
— Et qui a dit que ce sont les gens qui vivent ma vie ?
— Et si tu tombes malade ? Et s’il meurt ?
— Alors j’aurai du chagrin. J’en aurais eu de toute façon.
Tous se turent. Walter s’approcha enfin et se tint à côté de la chaise de Gertrud sans s’asseoir, appuyé sur sa canne.
— Monsieur Michael, je ne veux de votre mère ni argent ni maison. Je veux quelque chose de plus simple et de plus difficile : m’asseoir une fois par semaine avec elle sans avoir l’impression d’attendre la mort.
— Et vous l’aimez ?
— Je ne sais pas si c’est le mot. Mais je n’ai pas ressenti cela depuis quarante-trois ans.
— Et moi, je ne vous aime pas, dit Michael d’une voix fatiguée.
— Personne ne vous le demande.
Michael se leva enfin et dit : je vais réfléchir. Puis il sortit.
Quand il eut disparu, la main de Gertrud trembla sur la table. Walter la prit lentement devant tous, comme on accomplit un petit acte révolutionnaire.
Cette nuit-là, Gertrud s’assit chez elle devant la coiffeuse que son mari lui avait achetée pour leur vingtième anniversaire de mariage, un miroir ovale dans un cadre de bois sombre, avec une petite éraflure à un coin. Elle regardait son visage comme on regarde la photographie de quelqu’un qu’on a connu autrefois.
Elle toucha la peau sous son œil. Son visage ancien était tendu, sa voix plus haute, son rire plus fréquent. Elle négligeait le miroir, alors, parce qu’elle était jeune et n’avait pas besoin de se regarder. Aujourd’hui, elle en avait besoin.
Elle se mit à peigner ses cheveux argentés, et dans sa tête un petit chœur : Michael, la voisine, ses sœurs, ses camarades de chorale, tous disant d’une seule voix : « À cet âge ? » Ce qui la blessait n’était pas la question, mais qu’elle en connaissait la réponse : et pourquoi pas ? Mais elle ne se croyait pas à chaque fois. Elle ne doutait pas quand elle parlait, mais quand elle regardait son corps.
C’était là le point sensible. Dans son esprit, elle avait encore trente-cinq ans, et son corps disait autre chose. Chaque fois qu’elle pensait que Walter pouvait la voir telle qu’elle était, elle frémissait. Non qu’elle craigne qu’il déteste ce qu’il voyait : il ne la regardait pas ainsi. Mais elle craignait de se détester elle-même, de détester ce corps que le monde lui avait appris à effacer passé soixante ans : des vêtements amples, des conversations sur les petits-enfants, le silence.
Et que voulait son corps ? Elle ne l’avait jamais dit à voix haute. Qu’on le touche.
Arrêtons-nous ici pour dire une chose que sait quiconque a fréquenté des personnes âgées en faisant semblant de l’ignorer : le désir ne prend pas sa retraite. Ce qui prend sa retraite, c’est notre permission. Et toutes les sociétés, d’Orient comme d’Occident, s’accordent sur cette étrange chose : retrancher l’amour aux grands-parents et appeler cela du respect.
Elle prit sur la coiffeuse une petite photo de Hans : un homme de cinquante ans au large sourire et à l’absurde chapeau. Après sa mort, elle s’était dit : ce chapitre est clos, et elle s’était mise à vivre sans désir, sans douleur, sans rien, et avait appelé cela la sécurité. Mais c’était du silence. Ce qu’elle faisait était-il une trahison envers lui ? Non. La trahison n’est pas d’aimer, mais de faire semblant de n’avoir pas changé. Elle n’avait trahi personne. Elle s’était seulement réveillée.
Elle remit la photo à sa place et décida de dire à Walter, le jeudi suivant, ce qu’elle venait de se dire : qu’elle avait peur d’être vieille devant lui. Et s’il répondait : « Moi aussi », alors ils auraient peur ensemble.
Elle sourit, et éteignit la petite lampe. Dans l’obscurité, le miroir garda l’image d’une femme assise bien droite, avec dans les yeux quelque chose qui n’avait pas pris sa retraite.
Quant au hall de l’hôtel, le lendemain, Hanane regarda les deux qui se tenaient la main, et pensa à ce qui ne lui était jamais venu à l’esprit : que la honte qu’on lui avait appris à porter sur le désir ne suit ni l’âge, ni la loi, ni la géographie. Elle suit celui qui s’obstine à la porter.
Elle remarqua que Karim, debout à la réception, regardait la même scène, et que Katrin, de l’autre côté du hall, le regardait, lui.

Chapitre dix

Pluie sur le pont
Un jour de novembre, la pluie s’abattait sur Waldburg comme si le ciel avait décidé de laver la ville entière.
Le service de Hanane s’était terminé plus tôt parce que celle qui devait la remplacer était tombée malade ; elle était restée jusqu’à dix heures du soir. Karim, comme d’habitude, prenait la relève de nuit.
— Tu rentres en bus ?
— Il n’y a pas de bus. La ligne est coupée à cause de l’inondation.
— Je te raccompagne.
— Non. Je ne veux pas que…
— Hanane, tu habites à quatre kilomètres. Je ne suis pas obligé d’y voir autre chose.
Elle hésita. Puis dit :
— D’accord.
Sa vieille voiture sentait le plastique chaud et le café ; à la radio, une vieille chanson arabe. Quand Hanane la reconnut, elle retint un sourire.
— Fairouz ?
— Mon père l’aimait.
— Le mien aussi.
Ils se turent. Les essuie-glaces battaient une mesure régulière sur la vitre, la ville passait autour d’eux comme un rêve détrempé.
— Tu es heureuse ? demanda soudain Karim.
— Quelle question !
— Ce n’est pas une question. J’essaie seulement de comprendre.
— Quoi ?
— Comment on passe sa vie dans les maisons des autres sans se lasser.
— Je me lasse. Je ne le dis pas, c’est tout.
— Pourquoi ?
— Parce que personne ne demande.
Il s’arrêta à un feu rouge. Il la regarda ; elle regarda droit devant.
— Quand j’étudiais l’architecture, on me demandait mon avis, dit-elle à voix basse.
— L’architecture ?
— J’ai fait deux ans d’architecture à l’université de Homs avant de me marier. Samir a dit qu’une épouse n’étudie pas après le mariage.
— Je ne le savais pas.
— Personne ne le sait. Je ne raconte pas.
Pourquoi l’écoutait-il ainsi ? Il ne le savait pas. Peut-être parce qu’il y avait dans sa voix le même fil de nostalgie qu’il reconnaissait en lui : un pays qu’on ne rend pas, une langue qu’on parle à voix basse pour que personne ne l’entende.
— Depuis des années, dit-elle, personne ne m’a demandé ce que je veux. Ni Samir, ni Leïla, parce qu’elle est petite, ni ma mère. Et toi, tu viens de me demander si j’étais heureuse. Tu sais comme cela m’a paru étrange ?
Karim tendit la main vers le levier de vitesse, et ses doigts effleurèrent le dos de la main qu’elle y avait posée sans y prendre garde.
Personne ne retira sa main.
Trois secondes passèrent, ou quatre. Elles parurent une éternité. Dans de telles secondes, pour qui connaît la vie, se décide ce que des années ne décident pas : ni dans la parole ni dans l’acte, mais dans l’abstention qui précède l’acte.
— Karim, murmura Hanane.
— Je sais.
— Je suis mariée.
— Et moi je dors encore dans la chambre 307 avec une femme mariée.
Elle le regarda, stupéfaite.
— Tu ne me dis pas cela pour y gagner quelque chose.
— Non. Je te le dis parce que je ne veux pas te tromper. Je ne veux pas que tu me croies un saint qui raccompagne une femme sous la pluie.
Elle retira sa main doucement, sans brusquerie.
— C’est ce dont j’avais besoin.
— Quoi ?
— Que quelqu’un me dise la vérité sans essayer de me gagner.
Quand ils s’arrêtèrent devant son immeuble, elle ouvrit la portière et hésita.
— Merci.
— De quoi ?
— De n’avoir rien dit de joli.
Elle descendit sous la pluie et courut jusqu’à l’entrée.
Ce qu’elle ne remarqua pas, ni Karim qui continuait de la regarder s’éloigner, c’est le rideau qui bougea légèrement au deuxième étage de l’immeuble voisin.
Mme Oum Firas, voisine arabe de soixante ans, se tenait à la fenêtre, une tasse de thé à la main. Et au matin, avant même de préparer le petit-déjeuner, elle avait téléphoné à trois femmes du quartier :
— J’ai vu Oum Leïla avec un homme dans une voiture, la nuit, dit-elle.
Elle n’en dit pas plus. Le quartier n’a pas besoin de plus. Et c’est ici que paraît la dernière loi de ce petit monde : la vérité pèse peu, et une demi-vérité dite sur un ton de sollicitude pèse plus que la vérité entière.

Chapitre onze

Le Couchant rouge
Karim ne buvait pas, d’ordinaire.
Mais une semaine après cette nuit-là, quand Katrin lui avait dit dans la cuisine de service, avec un calme dur, qu’elle ne voulait pas que « ce qui existe entre eux devienne une chose qui ait un nom », que son mari rentrait le mois prochain, et que le « contrat d’organisation » n’avait pas de place pour un homme qui tombe amoureux, il avait quitté son service et marché sans but vers le quartier de la gare.
C’était un quartier que le tourisme ne connaît pas. Des boutiques fermées, une gare qui luit dans l’obscurité, et entre les ruelles des lumières rouges et bleues qui promettent aux gens ce que personne ne croit, et où tout le monde va. Chaque grande ville a un quartier pareil, qu’elle place à son extrémité comme une maison bien tenue range son placard au bout du couloir : il existe, mais on n’en demande rien.
Il entra dans un petit bar nommé « Le Couchant rouge ».
Il y avait une lumière basse, une odeur de vieux tabac, une musique qui ne cherchait pas à se faire entendre. Il s’assit au bord du comptoir et commanda un whisky dont il ignorait le nom. Quelques minutes plus tard, une jeune femme s’assit à côté de lui, vingt-quatre ans sans doute, dans une robe rouge serrée, les yeux fatigués de cette fatigue que le maquillage ne cache pas.
— Tout seul ?
— Oui.
— Moi aussi.
Elle lui sourit, d’un sourire qui avait de l’entraînement.
— Je m’appelle Anca. Je suis roumaine. Et toi ?
— Karim.
— Arabe ?
— Syrien.
— J’aime bien les Arabes. Ils laissent de bons pourboires.
Il ne sut pas s’il devait rire.
— Combien tu demandes ? Il n’avait pas voulu le dire si durement, mais c’était sorti.
— Une heure avec moi : cent euros. Pour le reste, on s’arrange.
— Il n’y aura pas de reste.
Elle haussa les sourcils.
— Tu es pratiquant ?
— Non. Je suis fatigué, c’est tout.
— Ce n’est pas une raison. Ils sont tous fatigués, ceux-là.
Et elle désigna du menton les hommes silencieux aux tables.
Karim continuait de la regarder. Il remarqua que sa main droite tremblait légèrement quand elle tenait son verre, et que ses yeux se tournaient toutes les deux minutes environ vers un homme massif au fond du bar, qui se tenait comme se tient un gardien, non comme un gérant.
— Cet homme ?
— Ne regarde pas. Il croit que nous sommes amis.
— Et que fait-il ?
— Il garde mon passeport. Pour ma protection. C’est ce qu’il dit.
— Tu es ici de ton plein gré ?
Son regard était pour moitié un rire et pour moitié autre chose.
— « De plein gré », c’est un grand mot. Je suis venue pour être serveuse dans un restaurant. Un ami de mon village m’avait dit que la paye était trois fois meilleure. À l’arrivée, ils ont pris mon passeport « pour les papiers ». Au bout d’un mois, on m’a dit que je devais le prix du voyage, du logement, des vêtements. Et puis…
Elle n’acheva pas.
— On peut aller à la police.
— Non.
Elle l’avait dit vite et froidement.
— Pourquoi ?
— Parce que dans mon village ils savent où je travaille. Parce que ma mère est malade, que mon frère est à l’école, et l’argent que j’envoie… Parce que l’homme connaît mon adresse. Et la sienne.
— Anca, il y a des lignes d’aide pour les victimes de la traite…
— N’essaie pas de me sauver.
Elle le regarda durement.
— Ça irait plus mal. Toi, tu pars, et moi je reste. Bois, paie, et demain tu seras dans ton lit. C’est mieux pour nous deux.
Karim ne dit rien. Il avait cru que le monde libre, celui des hôtels ouverts et des relations gérées par des contrats d’organisation, n’avait pas de frontières. Il en avait, mais leurs noms avaient changé : la frontière de l’argent, celle du passeport, celle de la peur. Et ce sont les plus cruelles, parce qu’on ne les voit pas, qu’aucun État ne les garde, qu’aucun honneur ne les défend, et qu’on ne les nomme pas dans les discours.
Il posa cent euros sur le comptoir.
— Pour l’heure.
— Et après ?
— Rien. Assieds-toi, c’est tout. Parle-moi de ton village.
Elle le regarda comme on regarde un animal étrange qu’on n’a jamais vu. Puis elle lui parla d’une maison sur la colline, d’un noyer vieux de trois cents ans, d’un petit frère qui rêvait de devenir médecin.
Quand il partit, à trois heures du matin, il nota dans son téléphone le numéro de la ligne d’aide aux victimes de la traite. Il ne savait pas s’il appellerait.
Au matin, il trouva Katrin qui l’attendait dans le hall.
— Tu n’as pas dormi.
— Non.
— Qu’as-tu fait ?
— Je suis allé dans un endroit où des gens se vendent. Et j’ai appris que la « liberté » que je vous enviais a un autre visage.
Elle le regarda en silence. Puis dit :
— Je connais un avocat qui travaille sur ce genre d’affaires. Donne-moi le nom du bar.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est la première fois que tu me demandes quelque chose.
Ils appelèrent ensemble la ligne ce matin-là. Une semaine plus tard, quand Karim retourna au « Couchant rouge », il trouva les fenêtres closes et une affiche sur la porte. Il interrogea un serveur du café voisin, qui haussa les épaules : « Fermé. La police est venue. Je ne sais pas ce qui est arrivé aux filles. »
Karim ne sut jamais ce qu’était devenue Anca. Ce fut la plus difficile des vérités, et la plus réaliste : certaines histoires ne finissent pas où nous voulons, et quand nous intervenons, nous ne savons pas toujours si nous avons sauvé quelqu’un.
Quant à Katrin, elle rentra chez elle ce soir-là, seule.
Katrin aime les chiffres, et les nuits où Thomas est à Singapour ou à Shanghai, elle s’assoit dans son petit bureau, ouvre un carnet noir et écrit en deux colonnes : « Ce que j’ai » et « Ce que je veux ». Ce soir-là elle écrivit : « Ce que j’ai : un emploi. Une maison. Un mariage sans guerre. Des amies. La liberté. » Et sous la seconde colonne, le stylo s’arrêta.
Elle resta longtemps silencieuse. Puis elle écrivit, rayas, écrivit de nouveau : « Je veux Karim. »
Pourquoi avait-elle rayé ? Parce que cela n’entre pas dans le tableau. Et qui avait fait le tableau ? Elle. Pourquoi ne pas le changer ? Parce que changer n’est pas si facile. Elle se leva, se versa un petit verre de vin, et comprit ce qu’elle savait sans l’avoir nommé : que le « mariage de la liberté », qui lui avait paru, sept ans plus tôt, intelligent, mûr, européen, était en réalité un rempart, qui la gardait d’avoir besoin de quelqu’un. Elle tenait cela de sa mère, qui avait compté sur son père, qui l’avait quittée, et avait dit à sa fille : « Ne compte jamais sur personne. » Katrin avait donc bâti une maison où personne ne pouvait la laisser, parce que personne n’y habitait.
Karim la faisait avoir besoin, et cela l’effrayait. Parce que toute relation commencée dans le besoin s’était, dans sa mémoire, finie par la perte. Pourquoi ne pas se contenter de l’immunité ? Parce que toute relation commencée dans l’immunité s’était finie dans le vide. Elle ne trouva pas de réponse.
Elle tendit la main vers le carnet et traça une troisième colonne : « Ce que je crains. » La liste comptait cinq points : qu’il s’attache à elle sans qu’elle puisse lui répondre ; qu’elle s’attache à lui sans qu’il lui réponde ; de découvrir qu’elle ne sait pas aimer sans conditions ; de tromper Thomas non par le fait mais par la franchise ; d’être bavarde et destructrice comme l’était sa mère.
Elle relut la liste, et le quatrième point était le plus étrange. Elle ne craignait pas une trahison charnelle, puisque le contrat la permet. Elle craignait la franchise : dire un jour à Thomas : « Je suis tombée amoureuse. » Cette phrase seule est hors contrat.
— Tu l’aimes ? se demanda-t-elle.
— Je ne sais pas si c’est le mot. Mais quand je le vois, je cesse de compter. De calculer pertes et profits. Je le regarde, c’est tout.
— C’est de l’amour.
— Ou de l’attirance.
— Ou les deux.
Elle ferma le carnet. Elle lui avait dit : « Ne grossissons pas l’histoire », et elle l’avait dit par peur, et elle savait qu’il avait compris et qu’il en souffrirait, et qu’elle portait la responsabilité de cette souffrance. S’excuserait-elle ? Non. Elle dirait la vérité quand elle la connaîtrait, c’est-à-dire quand elle cesserait de se cacher derrière le mot « liberté ».
Elle but la dernière gorgée et dit à voix basse que la vraie liberté n’est pas de n’avoir besoin de rien, mais d’avoir besoin et de l’avouer. Sur une feuille neuve, elle écrivit : « Demain : parler à Thomas. »
Elle regarda la phrase, et ne la raya pas.

Chapitre douze

Ce que le téléphone a révélé
Samir cherchait un chargeur pour son téléphone.
Il était entré dans la chambre de Leïla pendant qu’elle était dans la salle de bains, et avait trouvé son portable sur le lit, allumé sur un nouveau message. Il ne voulait pas regarder. Il ne savait pas que ce qu’il allait voir briserait quelque chose en lui pour le reste de sa vie.
L’écran n’était pas verrouillé : Leïla oubliait parfois.
Marc : « Tu me manques. On se voit demain ? Ne le dis à personne. »
Puis des photos, puis des messages plus anciens. Et quand il fit défiler du doigt, tremblant, il trouva une photo de sa fille avec un garçon blond sur les marches de la bibliothèque, riant, leurs mains côte à côte.
Il s’assit sur le lit. Il ne lisait pas bien l’allemand, mais il reconnut le nom de l’homme, comprit le mot « demain », comprit « ne le dis à personne ». Cette phrase se comprend dans toutes les langues, et un père n’a pas besoin de dictionnaire pour savoir ce qu’elle veut dire.
Leïla sortit de la salle de bains enveloppée dans une serviette, et vit son père assis, le téléphone à la main. Personne ne bougea.
— Papa…
— Qui est-ce ?
— Qui ?
— Cet homme. Celui qui dit de ne le dire à personne.
— Papa, rends-moi le téléphone.
— Qui est-ce ?
Sa voix s’éleva, la porte du salon s’ouvrit, et Hanane parut, le visage affolé.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Demande-lui ! Demande à ta fille !
— Samir !
— Ta fille voit des hommes !
— Je ne le vois pas ! cria Leïla, qui commençait à pleurer. Je ne l’ai jamais vu !
— Et le garçon ?
— C’est Jonas ! Un camarade ! On se tient la main, c’est tout !
— Vous vous tenez la main ?! Et ça ? « Ne le dis à personne » ?
Et il leva la main.
Nul ne sait comment cela arriva. Samir n’était pas un homme violent. Mais tout ce qu’il y avait en lui de peur, de colère, de honte héritée se leva d’un seul coup, et sa main était en l’air au-dessus du visage de sa fille. Il est de ces instants de la vie où l’on juge un homme non sur ce qu’il a fait, mais sur ce qu’il était sur le point de faire, et sur ce qu’un autre l’a empêché de faire.
Hanane se plaça entre eux.
— Non.
Elle le dit avec un calme qu’il ne lui connaissait pas.
— Écarte-toi.
— Non. Tu ne la frapperas pas. Tu sais que tu ne le feras pas.
— C’est toi qui l’as pervertie !
— Peut-être. Et peut-être est-ce toi qui lui as appris à cacher. Si elle avait pu te parler, il n’y aurait pas eu « ne le dis à personne » dans son téléphone.
Leïla regardait ses parents comme on regarde un film dont on ignore la fin.
— Et toi, Hanane ? dit Samir lentement, la voix tombée à un niveau effrayant. Tu as quelque chose à raconter ?
— Sur quoi ?
— Oum Firas m’a appelé aujourd’hui. Elle dit qu’elle t’a vue dans la voiture d’un homme, la nuit.
Tous se turent.
Hanane aurait pu nier ; elle aurait pu dire que c’était un collègue qui l’avait raccompagnée, ce qui était vrai. Mais elle regarda sa fille, debout devant elle dans sa serviette mouillée et sa peur, et comprit que l’instant ne permettrait pas la demi-vérité.
— Oui. Un homme m’a raccompagnée sous la pluie. Un Syrien, de l’hôtel. Il ne s’est rien passé. Mais, dans la voiture, j’ai senti pour la première fois depuis des années que quelqu’un voulait m’entendre. Et cela m’a fait plus peur que s’il m’avait touchée.
Samir la regardait comme s’il la voyait pour la première fois.
— Et est-ce que…
— Non. Mais je pense. C’est la vérité que je ne peux pas nier. Je suis un être humain, Samir, pas seulement une épouse.
Il s’assit sur le lit à côté de sa fille, la tête serrée dans les mains. De longues minutes passèrent. Dans le silence, Leïla dit d’une voix ténue :
— Papa… l’homme qui m’écrit… je ne le connais pas. Il est plus vieux que moi. Et j’ai peur de lui.
Il releva la tête.
— Quoi ?
— J’avais peur. Je voulais te le dire. Mais je savais que tu m’enfermerais, et que maman serait triste. Alors je n’ai rien dit à personne. Et lui me disait que personne d’autre que lui ne me comprenait.
Le visage de Samir se contracta comme si on lui avait frappé la poitrine, et il ne dit rien.
Hanane tendit la main et prit celle de sa fille, et après un instant d’hésitation, Samir tendit la sienne et prit l’autre. Tous trois sur le lit, dans une petite chambre, sans paroles.
Le lendemain, ils se rendirent à l’école. Mme Brandt et la conseillère d’éducation les reçurent, et ils ouvrirent le téléphone ensemble. La conseillère expliqua, d’une voix calme et ferme, que ce qui s’était passé avait un nom, que Leïla n’avait rien fait de mal, que toute la faute revenait à un adulte qui choisit une fille de seize ans. Qu’il existait une police spécialisée, et que ce n’était pas une histoire qu’on enterre.
Samir demanda avec peine :
— Est-ce qu’on punira ma fille ?
— Jamais. On ne punit que celui qui exploite.
Il avait besoin de l’entendre deux fois.
Quinze jours plus tard, la police téléphona. Ils avaient découvert que « Marc » n’était pas photographe, qu’il utilisait plusieurs noms, que son téléphone contenait les numéros de huit autres filles dans différents Länder. Dans deux cas, cela n’avait pas dépassé l’échange de messages ; dans d’autres, cela l’avait dépassé, et ces cas-là ne se racontent pas ici.
Ce soir-là, Leïla s’assit dans sa chambre, le visage enfoncé dans l’oreiller, et dit :
— Je croyais que c’était de l’amour.
Hanane, assise à côté d’elle, dit :
— Tu avais besoin que quelqu’un t’écoute. Et lui a reconnu ce besoin et en a profité. Ce n’est pas une honte d’avoir besoin. La honte est pour lui.
— Et Jonas ?
Hanane sourit, fatiguée.
— Jonas, c’est autre chose. Aime celui qui pose sa main à côté de la tienne, pas dessus.
Leïla rit en pleurant.
— Comment tu sais ça ?
— Je suis ta mère.
Quant à Samir, il conduisit son camion jusqu’à Munich, à trois heures cette nuit-là.
L’autoroute à trois heures du matin n’est pas une route. C’est un fleuve noir qui coule en silence. La radio était éteinte et le pare-brise brillait de gouttes de pluie. C’était le seul endroit où il parlait avec lui-même, et quand il ne parlait pas avec lui-même, il entendait la voix de son père.
La voix de son père venait toujours en phrases courtes, sèches comme la terre : « L’homme ne pleure pas. » « L’homme ne demande pas. » « Ce que la femme dit à la maison s’oublie, ce qu’elle fait dehors se punit. » Sa main tremblait sur le volant comme elle avait tremblé quand il avait vu sa fille avec le garçon. Et il n’y avait rien à nier : il aurait levé la main, et seul le fait que Hanane se soit dressée l’en avait empêché.
Il dit à la voix de son père : je ne suis pas toi. Et la réponse vint : non, tu es plus faible. Il dit : non, j’essaie de comprendre pourquoi ma fille avait peur de moi. La voix du père se tut un moment, puis dit : parce que tu es l’homme de la maison, et cela veut dire que tu la protèges. De quoi ? Du monde. Et si le monde dont elle a peur, c’est moi ?
C’était une question nouvelle. Dans tout ce qu’il avait hérité, il n’avait pas de réponse. Il ouvrit un peu la vitre, et un air mouillé entra, et il dit à voix haute, au camion seul et à la nuit : j’ai peur. Que Leïla devienne une femme que je ne connais pas. Que Hanane me regarde et ne voie pas un homme. Que j’aie passé vingt ans à porter la « maison » sur mes épaules, sans demander une seule fois : de quoi ont besoin ceux qui l’habitent ? Et pourquoi ne l’avait-il pas demandé ? Parce qu’il n’avait pas appris comment, et craignait que la réponse soit plus grande que lui.
Un panneau vert passa : « München 120 ». Et une autre voix vint, qu’il ne reconnut pas tout à fait, celle de la conseillère familiale arabe du centre municipal, cette femme calme qui lui avait dit une fois : « Vous n’avez pas besoin d’être fort. Vous avez besoin d’être présent. » Présent comment ? S’asseoir à côté d’elle, sans télévision. Et dire quoi ? Rien ; demander : « Tu n’es pas trop fatiguée aujourd’hui ? » Et il rit d’un rire rauque, car c’était la phrase la plus simple du monde, et il ne l’avait pas dite depuis vingt-trois ans.
Et il se posa une question brusque, qui ne ressemblait pas aux hommes parmi lesquels il avait grandi : l’aime-t-il ? Oui. Il ne sait pas si c’est le mot, mais il sait que lorsqu’elle était partie deux jours chez sa mère, il y a cinq ans, il n’avait pu manger, qu’il n’aimait pas que quiconque la touche, et qu’il ne le lui avait jamais dit. Et s’il croyait la posséder ? Alors on distingue entre aimer et posséder : celui qui aime la veut heureuse, celui qui possède la veut immobile.
Ses yeux brillèrent. Il se souvint d’un petit papier que la conseillère avait écrit de sa main : « Les limites saines entre époux ne consistent pas à s’interdire l’un l’autre, mais à savoir ce qui blesse l’autre pour l’éviter, et ce qui le réjouit pour l’offrir. » Et il pensa : j’ai possédé toute ma vie beaucoup de limites, mais toutes pour interdire aux autres. Je ne me suis jamais tracé une seule limite qui m’arrête, moi : ne pas lever la main, ne pas dire « cela ne te regarde pas », ne pas laisser le silence s’asseoir entre moi et ceux que j’aime. En serai-je capable ? Il essaiera.
À la première aire de repos, il gara le camion, coupa le moteur, et resta longtemps assis. Puis il sortit son téléphone, n’appela personne. Dans l’application des notes, il écrivit : « Demain : lui demander si elle est fatiguée. »
Il referma le téléphone et resta à regarder la pluie.

Chapitre treize

Frontières de sable
Rien ne s’acheva de façon tranchée. Ni la vie ne finit ainsi, ni les romans sincères.
Samir et Hanane devaient décider de ce qu’ils feraient. Ils allèrent donc, contre leur habitude, chez une conseillère familiale arabophone, dans un petit centre municipal. Cela ne lui plut pas d’abord, et il s’assit raide sur sa chaise en disant : « Nous ne racontons pas nos problèmes aux étrangers. » Mais la conseillère lui dit avec douceur :
— Quand vous ne les racontez pas aux étrangers, vous les racontez à votre fille, sans paroles.
Samir exigea que les séances restent confidentielles ; elle y consentit. À la quatrième, il dit à Hanane ce qu’il ne lui avait pas dit depuis vingt ans :
— Je ne sais pas comment être l’homme que ton cœur veut.
— Et moi je ne sais pas comment te dire ce que mon cœur veut.
— Alors on commence par là ?
— On commence par là.
Ce ne fut ni un amour soudain ni une réconciliation de théâtre. Ce fut quelque chose de plus lent et de plus modeste : s’asseoir ensemble une soirée par semaine sans télévision, et que chacun pose à l’autre une question, une seule. Samir commença par « Tu n’es pas trop fatiguée aujourd’hui ? », et ce fut la question la plus difficile qu’il eût apprise de sa vie. C’est ce que la plupart des prédicateurs ignorent : les plus petits mots demandent le plus grand courage, car ils n’ont rien derrière quoi se cacher.
Pendant ce temps, Hanane s’inscrivit à des cours du soir pour faire reconnaître son diplôme. Elle ne dit à personne qu’elle voulait retourner à l’architecture, mais elle recommença à dessiner.
Karim quitta l’hôtel au printemps. Il avait postulé dans un bureau d’études de la ville voisine, qui l’accepta après deux entretiens, et il ne le dit à Katrin que la dernière semaine.
— C’est à cause de moi ?
— En partie.
— Je ne t’ai rien promis.
— Non. Et c’est pourquoi je ne t’en veux pas. Tu as été franche, comme tu l’avais dit. Mais j’ai découvert que je ne conviens pas aux liens gérés par contrat. J’ai besoin d’être quelque chose pour quelqu’un, pas une clause.
— Et il y aura quelqu’un ?
— Peut-être, peut-être pas. Mais je veux essayer de le chercher à visage découvert.
Katrin posa la main sur sa joue.
— Je croyais que j’étais la plus libre de nous deux.
— Peut-être l’étais-tu.
— Et maintenant je ne sais plus.
— On ne sait pas toujours. Et on n’y est pas obligés.
Quand il fut parti, elle resta longtemps debout devant la porte de la réception. Puis elle retourna à son bureau, ouvrit le dossier des événements à venir et n’en lut pas une ligne. La femme qui gère les chiffres sait, dans de tels moments, que les plus grandes pertes ne s’inscrivent dans aucune colonne.
Le même mois, Racha envoya à Hanane un court message vocal :
— J’ai postulé à une bourse. Pour étudier la pédagogie de la petite enfance. En Allemagne. Ne le dis à personne.
Hanane rit et lui répondit : « Dis-moi tout. Et je t’aiderai pour les papiers. »
Majed n’avait pas changé d’avis. Mais leur mère, qui avait pleuré toute une nuit après la gifle, lui dit un matin : « Si tu veux que ta sœur s’éloigne de toi pour toujours, continue. » Ce n’était pas une objection intellectuelle. C’était la peur de perdre. Et parfois la peur de perdre suffit à finir ce que les idées sont incapables de finir.
Quant à Gertrud et Walter, ils décidèrent de vivre ensemble dans un petit appartement au bord de la ville. Michael dit à sa mère qu’il « viendrait leur rendre visite de temps en temps », et ce mot, si petit soit-il, était le plus grand aveu qu’on pût arracher à un fils de quarante ans.
Un dimanche de juin, Hanane, Samir et Leïla allèrent à un petit lac hors de la ville.
Samir était assis sur un morceau de bois, buvant du thé dans une gourde ; Hanane tournait les pages d’un livre sans le lire ; Leïla marchait sur le sable, près de la rive. Elle se pencha et, du doigt, dessina une longue ligne droite dans le sable mouillé. Une petite vague vint l’effacer. Elle en traça une autre, qu’une vague effaça.
Jonas parut au loin et lui fit signe, sans approcher. Il resta à distance, comme ils en étaient convenus, la regarda, et attendit.
Leïla revint vers sa mère et s’assit à côté d’elle.
— Maman, à l’école la prof a dit que chacun a des limites. Papa dit que la vie a des limites. Et cet homme, Marc, ne reconnaissait aucune limite. Alors qui les trace, vraiment ?
Hanane réfléchit longuement.
— Personne ne les trace seul. Parfois c’est nous. Parfois ce sont nos parents, qui les tracent pour nous par peur pour nous. Parfois c’est la loi, pour nous protéger de gens qui ne connaissent pas de limites. Et parfois ce sont des gens qui veulent nous contrôler. La différence entre les deux sortes est très fine.
— Et comment je sais ?
— Avec une seule question : à qui profite-t-elle ? Si la limite te protège, respecte-la. Si elle protège quelqu’un d’autre de toi, demande-lui : pourquoi ?
— Et si je ne trouve pas de réponse ?
— Alors ne la détruis pas par colère. Laisse la porte ouverte à la question.
Leïla regarda le lac.
— La ligne dans le sable ne dure pas.
— Non. Mais celle que tu traces en toi dure, si tu sais pourquoi tu l’as tracée.
Une brise légère passa et agita un arbre lointain. Sur la rive, le petit lac réécrivait les frontières à chaque minute, comme pour dire que les limites ne sont pas des murs qu’on bâtit une fois. Ce sont des accords vivants qu’on renouvelle chaque jour entre les corps, les cœurs, les familles et les lois, et chaque génération croit être la première à les découvrir, et chaque génération paie le prix du silence avant d’apprendre à parler.
Hanane n’avait pas de réponses, mais elle savait, pour la première fois au moins, que les questions qu’on ne dit pas sont celles qui rongent les maisons de l’intérieur.
Samir se leva et tendit la main à sa fille, puis jeta un rapide coup d’œil vers sa femme.
— Allez. On va manger.
Dans ces mots, par leur simplicité même, quelque chose avait changé, et nul n’avait besoin de le nommer.
Livre deuxième
Un an après

Chapitre quatorze

Racha est arrivée
Hanane se tenait dans le hall des arrivées de l’aéroport de Stuttgart, une petite pancarte à la main, que Leïla avait écrite en couleurs : « Bienvenue à la maîtresse Racha ».
Elle savait que la pancarte était excessive, mais elle n’avait pas pu y résister. C’était sa sœur qu’elle n’avait pas serrée dans ses bras depuis huit ans, qui avait obtenu la bourse après trois refus, et qui était partie avec une seule valise et une autorisation écrite de son frère Majed, signée en détournant le visage.
Racha sortit par la porte vitrée, mince, dans un manteau court mal adapté au froid d’ici, un foulard noir sur les cheveux. Elle s’arrêta un instant devant les nombreux visages, comme on entre dans une pièce plus éclairée que d’habitude. Puis elle vit la pancarte.
Elle ne dit rien. Elle laissa sa valise et courut, et elles s’étreignirent si fort que les gens se retournèrent, puis sourirent et poursuivirent leur chemin : les Allemands savent qu’il est des étreintes qu’on ne fixe pas du regard.
— Tu es là, dit Hanane.
— Je suis là. Et je n’y crois pas.
En voiture, Racha regardait par la vitre en silence.
— Qu’est-ce que tu as ? demanda Leïla, depuis la banquette arrière.
— Rien. Seulement… je n’ai jamais vu de ma vie une rue avec autant de monde sans que personne regarde personne.
— Habitue-toi. Ici, chacun est occupé de soi.
— Cela me paraît un bienfait.
— Et parfois c’est de la solitude, dit doucement Hanane.
Racha se tut, puis dit :
— Et moi qui croyais que la solitude n’existait que dans les maisons fermées.
Les premières semaines, Racha logea dans une petite chambre universitaire d’une résidence étudiante, partageant une cuisine et deux salles de bains avec huit étudiants : deux Allemands, une Iranienne, un Camerounais, un Espagnol, deux étudiantes chinoises et une jeune Allemande nommée Lina.
La troisième nuit, elle entendit à travers le mur le rire d’un homme et d’une femme, puis un silence, puis un son que l’oreille ne manque pas. Elle s’assit sur son lit, un oreiller dans les mains comme pour s’en abriter, et son visage rougit seul dans l’obscurité. Une heure plus tard, la porte de la cuisine s’ouvrit, et un garçon en chemise froissée entra boire de l’eau ; il la vit assise à la table, les yeux grands ouverts, et dit :
— Désolé si on vous a dérangés. Vous entendez beaucoup ?
— Un peu.
— On sera plus discrets.
Il retourna dans sa chambre, et Racha resta stupéfaite de deux choses : qu’il se soit excusé avec une simplicité que nulle honte ne chargeait, et qu’elle n’ait pas su ce qu’il fallait répondre.
Au matin, tandis qu’elle préparait le café, Lina entra en souriant.
— Bonjour. J’espère que tu n’as pas été gênée, hier soir.
— Non. Seulement… je n’ai pas l’habitude.
— Mon chéri, Markus, on est ensemble depuis deux ans. C’est interdit, dans ta culture ?
— Interdit, oui. Mais cela se fait en cachette.
— Et la cachette, c’est mieux ?
Racha réfléchit.
— Je ne sais pas. Dans la cachette, personne ne sait que quelqu’un souffre.
Lina dit, après un silence :
— Et ici tout le monde sait, mais personne n’intervient. Parfois je voudrais que quelqu’un me demande : tu vas bien ?
Racha rit amèrement et leva sa tasse :
— Et moi, je voudrais que personne ne me le demande.
Cette seule phrase peut-être résume toute la distance entre les deux pays : un monde qui demande plus qu’il ne faut sans écouter, et un monde qui ne demande jamais et voit tout.
Elle se mit à apprendre. À descendre à la cuisine sans foulard à une heure tardive. À dire « non » à un collègue qui l’invitait à une fête sans se sentir coupable. À rire à voix haute dans le couloir. Chaque petit pas ressemblait au dénouement d’un nœud d’une corde qui lui serrait le cou depuis l’enfance.
Puis vint la soirée de la fête.
C’était une fête d’étudiants dans une cave, où Lina l’avait invitée : musique assourdissante, lumières colorées, corps qui se balançaient. Racha tenait un verre de jus quand un garçon nommé Tobias lui dit avec un sourire aimable :
— Tu veux quelque chose de plus fort ?
— Je ne bois pas.
— Une fois ?
Elle regarda le verre qu’il lui tendait, la salle qui tournait, et elle-même : une femme de vingt-neuf ans qui sentait vingt-huit années d’interdits peser sur sa poitrine et voulait les briser toutes en une nuit.
Elle but.
Une heure plus tard, elle riait beaucoup, se tenait tout près de lui, sa main dans son dos, et se disait : « C’est moi. C’est cela, la liberté. »
— Tu veux qu’on aille dans un endroit plus calme ? demanda-t-il.
La phrase était claire. Et en Racha il y avait deux voix : l’une criait « Fais-le ! Prouve-leur à tous ! », l’autre, plus faible mais plus profonde : « Tu n’es pas ici pour prouver quelque chose à quelqu’un, ni pour brûler ce qu’il y a en toi afin de te venger. » C’est l’un des moments les plus dangereux des récemment libérés : croire que tout ce qui leur était interdit est devenu un devoir, et confondre briser la chaîne et se jeter dans l’abîme.
Elle posa le verre.
— Non.
— Non ?
— Pas maintenant. Et pas comme ça.
Elle s’attendait à ce qu’il se fâche, la convainque, ou se moque d’elle, comme elle se l’imaginait. Il dit :
— D’accord. Je te raccompagne ?
— Non. Je rentre avec Lina.
— Comme tu veux.
Et il s’éloigna sans rancune.
Sur le chemin du retour, Lina dit :
— Tu vas bien ?
— Je ne sais pas. J’ai senti que j’allais faire quelque chose parce que j’avais peur de ne pas le faire.
— Et qu’est-ce que tu en penses maintenant ?
— Que la liberté, ce n’est pas dire « oui » à tout. C’est pouvoir dire « non » sans en payer le prix, et « oui » quand c’est moi qui le veux.
— C’est peut-être la leçon la plus dure.
— Ou la seule.
Rentrée dans sa chambre, elle écrivit à sa mère : « Je vais bien. J’étudie beaucoup. » Puis elle en envoya un autre à Hanane seule : « J’ai appris aujourd’hui à dire non. Et j’avais besoin de le dire à quelqu’un. »
Et Hanane répondit une minute après : « Je suis fière de toi. Et nul autre que toi n’a besoin de le savoir. »

Chapitre quinze

Oum Firas
Chaque vendredi, les femmes arabes de l’immeuble se réunissaient chez l’une d’elles pour le thé, les pâtisseries et la conversation.
Hanane n’y allait guère. Mais quand Oum Firas l’invita en personne, sur un ton qui mêlait la cordialité et le défi, elle comprit que c’était la convocation à un petit tribunal, avec un plateau de gâteaux. Toute petite société, en tout pays, a son tribunal : sans juges ni avocats, dont les sentences s’exécutent par les regards, le plus rapide des tribunaux et le moins clément.
— Oum Leïla, tu viens moins souvent.
— Le travail, Oum Firas.
— Le travail est le travail. Mais les gens disent que tu as changé.
Il y avait six femmes dans la pièce. L’une regarda sa tasse, une autre la fenêtre, une troisième avait déjà pris parti.
Hanane avait devant elle deux voies : s’excuser, sourire et changer de sujet, et sauver sa soirée en perdant celles d’après ; ou poser sa tasse et dire ce qu’elle n’avait jamais dit. Elle posa sa tasse.
— J’ai appris que vous m’aviez vue dans la voiture d’un homme, dit-elle calmement.
— Je n’ai pas dit…
— Vous l’avez dit à trois femmes, et elles l’ont dit à d’autres. Ce n’est pas grave. Je veux seulement vous dire la vérité pour que ce soit vous qui la sachiez, et non la rumeur. C’était un collègue de travail qui m’a raccompagnée sous la pluie parce que le bus était en panne. Il ne s’est rien passé. Mais je ne vous dirai pas que je n’ai rien ressenti, parce que je n’aime pas mentir.
Le silence tomba.
— Et je ne vous le dis pas pour demander pardon. Je vous le dis parce que je suis lasse de vivre comme si l’on m’accusait de ce que je n’ai pas fait, et de ce que j’ai ressenti.
Une femme au fond, qui s’appelait Oum Jamal, dit d’une voix sèche :
— Mais le sentiment seul est un danger.
— Non. Le sentiment n’est pas un danger. Le danger, c’est de punir les gens pour lui, de sorte qu’ils ne le disent plus, qu’il devient un secret, et que le secret devient du poison. Combien de femmes d’entre nous l’ont tu pendant vingt ans ?
Oum Jamal, troublée, regarda ses paumes. Oum Firas regardait Hanane, le visage changé.
— Tu parles comme si tu en savais plus que tu n’en dis.
— Je sais ce que chacune ici sait, et ne dit pas.
Une jeune femme du fond de la pièce, Salma, rit d’un rire bref qu’elle étouffa de la main. Puis elle regarda tout le monde et dit à mi-voix :
— Moi aussi, j’avais peur de le dire. Mon mari m’a frappée l’an dernier. Je n’ai rien dit à personne. Trois mois, j’ai mis du khôl pour cacher la marque.
Un silence d’une autre sorte s’installa.
Oum Firas dit au bout d’un moment, d’une voix qui ne lui ressemblait pas :
— Et moi… ma fille, en Jordanie, est divorcée depuis un an. Je ne vous l’ai pas dit parce que j’avais honte.
— Pourquoi ?
— Parce que la première chose qu’on m’a demandée : qu’est-ce qu’elle a fait ?
Hanane la regarda. À cet instant, Oum Firas n’était plus la voisine qui guette à la fenêtre. C’était une femme de soixante ans qui portait depuis longtemps sa peur du qu’en-dira-t-on, jusqu’à en faire une arme qu’elle retournait contre les autres avant qu’on la retourne contre elle. Et c’est le secret de bien des délateurs : ils ne sont pas méchants, ils ont peur et s’exercent à attaquer.
Le quartier ne changea pas, ce soir-là, mais quelque chose avait vacillé.
Quand Hanane quitta la maison d’Oum Firas, son hôtesse la rejoignit à la porte.
— Ne m’en veux pas.
— Je ne t’en veux pas.
— Je croyais vous protéger.
— Et moi je croyais me protéger par le silence. Nous avions tort toutes les deux.
Oum Firas tendit la main avec gêne et déposa dans la paume de Hanane un gâteau enveloppé dans un mouchoir.
— Pour Leïla.
C’était la plus proche des excuses qu’elle sût offrir.

Chapitre seize

La témoin
Le jour du tribunal arriva en mai.
Ce n’était pas la salle immense et effrayante que Leïla avait imaginée d’après les films. C’était une pièce simple, de tables en bois, de rideaux couleur de sable, et une juge de cinquante ans au visage neutre, sans dureté.
Son témoignage avait été enregistré à l’avance, en présence d’une psychologue, dans une pièce calme aux couleurs apaisantes. Elle n’aurait pas à affronter « Marc ». On avait arrangé les choses ainsi pour protéger ceux de son âge, et Leïla éprouva une confuse gratitude envers celui qui avait pensé à ce détail. C’est une vertu que les discours ne mentionnent pas, parce qu’elle est petite : que la loi se souvienne que le témoin est un être humain.
Elle s’assit au premier rang, à côté de son père.
Samir portait son unique costume, et avait repassé lui-même sa chemise. Il paraissait petit, dans cette salle, plus petit qu’elle ne l’avait jamais vu, mais il lui tenait la main très fort.
Quand l’enregistrement passa, la salle fit silence. Leïla entendit sa voix raconter comment tout avait commencé par un commentaire, comment les messages étaient devenus quotidiens, comment il lui avait dit « n’en parle à personne », comment, un soir, elle avait senti que quelque chose n’allait pas sans trouver les mots pour le dire à quiconque. Et elle entendit son père respirer avec violence à côté d’elle.
Quand ce fut fini, il se tourna vers elle et murmura en arabe :
— Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?
Ce n’était pas une question de reproche. C’était la question d’un homme qui veut vraiment savoir.
— Parce que tu m’aurais enfermée.
— Je l’aurais fait.
Il le dit avec une sincérité douloureuse.
— Et je comprends maintenant que c’est l’enfermement qui lui a permis de réussir.
Leïla ne dit rien. Elle serra sa main.
Le jugement tomba deux heures plus tard : des années de prison, l’interdiction de tout contact avec des mineurs, une obligation de soins. Nul ne respira vraiment, car un jugement ne rend pas aux filles ce qu’on leur a pris. Mais Leïla sentit quelque chose sortir de sa poitrine, comme une vieille pierre qui quitte sa place.
Après l’audience, Jonas se tenait sur les marches du tribunal ; il était venu de lui-même et avait attendu trois heures.
— Je ne suis pas entré, dit-il. Je ne savais pas si j’en avais le droit.
— Tu l’avais.
— Je voulais seulement te voir quand ce serait fini.
Elle marcha vers lui et s’arrêta à deux pas.
— Jonas, je veux te dire quelque chose.
— Dis.
— Je t’aime. Je crois. Mais je ne suis pas prête pour beaucoup de choses. Et je veux être sincère pour qu’il n’arrive rien que je ne veux pas, ou que nous ne comprenons pas.
Son visage ne changea pas.
— D’accord.
— Ça te gêne ?
— Non. Ce qui me gêne, c’est de ne pas te l’avoir dit avant toi.
— Quoi ?
— Que moi non plus, je ne suis pas prêt. J’ai un peu peur. Et j’aime seulement te tenir la main et te parler de musique. Ça suffit ?
Leïla rit de tout son cœur pour la première fois depuis des mois.
— Ça suffit largement.
Samir se tenait derrière elle, à quelques mètres, voyant le garçon et voyant sa fille, se maîtrisant de toutes ses forces pour rester immobile. Quand Jonas s’approcha, se présenta en allemand et lui tendit la main, Samir dit en arabe approximatif :
— Moi… Samir. Père de Leïla.
— Enchanté.
— Prends… soin de toi.
C’était la plus étrange phrase qu’il eût dite à un homme qui craignait de lui prendre sa fille. Mais c’était la phrase d’un homme qui essaie d’apprendre.
Le soir, dans le bus du retour, Leïla dit à son père :
— Papa, merci.
— De quoi ?
— De ne pas avoir dit « tu as eu tort ».
Il regarda par la fenêtre.
— C’est moi qui ai eu tort. J’ai mis trop de temps à comprendre.
— Mais tu as compris.
— Oui. Et c’est cela que je vais essayer de rester.

Chapitre dix-sept

Une carte de Roumanie
Karim travaillait dans sa nouvelle ville comme ingénieur dans un bureau d’études de ponts, et c’était la première fois qu’il retrouvait son vrai nom sur une porte de bureau.
Il arrivait à huit heures et repartait à cinq, et entre les deux il oubliait qu’il avait un jour connu les gens à leurs voix, la nuit. Ses jours étaient redevenus des jours, et ses soirs des soirs. Mais il ne s’était pas défait de l’insomnie, car l’insomnie n’est pas seulement l’œuvre de la nuit : elle est ce qui reste de questions quand les hôtels ferment.
Six mois plus tard, il lut dans une annonce universitaire qu’une association cherchait des bénévoles parlant arabe et anglais pour aider des victimes de la traite d’êtres humains. Il ne réfléchit pas longtemps, et téléphona. Chaque mardi, il s’asseyait dans une petite pièce avec des gens sortis de vies qui ne se racontent pas aisément : des femmes de Roumanie, du Nigeria, de Syrie, un jeune homme d’Afghanistan. Il ne leur disait pas « je vais vous sauver » : il avait appris d’Anca que cette phrase est la plus mensongère qui soit. Il disait : « Je suis là. Je peux traduire, et je peux m’asseoir avec vous. »
Un mardi d’août, une carte postale sans nom d’expéditeur arriva à l’association.
Elle portait l’image d’un noyer immense au sommet d’une colline verte, et au dos, d’une petite écriture, en anglais, une seule phrase :
« Mon frère est en première année de médecine. Merci d’être resté une heure. »
Karim la relut plusieurs fois, puis regarda le cachet : Roumanie. Il releva la tête et vit sa collègue Elena qui le regardait.
— Tu connais l’expéditrice ?
— Oui. Je crois.
— Elle va bien ?
— Je ne sais pas. Mais je sais qu’elle est vivante. Et qu’elle se souvient.
Il n’y avait rien de plus sur la carte. Mais Karim s’assit ensuite dans sa voiture, sur le parking, et pleura comme il n’avait pas pleuré depuis des années, sans savoir au juste pourquoi. Peut-être parce que certains bienfaits ne nous parviennent qu’après que nous avons cessé de les attendre, comme certaines questions que la vie ne résout qu’une fois que nous les avons oubliées.
Le soir, devant la porte de son appartement, il trouva sur l’escalier une femme assise qui serrait son manteau autour de ses genoux.
— Katrin ?
— Bonjour, Karim.
Elle avait peu changé : un visage plus mince, des yeux plus vrais.
— Comment as-tu trouvé mon adresse ?
— Par Daniel, ton ancien collègue de l’hôtel. Je l’ai mis dans l’embarras.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Mon mariage est fini.
Elle le dit sans théâtre.
— Thomas est rentré, et nous nous sommes dit la vérité : que nous vivions comme deux associés de bureau, qu’aucun de nous ne déteste l’autre, mais qu’il n’aime personne. Nous avons divorcé calmement. Deux avocats, deux papiers, un café.
— Je suis désolé.
— Ne le sois pas. Ce n’est pas du chagrin. C’est de la clarté.
Karim s’assit sur la marche à côté d’elle.
— Et tu es venue me dire quoi ?
— Je ne sais pas. Peut-être que j’ai eu tort de te dire que « le contrat n’avait pas de place ». J’avais peur de nommer ce que je sentais, parce que les choses qui ont un nom ont des conséquences.
— Et tu le nommes, maintenant ?
— Non. Je veux d’abord le connaître à visage découvert, comme tu l’as dit.
Il sourit.
— C’est ma phrase.
— Je sais. Je te l’ai empruntée.
Il regarda ses mains, puis la rue qu’éclairait un seul réverbère.
— Katrin, je ne pourrai pas revenir à ce qui était. Ni à la chambre 307, ni à rien de semblable.
— Je ne le veux pas.
— Et j’ai besoin de temps.
— J’ai tout mon temps, maintenant.
— Et peut-être n’aboutirons-nous à rien.
— Je sais. On ne sait pas toujours.
— Et on n’y est pas obligés.
Elle le regarda, étonnée, puis rit.
— Tu sais ? Cette phrase m’est devenue très familière.
— Parce qu’elle est juste.
Ils restèrent assis sur l’escalier, en silence, écoutant un train lointain, une sonnette de vélo, une porte qui se ferme à l’étage au-dessus. Ce n’était pas une rencontre d’amants. C’était la rencontre de deux êtres qui avaient décidé d’essayer, cette fois, de marcher sans cartes.

Chapitre dix-huit

La table
En septembre, Hanane donna un dîner chez elle.
Elle n’avait pas l’habitude d’inviter personne, ni de l’hôtel ni du quartier. Mais elle dit à Samir :
— Je veux que tout le monde s’assoie à une même table, ne serait-ce qu’une fois. Je veux les voir.
Il ne dit pas « et qui est tout le monde ? ». Il dit : « J’achèterai ce qu’il te faut. »
Vinrent tous ceux qui purent. Racha arriva de l’université, les cheveux défaits, avec un sourire que personne ne lui connaissait. Leïla vint avec Jonas, qui portait une boîte de sucreries et resta sur le seuil, attendant un signe. Gertrud et Walter vinrent main dans la main, et Samir recula d’un pas, puis dit avec gêne : « Entrez. » Oum Firas vint avec un plateau de gâteaux, accompagnée de Salma. Karim et Katrin vinrent, arrivés dans la même voiture, et personne n’en parla.
La table était trop étroite pour tant de monde ; on mit des chaises de chaque côté et on poussa les plats au milieu. Le repas commença dans un silence embarrassé. Puis Walter dit, découpant soigneusement un morceau de poulet :
— Chez moi on dit : l’étranger devient proche au bout de trois repas.
— Chez nous, dit Samir, au bout d’un seul. Mais il reste un étranger au cœur des voisins.
Tous rirent.
Peu après, le téléphone de Hanane sonna. C’était sa mère, qui appelait de là-bas en vidéo. Elle le dressa vers la table, et le visage d’une vieille femme en voile blanc apparut, regardant avec stupeur ces visages étrangers.
— Qui sont ces gens, Hanane ?
— Des amis, maman. Des parents. Des voisins.
— Et cette blonde ?
— Gertrud. Ma voisine.
— Et où vit-elle ?
— Ici.
— Et elle mange avec vous ?
— Oui.
La mère se tut un instant, puis dit d’une voix hésitante :
— Dis-lui… bienvenue.
Hanane traduisit la phrase en allemand, et Gertrud sourit et dit, dans un arabe comique appris à la hâte : « Merci, tante. » La mère rit et secoua la tête comme pour dire : quel monde est-ce là ?
Puis elle aperçut Racha à l’arrière-plan.
— Racha !
— Oui, maman.
— Tu vas bien ?
— Je vais très bien.
— Et Majed te salue.
C’était le plus que Majed eût pu envoyer par l’entremise de sa mère, et Racha comprit que ce n’était pas un pardon complet, mais que ce n’était pas une rupture. Entre le pardon complet et la rupture complète, il y a un large espace où vivent la plupart des familles qui essaient de rester.
Quand le dîner fut fini et que tous se dispersèrent en petits groupes, Hanane resta seule dans la cuisine, à laver une assiette. Samir entra et prit un torchon.
— Laisse-moi essuyer.
— Pas la peine.
— J’en ai envie.
Ils se tinrent côte à côte comme ils ne l’avaient pas fait depuis des années. Il dit au bout d’un moment :
— Hanane, je ne te l’ai jamais dit. Je suis fier de ce que tu as fait, cette nuit-là. De t’être mise entre moi et notre fille.
— J’avais peur.
— Et moi j’avais encore plus peur. Mais tu l’as fait.
Elle s’essuya les mains.
— Et moi, je suis fière que tu m’aies demandé : « Tu n’es pas trop fatiguée aujourd’hui ? » Je ne croyais pas que tu le ferais.
— Moi non plus, je ne le croyais pas.
Il sourit, et elle vit en lui le jeune homme de vingt-quatre ans qu’elle avait vu la première fois. Non l’amant qu’elle n’avait jamais connu, mais quelqu’un qui peut apprendre.
De la pièce voisine, le rire de Leïla parvint, puis la voix de Jonas disant quelque chose en arabe : « Merci… ma tante. » Il ne savait pas que « ma tante » ne se dit pas ainsi, mais personne ne le corrigea.
Hanane sortit sur le balcon et se tint dans l’air tiède de septembre. Elle regarda les lumières aux fenêtres d’en face : des familles, des étrangers, des voisins, de petites lueurs disant que derrière chaque fenêtre il y a une histoire qu’on ne raconte pas.
Elle savait que rien n’était réglé : Leïla apprenait encore, Racha trébuchait encore, Samir s’exerçait encore à des mots nouveaux, Karim et Katrin ne savaient pas où ils allaient. Et que les frontières, sur le sable, sur le papier ou dans le cœur, seraient tracées de nouveau.
Mais ce soir-là, au moins, les frontières s’étaient un peu élargies, assez pour qu’une seule table s’y assoie.
Livre troisième
Sous la peau
Dans les deux livres précédents, nous avons regardé les frontières du dehors : qui les trace, qui les franchit, qui en paie le prix. Dans celui-ci, j’entre sous la peau, auprès des hommes et des femmes qui confondent l’amour et l’attachement, l’attention et l’emprise, le désir et le besoin, l’indifférence et la paix. Les personnages y sont tous adultes ; leur histoire se déroule dans la même ville, à l’automne qui suivit « La Table », et quelques visages d’avant y passent, comme des voisins se croisent.

Chapitre dix-neuf

Un sac près de la porte
À trois heures et demie du matin, le téléphone de Hanane sonna.
Elle ne répondit pas à la première sonnerie. Elle savait, comme quiconque a appris à s’éveiller aux mauvaises nouvelles, qu’un appel à cette heure n’apporte rien de bon.
— Allô ?
— Oum Leïla… c’est Salma.
La voix était basse et tremblante, comme celle de quelqu’un qui parle du fond d’un placard.
— Où es-tu ?
— Dans la salle de bains. J’ai fermé la porte. Bassam dort. Je ne sais pas ce que je veux. Seulement, je n’avais le numéro de personne d’autre que toi.
Hanane se leva et gagna le salon sur la pointe des pieds.
— Est-ce qu’il…?
— Il n’a rien fait cette nuit. Mais il a dit quelque chose avant de s’endormir, et j’ai compris que cela ne s’arrêterait pas.
— Qu’a-t-il dit ?
— Il a dit que si je pensais encore à en parler à quelqu’un, il saurait me faire regretter sans laisser de traces.
Les mots sortaient lentement de sa bouche, comme si chacun demandait une permission.
— Ton fils est avec toi ?
— Yamen dort dans sa chambre.
— Salma, écoute-moi. Tu veux partir ?
La ligne se tut un instant. Puis vint une voix que Hanane ne reconnut pas :
— J’ai peur.
— Bien sûr que tu as peur. Mais ce n’est pas la réponse.
— Oui… je veux.
— Prends un petit sac : les papiers, les médicaments, des vêtements pour toi et Yamen. Rien de lourd. Et ton téléphone. Attends que le jour se lève. Je viendrai, et nous partirons ensemble.
— Et s’il se réveille ?
— Ne dis rien. Tu sais ce que je veux dire.
— Je sais.
Et il faut s’arrêter ici sur une chose qu’on oublie trop souvent quand on raconte ces histoires : sortir d’une maison de violence ne se fait pas dans un moment d’héroïsme. Cela se fait dans une salle de bains fermée, à voix basse, sur la pointe des pieds, avec un petit sac. Il n’y a rien de cinéma là-dedans, et tout le courage du monde.
Une heure plus tard, la petite voiture de Samir s’arrêta au pied de l’immeuble de Salma. Hanane était seule sur le siège avant, et dans le coffre il y avait un sac de vêtements et un vieux jouet du temps de Leïla, parce qu’un enfant de six ans aura besoin de quelque chose qu’il connaît.
Salma descendit quelques minutes plus tard, un manteau jeté sur sa chemise de nuit, un petit sac de sport dans une main, son enfant endormi dans l’autre, sur le visage des restes de maquillage de la veille. Ni l’une ni l’autre ne parla en chemin ; Yamen respirait sur l’épaule de sa mère d’un souffle régulier et confiant.
Dans un quartier calme de l’est de la ville, devant une maison sans enseigne, Hanane appuya sur une petite sonnette. La porte s’ouvrit sur une femme d’une cinquantaine d’années, les cheveux courts et gris, les yeux qui ne dorment pas, qui dit en allemand d’une voix chaude et ferme :
— Bonjour. Je suis Mme Kohl. Entrez.
Rien, dans ce lieu, ne ressemblait à ce que Salma redoutait. C’était une maison ordinaire, qui sentait le pain, avec de petites chaussures dans l’entrée et le bruit d’une cuisine rangée, plus loin.
— C’est un endroit sûr, dit Mme Kohl. Personne ne connaît l’adresse. Je ne vous demande pas d’expliquer maintenant. Nous écrirons les papiers plus tard. Pour l’instant, seulement : avez-vous mangé ?
Salma demanda en arabe, et Hanane traduisit :
— Est-ce qu’il saura où je suis ?
— Non. Et nous ne le permettrons pas. S’il vous cherche, nous savons quoi faire.
Salma s’assit sur une chaise de bois et s’effondra d’un coup. Elle ne pleura pas bruyamment, elle se recroquevilla comme une enfant. Mme Kohl posa la main sur son épaule, sans dire « ne pleurez pas », ce qui est la première chose qu’apprend quiconque exerce ce métier : ne pas empêcher personne de pleurer.
Un peu plus tard, Yamen couché dans une chambre voisine, Salma s’assit avec Hanane dans la cuisine.
— Tu sais quoi ? dit-elle d’une voix éraillée. Je l’aimais.
— Je sais.
— Je l’aime encore. C’est ce qu’il y a de plus dur. Ce n’est pas que je le déteste. C’est que je le vois comme je l’ai connu la première fois : il rit, il cuisine pour moi, il m’écrit de longues lettres. Et après les coups, il pleurait et disait qu’il ne savait pas ce qui lui arrivait et qu’il ne recommencerait pas, et je le croyais parce que je voulais le croire.
— Et alors ?
— Il a recommencé. Et chaque fois qu’il recommençait, son excuse était plus douce. Et plus son excuse était douce, plus c’était difficile pour moi de partir.
Hanane regarda ses mains gercées.
— Tu regrettes d’être venue ?
— Non. J’ai peur de retourner.
— Pourquoi ?
— Parce que je me connais. Un jour il téléphonera pour dire qu’il est à l’hôpital, ou qu’il va se faire du mal. Et j’irai.
— C’est ce que tu raconteras à Mme Kohl et à la conseillère. Et ce n’est pas une honte que de retourner cent fois dans ta tête. L’important est de ne pas retourner avec ton corps avant d’être forte.
— Et si je ne suis jamais forte ?
— Alors nous serons là.
Salma dit, après un silence :
— Pourquoi tu fais ça ? Tu n’es pas ma parente.
— Parce qu’une nuit pareille, j’ai cru que tout ce que je ressentais était une honte. Et ce n’était pas une honte. C’était un secret. Et les secrets ont besoin de quelqu’un.
Puis elle se leva.
— Je reviendrai demain après le travail.
— Et si quelqu’un me demande ?
— Ne dis rien. Je ne suis personne.
Et ce fut la plus vraie des phrases que Hanane eût dites de sa vie : ne pas être personne, parfois, est ce que l’on peut offrir de plus fort à quelqu’un.
Trois semaines plus tard, dans ce lieu étranger qui avait rendu à Salma un mot qu’elle n’avait pas dit depuis des années, le mot « je », elle s’assit une nuit au bord d’un lit propre à en faire mal : des draps blancs sans odeur, une couverture grise, une petite lampe sur la table de nuit. Dans la chambre voisine dormait Yamen, dans une troisième, une femme pleurait à voix basse chaque nuit à la même heure. Dans sa main, un téléphone allumé, et sur l’écran le nom « Bassam », trois messages non ouverts, et avant eux quarante-deux autres.
Il y avait en elle deux femmes qu’elle connaissait bien, désormais. La première, Salma qui l’aime, qui se souvient des premiers jours : un homme debout dans la cuisine qui coupe le pain en lui parlant du rire de sa mère, de petits mots dans son sac, des dimanches au jardin. La seconde, Salma qui voit, qui se souvient de la première nuit où il n’est pas rentré, de la nuit où l’assiette s’est brisée, de la nuit où la porte s’est refermée derrière elle et qu’on lui a dit : « Personne ne te croira. »
Et elle se demandait : m’aimait-il ? Et que la réponse est difficile, puisqu’elle est « oui ». Oui, mais il l’aimait comme un homme aime une chose qu’il craint de perdre, et ce n’est pas de l’amour, c’est de la peur. Il pleurait, mais parce qu’il craignait la solitude, non pour elle. Et que pouvaient contenir les messages ? Ce qu’ils avaient toujours contenu : « Pardonne-moi » ou « Il ne me reste personne. » Et s’il était sincère, cette fois ? Peut-être l’était-il chaque fois, et c’est le piège.
Elle ferma les yeux. Était-elle faible ? Non. Pourquoi vacillait-elle, alors ? Parce que son corps avait appris à répondre : quand vient l’excuse, elle ressent un soulagement, et quand vient le soulagement, elle le prend pour de l’amour. C’est ce que la conseillère appelle l’attachement : s’habituer à une douleur après laquelle on attend une douceur. Elle avait regardé la conseillère dans les yeux en le disant, et l’avait crue.
Elle entendit dans la chambre voisine la petite respiration de son fils. Elle ne craignait pas tant pour lui qu’elle ne le craignait : qu’il grandisse et ressemble à son père, qu’il grandisse et la voie faible. Et comment voulait-elle qu’il la voie ? Forte. Donc, ne pas ouvrir le message. Et s’il mourait ? Il ne mourrait pas. Et s’il essayait ? Alors il y aurait quelqu’un pour intervenir : elle n’est pas responsable de le sauver.
C’était la phrase qu’elle n’acceptait pas : on l’avait élevée à croire que la femme porte l’homme, dût-elle tomber. Et elle demanda : Dieu ne me pardonnera-t-il pas si je le quitte ? Elle croyait que Dieu voulait qu’elle patiente. Supporter le mal est-il une adoration ? Elle ne savait pas. Qu’elle pense à combien de fois elle s’était torturée de patience et l’avait appelée foi.
Elle posa le téléphone sur la table de nuit, puis fit ce qu’elle n’avait pas fait depuis des années : elle se leva vers la fenêtre, non pour se tenir dans l’ombre mais devant la vitre, jusqu’à voir son visage. Qui est-ce ? Moi. Et que veux-tu ? Je ne sais pas encore. Bien, cela suffit pour une nuit. Et demain ? Elle se lèvera, boira du thé, conduira Yamen à la crèche, s’assiéra avec Mme Kohl, et rien d’autre. Sa seule limite : ne pas ouvrir le message. Et si elle l’ouvre ? Alors on recommencera.
C’était ce qu’elle avait entendu de plus clément de sa vie : qu’elle pouvait échouer, et que cela ne l’annulait pas.
Elle retourna au lit, et le téléphone resta sur la table, éclairé, puis noir. Et elle s’endormit avant de savoir.

Chapitre vingt

Trois manières de s’intéresser
Si on avait demandé à Dina ce qu’est l’amour, elle aurait répondu que c’est un sentiment qui se mesure à son intensité.
Elle avait trente-quatre ans, dentiste, syro-allemande, née à Damas et élevée à Waldburg, avec un petit cabinet, un bel appartement, beaucoup d’amies, et des liaisons brèves qui finissaient chaque fois par la même phrase : « Tu veux plus que ce que je peux donner. » Dans cette phrase, pour qui sait l’entendre, il y a l’histoire d’une femme entière : car qui adresse la même plainte à tous ceux qu’elle a aimés ne se plaint pas de tous, mais d’elle-même, et n’ose pas le dire.
Quand elle rencontra Tarek dans une exposition d’art, elle sentit quelque chose s’allumer d’un coup dans sa poitrine.
Il avait trente-six ans, ingénieur informaticien de Beyrouth, grand, avec des yeux qui plongeaient en elle comme s’il lisait un livre ouvert. Dès la première rencontre, il l’interrogea sur son père, son enfance, ses rêves ajournés, et ne parla guère de lui, ce qui lui parut de la profondeur. Souvent, chez les hommes, le mystère est un signe de profondeur, et souvent un rideau.
La première semaine, il lui écrivit cent messages. La deuxième, il ne cessa pas de téléphoner. La troisième, il lui dit qu’il n’avait pas ressenti cela pour un être humain depuis sa naissance.
— Tu es la première à m’avoir compris.
C’était la phrase dont Dina fondait, et elle ne se souvint pas de l’avoir déjà entendue dans une autre histoire, dans la bouche d’un autre homme, dans le même ordre.
Mais quelque chose commença à changer. Un soir il lui écrivit : « Pourquoi tu n’as pas répondu depuis deux heures ? J’étais inquiet pour toi. » Elle était au cabinet avec un patient. Elle s’excusa ; il envoya un cœur. Une semaine plus tard, comme elle était sortie avec son amie Nadine, quatre appels manqués s’affichèrent, et quand elle rentra, elle le trouva assis devant sa porte.
— Je voulais m’assurer que tu allais bien.
— J’étais au café avec Nadine. Je te l’avais dit.
— Je n’ai pas lu.
Il parlait ainsi : une phrase douce, un goût âpre. Et Dina se rappelait, la nuit, que son rire chaud vivait tout près de sa colère.
Au troisième mois, il lui demanda de partager sa localisation sur son téléphone, « pour que je sois tranquille ». Elle ne sut comment accepter ni comment refuser. Il disait : « Si tu m’aimes, tu n’auras pas peur. » Et elle se trouva à accepter, parce que refuser lui semblait une trahison. C’est ainsi que la prison entre dans la vie de certains : non par un jugement de tribunal, mais par une phrase douce qui commence par « si tu m’aimes ».
Dans ces mêmes jours, un ancien collègue lui téléphonait, Lukas, un homme de quarante ans, dentiste au cabinet voisin. Il appelait pour se renseigner sur le dossier d’un patient, et la conversation dura cinq minutes.
— Merci pour le dossier. Tu vas bien ? Ta voix est fatiguée.
— Je vais bien.
— D’accord. Si tu as besoin de quelque chose, je suis là.
Et il raccrocha. C’était un homme tranquille, au manteau gris, aux cheveux qui s’éclaircissaient, qui portait un parapluie même par beau temps et lui envoyait de temps à autre des articles sur les dents ; elle ne l’avait jamais considéré comme « quelque chose ».
Mais une nuit d’octobre, dans son appartement, le téléphone allumé sur un message de Tarek : « Je te trouve très occupée ces derniers temps. Tu me caches quelque chose ? », elle se trouva en larmes sans savoir pourquoi. Elle appela Nadine.
— Je ne comprends pas ce qui m’arrive.
— Tu es heureuse ?
— Fatiguée. Et il m’aime.
— Il t’aime ? Ou il te surveille ?
— Pour lui, il n’y a pas de différence.
Nadine dit doucement :
— Il y en a une énorme, Dina. Et je vais te dire ce que j’observe depuis deux mois : tu parles de lui comme les gens parlent du mauvais temps : tu t’y prépares. Et l’intérêt véritable ne te fait pas te préparer.
— C’est quoi, alors ?
— Je ne sais pas. Peut-être ce que fait quelqu’un comme Lukas : il demande, et il croit ta réponse.
— Lukas est ennuyeux.
— Peut-être. Mais l’ennui est parfois un autre nom de la sécurité.
Dina ne dormit pas cette nuit-là. Et si nous voulons savoir ce qui se passait dans sa tête, il nous faut monter dans la chambre, après minuit, où l’attend chaque nuit une petite fille de huit ans.
Cette enfant ne paraît pas de jour. De jour, il y a une dentiste en blouse blanche, avec un sourire exercé et des questions sur les rages de dents. Mais quand les lumières s’éteignent et qu’elle pose la tête sur l’oreiller, la petite s’assied au bord du lit et la regarde.
— Pourquoi il n’est pas venu ? lui demanda-t-elle. Papa. Il avait dit qu’il viendrait dimanche.
— Il est venu la dernière fois.
— Oui. Mais pourquoi il ne vient pas toujours ?
— Parce que certains grands ne savent pas rester. Et ce n’est pas à cause de toi.
— Et moi ? Je reste ?
— Toi, tu restes.
— Mais personne ne reste avec moi.
— Tu sais ? dit Dina d’une voix plus basse. Moi aussi je le crois. Et c’est pour ça que je cherche des gens qui lui ressemblent : qui viennent et qui s’en vont. Et puis je les attends.
— Et Tarek ?
— Tarek ne s’en va pas.
— Alors pourquoi tu as peur de lui ?
— Parce qu’il ne me laisse pas respirer.
— C’est comme papa, d’une autre façon.
— Oui. C’est ce que dit la docteure Weiss.
— Et Lukas ?
— Lukas ne s’en va pas et n’étouffe pas. Il vient et dit : « Je suis là. » Puis il retourne à son travail, puis il revient quand on l’appelle.
— Tu l’aimes ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne sens pas mon cœur battre.
— Et il doit battre ?
— C’est ce qu’on nous a appris : par les films, par les chansons, par mes amies. L’amour, c’est trembler.
— Et si trembler n’était pas de l’amour ?
— Alors quoi ?
— De la peur.
Quelque chose vacilla dans sa poitrine.
— Peut-être que je ne connais pas l’amour. Je connais la peur qui se déguise en amour.
Et c’est l’une des plus dures découvertes : que ce que nous avons appelé passion pendant des années soit en réalité le tremblement d’un enfant qui attend à la porte. Et tout ce que les chansons ont écrit de l’amour qu’on mesure au tremblement a certainement été écrit par quelqu’un qui n’avait connu rien d’autre.
— Et l’amour, alors ?
— Je ne sais pas. Peut-être celui qui me fait dormir.
La petite eut un petit rire.
— Tu sais ce que je voudrais ? Que quelqu’un me dise : « Je ne te quitterai pas. »
— Et Tarek le dit.
— Non. Tarek dit : « Tu es tout ce que j’ai. » Ce n’est pas « Je ne te quitterai pas ». C’est « Ne me quitte pas. »
— Il y a une différence ?
— Énorme.
Dina s’assit dans son lit, serra ses genoux.
— Je croyais que l’amoureux, c’était celui qui dit : ne me quitte pas. Et maintenant je comprends que l’amoureux, c’est celui qui dit : moi, je ne te quitterai pas, et tu es libre de partir.
— C’est impossible.
— Peut-être. Mais c’est l’amour que je veux. Et s’il n’existe pas, je n’accepterai pas moins.
— Et si tu restes seule ?
— Alors je serai seule et je dormirai, non seule et à attendre. Et c’est la première limite que je me trace : je n’aimerai pas celui qui me fait attendre.
La petite s’approcha d’elle et posa la tête sur son épaule.
— Et moi ? Je reste avec toi ?
— Bien sûr.
— Toujours ?
— Toujours. Et je ne te quitterai pas.
Cette fois, l’enfant ne s’adressait ni à un père ni à un amant. Elle interrogeait la seule capable de répondre : la grande Dina, qui savait enfin que « je ne te quitterai pas » est une phrase qu’on se dit d’abord à soi-même.
Elle éteignit la lumière. Elle ne décida rien cette nuit-là. Mais elle supprima le partage de position de son téléphone, pour la première fois, puis s’assit à attendre l’explosion.

Chapitre vingt et un

Un café sans promesse
Omar travaillait dans les cuisines de l’hôtel trois nuits par semaine, et étudiait l’informatique le reste du temps.
Vingt-deux ans, les épaules étroites, les cheveux bouclés, des yeux noirs qui cachaient plus qu’ils ne disaient. Il était venu de Damas quatre ans plus tôt avec un oncle, et il était resté quand l’oncle était reparti. En Allemagne, il ne possédait rien d’autre que ce nom, Omar, et ce silence qu’il essayait chaque jour de s’habituer à porter.
Il ne se confiait à personne, et tous le croyaient timide. C’est l’un des masques les plus efficaces des intelligents : paraître timide, et que personne ne vous interroge.
Un soir d’automne, après avoir lavé la dernière assiette, il sortit par la porte de service et trouva sa collègue Svenja assise sur les marches, en train de fumer.
— Omar, tu viens avec nous ce soir ? On va boire quelque chose au café « La Page ».
— Je ne sais pas.
— Tu y trouveras des gens qui te ressemblent.
— Qui me ressemblent ?
— Des gens qui ne te demandent rien.
Il sourit sans savoir ce qu’elle voulait dire. Elle ne voulait peut-être rien dire, ou tout. Mais il y alla.
Le café était petit, avec des livres d’occasion le long des murs, des tables dépareillées, une lumière chaude. Omar s’installa dans un coin près de la fenêtre et commanda un café. Quelques minutes plus tard, une jeune femme de vingt-trois ans, les cheveux blonds en désordre, un livre à la main, se tint devant lui.
— Excusez-moi, cette place est prise ?
— Non.
— Ça ne vous dérange pas ?
— Non.
Elle s’assit.
— Je m’appelle Clara.
— Omar.
— Vous êtes d’ici ?
— Non. De Damas.
— J’y suis allée avec mon père avant la guerre, pour une courte visite. J’ai aimé la vieille ville.
Omar la regarda avec étonnement, et quelque chose se relâcha dans ses épaules.
— Quel quartier ?
— Bab Touma. Vous connaissez un petit café, là-bas, à l’angle de la rue, qui servait du café à la cardamome ?
— Ce n’est peut-être pas le même, mais j’en connais qui lui ressemblent.
— Et dans le même quartier, il y avait une petite église, où je suis entrée sans savoir quoi prier ; j’ai allumé une bougie et je suis ressortie.
— Et vous l’avez su, plus tard ?
— Non. J’ai grandi dans une église protestante et je suis devenue grande avec des questions. Et vous ?
— J’ai grandi dans une mosquée, et je suis devenu grand avec des questions aussi.
Il n’y avait rien dans cette conversation : un pays, des livres, du café, des questions. Mais chacun des deux sentait que les petits mots portaient plus qu’ils ne disaient, et c’est ce que les amoureux savent le mieux du langage : que l’essentiel s’y dit entre les phrases.
Une heure plus tard, quand Svenja voulut partir, elle chuchota à Omar :
— Tu restes ?
— Je crois.
À minuit, quand le serveur ferma le café, Omar et Clara marchèrent sur le trottoir humide sans parler. À l’angle de la rue, Clara dit :
— Je peux te demander quelque chose ?
— Dis.
— De te revoir.
Omar ne répondit pas. Il connaissait la réponse dans son cœur avant son esprit. Mais il savait aussi que ses parents, à Damas, attendaient à la fin de l’appel hebdomadaire une seule question : « Quand te maries-tu ? » Et qu’une phrase comme « J’ai aimé une fille qui n’est ni de chez nous ni de notre religion » provoque chez eux un séisme dont nul ne sort indemne.
— Je ne sais pas comment faire ça.
— Moi non plus. Mais personne ne demande qu’on sache.
— Et si je ne peux rien te promettre ?
— Je ne demande pas de promesse. Je demande un café.
Omar sourit d’un sourire tremblant, différent de tous ses sourires.
— D’accord.
Quinze jours plus tard, ils s’assirent sur un banc de bois au bord de la rivière. Omar lui avait raconté bien des choses : son père qui travaille dans une administration d’État, sa mère qui aime entendre sa voix le vendredi, sa petite sœur qui lui avait demandé la dernière fois : « Pourquoi tu ne nous parles pas d’une amie ? »
— Et qu’est-ce que tu lui as dit ?
— Que j’étais occupé.
— Et tu l’es ?
— Non.
Clara avança lentement la main vers celle d’Omar, qui enlaçait son genou. Elle ne la prit pas. Elle la laissa proche, comme on laisse une porte entrouverte. Omar regarda longuement cette main, puis posa la sienne dessus.
Il n’y eut ni baiser ni paroles. Seulement deux mains sur un banc, de l’eau qui passait, et le cœur d’un jeune homme qui n’avait jamais su qu’un simple contact pouvait rendre le monde moins étranger. Et en cet instant il pensa que la frontière que lui avaient tracée sa famille, sa société, sa religion, n’était pas une frontière entre lui et le monde, mais entre lui et lui-même, et que le plus difficile n’est pas d’entendre « non » des autres, mais de se le dire à soi chaque matin.
Peu après, son téléphone sonna. C’était sa mère.
— Réponds, dit Clara doucement. Ne remets pas à plus tard pour moi.
— Je ne lui dirai rien.
— Personne ne te le demande.
— Allô, maman ?
— Comment vas-tu, Omar ? Tu as mangé ?
— J’ai mangé.
— Ne me mens pas.
— J’ai mangé, maman. Je te jure.
Dans sa voix, dont il connaissait chaque tremblement, il entendit qu’elle savait qu’il cachait quelque chose. Elle ne demanda rien. C’était le plus que contient l’amour d’une mère : savoir, et ne pas demander.
Ce soir-là, Omar se tint devant le miroir de la salle de bains.
Un jeune homme de vingt-deux ans, les épaules étroites, les yeux noirs, qui regardait son visage longuement, comme on regarde la carte d’un pays dont on ne connaît pas le nom.
— Qui es-tu ? demanda-t-il.
— Omar.
— Ça, c’est un nom.
— Je suis le fils de mon père, le fils de ma mère, le frère de ma sœur.
— Et quoi encore ?
— Musulman.
— Et quoi encore ?
— J’aime écrire du code. J’aime le café. J’aime Clara.
La dernière phrase sortait de sa bouche avec peine, comme une pierre.
— Est-ce une trahison ?
— On m’a dit que oui.
— Et toi, qu’en dis-tu ?
— Je ne sais pas. Je sais seulement que lorsque je suis avec elle, je ne sens rien qui ressemble à du péché. Je sens que je vis.
— Est-ce une preuve ?
— Non. Mais c’est quelque chose.
Il ferma l’eau et resta dans le silence. C’était son petit tribunal : trois juges derrière la porte. Le premier, son père, d’une voix sèche : « Les filles de chez nous sont nombreuses, ne te donne pas du mal pour une étrangère. » Le deuxième, un cheikh de son enfance : « La maison dont les membres ne partagent pas la même religion se lézarde. » Le troisième, lui-même : « J’aurais voulu aimer quelqu’un qui me ressemble. »
— Pourquoi elle ?
— Peut-être qu’il n’y a pas de réponse.
— Ai-je choisi ?
— Non. Personne ne choisit cela.
— Alors pourquoi suis-je puni ?
— Je ne sais pas.
— Et Dieu se fâche-t-il contre un cœur qui a aimé ?
Il se tut. C’était la question qu’il n’osait pas poser même à lui-même. Il ne s’aperçut qu’il pleurait que lorsqu’il vit la larme sur la glace.
Et je m’arrête ici, en auteur de ces pages, pour dire ce que je ne veux pas qu’un autre dise avant moi : le plus cruel, dans ce tribunal, n’est pas que les juges soient injustes, mais qu’ils l’aiment. Son père l’aime, le cheikh l’aimait, lui-même s’aime, et c’est de là précisément que vient la douleur : ils ne le punissent pas en ennemis, mais comme on protège quelqu’un d’une chose où lui ne voit que sa vie.
— Maman disait : « Dieu est miséricordieux. »
— Tu la crois ?
— Je veux.
— Alors crois-la.
— Mais la miséricorde n’ouvre pas toutes les portes.
— Peut-être ouvre-t-elle des portes que les humains ne connaissent pas.
Il appuya son front contre le miroir.
— Je ne veux pas quitter ma religion. Je ne veux pas quitter Clara. Je ne veux pas mentir à ma mère. Et je ne veux pas le lui dire.
— Peut-on faire tout cela ?
— Non.
— Et que choisiras-tu ?
— Peut-être que je ne choisirai pas. Peut-être que je vivrai entre les choses, comme les poissons entre l’eau et l’air.
Il prit une serviette, s’essuya le visage et s’assit au bord du lavabo.
— Tu sais ce que je crains le plus ? Je ne crains pas que les gens le sachent. Je crains de découvrir un jour que je les crois. De me regarder et de dire : « Ils ont raison. C’est moi, l’erreur. »
— Et l’es-tu ?
— Non. Parce que quand j’aime Clara, je ne fais de mal à personne. Et quand on me force à le nier, je me fais mal à moi.
— Voilà la limite.
— Quelle limite ?
— Que tu te protèges de la douleur, non de la « trahison ».
— Mais la trahison…
— Qui a dit qu’elle est ici ?
Il se tut. Il savait qu’il ne trancherait pas ce soir, mais il avait compris une chose précieuse : les grandes questions n’ont pas besoin de réponse pour qu’on vive ; elles demandent seulement qu’on continue de les poser sans haine.
Son téléphone sonna dans la chambre. « Clara : Tu vas bien ? » Il écrivit : « Je ne sais pas. Mais j’essaie. » La réponse vint quelques secondes plus tard : « Ça suffit. »
Il regarda les deux mots, puis le miroir.
— Bon, dit-il à voix basse. Je suis là.
Et ce fut le premier aveu véritable : non à son père, ni au monde, mais au visage qui le regardait dans la glace.

Chapitre vingt-deux

La salle de formation
Svenja était entrée à l’hôtel comme stagiaire quatre mois plus tôt.
Vingt et un ans, petite, des yeux bleus et un rire prompt. Elle avait choisi l’hôtellerie parce qu’elle aime les gens, et parce que sa mère avait été serveuse et qu’elle voulait voir à quoi ressemblait l’autre côté des suites et des ascenseurs. Tout le monde l’aimait, et pendant les premières semaines elle ne sut pas qu’elle était prise dans un filet invisible.
Le directeur adjoint était M. Hoffmann.
Quarante-six ans, toujours en costume repassé, un parfum lourd, qui parcourait les couloirs comme s’il possédait l’immeuble. Il connaissait les prénoms de tous, les saluait, riait à leurs plaisanteries ; il était aimé en apparence, et en coulisse les femmes se transmettaient sur lui des chuchotements que nul ne disait à voix haute. Les institutions, comme les maisons, ont une règle étrange : le plus dangereux de leurs membres est le plus aimé, car celui que tout le monde aime, nul ne croit qu’il fasse du mal.
Cela commença par une remarque sur ses cheveux. Puis une main posée sur son épaule « pour l’encourager ». Puis une invitation à « revoir les rapports » dans la salle de formation après la fin du service.
— C’est pour ton avenir, Svenja. Tu es douée, et je me chargerai moi-même de ta formation.
Elle ne sut pas dire « non ». C’était lui qui signait son évaluation, lui qui déciderait de sa titularisation à la fin du stage. La cinquième semaine, dans une petite pièce sans fenêtre, il s’assit plus près d’elle qu’il ne fallait, prit sa main pour lui montrer quelque chose sur la feuille, et sa main resta sur la sienne deux secondes, puis trois.
— Tu es tendue pour rien.
— Je ne…
— N’aie pas peur. Je ne te ferai pas de mal.
Des mots qui auraient pu être rassurants, et ne l’étaient pas. Ce soir-là, elle pleura dans le taxi et ne dit rien à personne.
Puis elle se tint sous l’eau chaude dans sa petite salle de bains, ouvrit le robinet à fond, et il y avait en cette nuit une autre voix que la sienne : sa propre voix, haute, qui se répète.
— Pourquoi je n’ai pas dit non ?
— Tu l’as dit.
— Non. Je ne l’ai pas dit.
— Tu l’as dit par ton silence.
— Et le silence s’entend ?
— Pas toujours.
Elle frotta son bras avec force comme pour effacer quelque chose.
— Il a seulement posé sa main sur la mienne.
— C’est tout ?
— Oui. Alors pourquoi j’ai l’impression qu’il s’est passé quelque chose de grave ?
— Parce qu’il s’est passé quelque chose. Et il n’en faut pas davantage pour que ça arrive.
— J’exagère ?
— Non. Ton corps sait avant ta tête.
L’eau continuait de couler.
— Est-ce ma faute ? D’avoir souri ? D’être restée avec lui ? D’avoir accepté de « revoir les rapports » ?
— Non. Il ne cherchait pas ton accord. Il cherchait ton silence.
Ses épaules tressaillirent. Et elle se rappela ce qu’elle ne voulait pas se rappeler : la voix de sa mère, des années plus tôt : « Sois gentille avec tout le monde, Svenja. La gentillesse te protège. » Que d’actes ont été commis au nom de la gentillesse !
— Ma mère m’a appris à sourire.
— Et qu’est-ce qu’elle t’a appris à propos de dire non ?
— Rien.
— C’est là, la blessure.
Elle ferma l’eau et resta dans la vapeur, haletante.
— Est-ce que je suis en colère ?
— Oui. Contre lui. Et contre toi aussi, parce que tu ne t’es pas défendue.
— Je n’ai pas pu.
— Je sais. Mais la colère ne connaît pas la justice.
Elle enroula la serviette autour de son corps et s’assit sur le couvercle des toilettes.
— Et si je parle ? Peut-être que personne ne me croira.
— Certains ne te croiront peut-être pas. D’autres te croiront.
— Et moi ? Qu’est-ce que je veux ?
— Qu’il ne fasse de mal à personne d’autre.
— C’est une bonne réponse.
— Mais elle a peur.
— Et la peur n’annule pas le courage.
Puis elle se dit : demain je le dirai à Katrin. Et si elle hésite, je le dirai au représentant du personnel. Et s’ils ne me croient pas, je saurai que j’ai essayé. Du doigt, elle traça un cercle sur la vitre embuée : voilà ma limite, ne plus me taire. Et si je me tais ? Alors je recommence.
Elle enfila sa chemise de nuit, et quand elle se regarda dans le miroir, la buée commençait à se retirer et son visage apparut. Elle ne sourit pas, mais elle ne sentit pas qu’elle en eût besoin.
Seulement, les promesses faites la nuit, nous le savons, ne trouvent pas le matin quelqu’un qui leur ressemble. Quand le jour vint, la honte fut plus lourde que la promesse, et Svenja évita presque Katrin comme elle évitait chaque couloir.
Hanane nettoyait la salle de formation le lendemain matin quand elle remarqua sur la table deux tasses, et sur la chaise l’écharpe bleue de Svenja, qu’elle avait oubliée. En soi, ce n’était rien. Mais elle remarqua autre chose : l’écharpe était jetée par terre comme si sa propriétaire l’avait laissée tomber en se levant vite. Et dans le couloir, elle vit Svenja éviter son regard.
C’était la vieille règle de Hanane : ne pas voir, ne pas juger, ne pas se souvenir. Mais elle n’était plus cette femme.
À la pause déjeuner, elle s’assit à côté de Svenja dans la cuisine de service et lui tendit un verre de thé.
— Tu vas bien ?
— Oui.
— Moi, je vois que tu ne vas pas bien.
— Rien.
— Svenja, s’est-il passé quelque chose dans la salle de formation ?
La jeune fille leva les yeux puis les baissa.
— Je ne peux pas.
— Je ne te demande pas de raconter maintenant. Je te demande seulement de savoir que j’ai entendu, même si tu ne dis rien. Et que je ne suis pas la seule.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Je veux dire qu’il y a eu des femmes avant toi qui n’ont pas parlé.
La phrase était une petite flèche qui atteignit sa cible. Svenja la regarda, les yeux brillants.
— J’ai vu des choses sans rien dire, dit Hanane. Et c’est ma faute.
— Et personne ne me croira. C’est le directeur adjoint.
— Peut-être que tous ne te croiront pas. Mais certains te croiront, il y a des lois, il y a le représentant du personnel.
— L’entreprise le protège.
— L’entreprise se protège elle-même. Et si elle juge que le protéger coûte cher, elle le lâchera.
Svenja se tut.
— Et vous ? Pourquoi vous m’aidez ?
— Parce que j’ai passé vingt ans à nettoyer des endroits où les gens font des choses qu’ils ne disent pas, et que je me suis dit que mon devoir était de ne pas voir. Et je me demande maintenant si mon vrai devoir n’était pas l’inverse.
Elle tendit la main et prit celle de Svenja.
— Je ne ferai rien sans ton accord. Mais tu ne seras pas seule.
Le soir, Hanane alla trouver Katrin dans son bureau. Elle travaillait encore, les cheveux relevés, les yeux las.
— Hanane ? Tu as besoin de quelque chose ?
— Oui. Que tu m’écoutes, non comme directrice, mais comme femme.
Dix minutes plus tard, Katrin avait fermé le dossier qu’elle avait devant elle, et dit d’une voix étrange :
— Je me doutais. Mais un doute n’est pas une preuve.
— Tu n’as pas besoin de preuve. Tu as besoin de lui dire qu’elle est protégée.
— Je le ferai. Et je commencerai l’enquête interne.
— Et s’il dit qu’il ne l’a pas fait ?
— Il trouvera quelqu’un pour dire autre chose.
Katrin resta un instant silencieuse, puis dit avec sincérité :
— Je croyais savoir ce que veut dire liberté : que chacun fasse ce qu’il veut sans en rendre compte. Mais je comprends aujourd’hui que la liberté ne signifie rien quand quelqu’un transforme son désir en pouvoir. La vraie liberté, c’est de pouvoir dire « non » et d’être entendue.
C’était une limite que nul n’avait tracée dans le règlement de l’hôtel, mais que tous ceux qui y avaient travaillé savaient où elle passait.

Chapitre vingt-trois

La médiation des proches
Une semaine après le départ de Salma, on frappa à la porte de Hanane.
Samir regardait le journal télévisé ; il se leva et ouvrit. Sur le seuil se tenaient deux hommes d’une cinquantaine d’années : l’un, Abou Jamal, voisin du quartier, l’autre, un petit cheikh à la barbe blanche et au turban discret, que Samir connaissait de la mosquée.
— La paix sur vous, Abou Leïla.
— Et sur vous la paix. Entrez.
Ils s’assirent au salon, et Hanane servit le thé sans un mot. Elle remarqua que le cheikh évitait de la regarder, et cela seul disait tout. C’est sur ce genre de visites que repose la moitié de l’ordre social de nos sociétés : deux hommes de cinquante ans assis dans un salon qui n’est pas le leur, qui parlent au nom d’une troisième maison qui ne les a pas invités, et appellent cela « réconcilier ».
Abou Jamal dit du ton du conciliateur :
— Abou Leïla, tu es un homme raisonnable. Nous savons que la femme de Bassam a quitté sa maison, et que c’est Oum Leïla qui l’a emmenée.
— Je ne sais rien de cela.
— Mais tu le sais. Et tout le monde le sait. La question est maintenant que Bassam est un brave homme, qu’il a fauté et qu’il se repent, et nous voulons les réconcilier avant que l’affaire tourne au scandale.
Notez le mot : « scandale ». Le scandale n’est pas ce qui s’est passé derrière la porte close, mais que quelqu’un le sache. Telle est la définition par laquelle vivent des milliers de maisons : le crime est qu’on voie le sang, non qu’il coule.
Le cheikh dit d’une voix calme :
— Les maisons sont un dépôt. La réconciliation est un bien. Et qui a causé la ruine d’une maison en portera le poids.
Samir regarda Hanane, qui ne laissait rien paraître.
— Et que veut-on de moi ?
— Que tu persuades ta femme de nous dire où est Salma, pour que nous la ramenions chez elle. Il ne lui fera aucun mal. Nous en répondons.
— Vous en répondez ?
— Oui.
Samir se tut un instant. Il y avait dans sa poitrine un vieux combat entre l’homme qui avait grandi à la campagne dans la conviction que la réconciliation entre époux est l’une des plus grandes œuvres, et celui qui avait vu, quelques mois plus tôt, sa fille trembler d’une peur qu’il avait lui-même mal comprise.
— Et si elle dit qu’elle ne veut pas retourner ?
— Elle n’a pas le choix. Elle est épouse et mère.
— Et si elle dit qu’il l’a frappée ?
Le cheikh dit avec un détachement froid :
— Peut-être a-t-elle exagéré. Et une femme a parfois besoin d’une correction mesurée.
C’était le dernier mot qu’il pouvait supporter. Il peut sembler étrange que cela arrive après tant d’années de silence, mais qui connaît les hommes sait que la patience ne s’épuise pas par accumulation : elle cède à une seule phrase, qui vient à l’instant que nul n’attendait et ouvre soudain la porte derrière laquelle se tenaient vingt ans.
— Cheikh, dit Samir avec un calme soudain, je ne suis pas un savant. Mais cette année j’ai appris une chose : qu’une maison où personne ne demande à personne « tu n’es pas fatigué ? » n’est pas une maison. Que la violence ne s’appelle pas correction entre adultes. Et que si j’étais à la place de Salma, je serais partie dès la première fois.
Abou Jamal fut troublé.
— Abou Leïla, tu es influencé par les Allemands.
— Non. Je suis influencé par ma fille.
Il se leva.
— Quant à Oum Leïla, je ne lui demanderai rien. Si elle veut vous dire où est Salma, c’est son affaire ; si elle ne veut pas, c’est son droit.
Hanane le regarda, les yeux grands ouverts.
— Nous en parlerons à la mosquée, dit le cheikh froidement.
— Parlez-en.
Ils partirent en silence.
Quand Samir referma la porte et revint, Hanane se tenait au milieu du salon.
— Je ne m’y attendais pas.
— Moi non plus.
— Pourquoi as-tu dit cela ?
Il s’assit sur le canapé et respira.
— Parce que je me suis souvenu de Leïla, et de la façon dont tu t’es dressée entre elle et moi. Si j’avais ignoré ses larmes, j’aurais été à la place de Bassam. À des degrés différents.
— Tu n’es pas Bassam.
— Non. Mais je marchais sur le même chemin, à pas plus lents.
Elle s’assit près de lui.
— Samir…
— Tais-toi. Je veux dire quelque chose que je n’ai jamais dit.
Elle se tut.
— Je suis désolé. Pour chaque fois que je t’ai dit : « Ça ne te regarde pas. » Et pour chaque fois que j’ai fait comme si tu ne voulais rien.
Elle ne dit rien. Elle prit seulement sa main.
Le lendemain, son téléphone sonna : Bassam. Elle ne répondit pas. Puis un message arriva : « Hanane, je ne veux que voir mon fils. Je t’en prie. Je suis dans un état que je ne supporte pas. »
Elle comprit que cette phrase était précisément la clé dont il se servait : une phrase sincère en apparence, meurtrière dans sa fonction. Elle l’envoya à Mme Kohl en écrivant : « Que dois-je faire ? » La réponse vint : « Rien. C’est notre travail. »

Chapitre vingt-quatre

Sous la peau
Dina s’assit dans le cabinet de la docteure Weiss en se sentant plus fragile qu’elle ne l’avait jamais été.
Elle avait pris rendez-vous après trois nuits sans sommeil, et dans sa poche il y avait un papier où elle avait noté trois questions. Au moment de s’asseoir, elle les oublia.
La docteure Weiss, psychothérapeute de cinquante-cinq ans, élégante sans lourdeur, avait une voix semblable à un rideau blanc qui bouge dans l’air.
— Qu’est-ce qui vous amène ?
— J’essaie de comprendre pourquoi j’aime de cette façon.
— Quelle façon ?
— Celle qui brûle.
— Et aimez-vous brûler ?
— Non. Mais j’ai peur de tout ce qui est plus froid.
— Parlez-moi de votre père.
La question était attendue, et pourtant Dina sentit quelque chose bouger dans sa poitrine.
— Il est parti quand j’avais huit ans. Il n’est pas mort. Il est parti, c’est tout. Il venait parfois aux fêtes avec des cadeaux qui ne convenaient pas à mon âge, puis il disparaissait.
— Et que faisiez-vous quand il disparaissait ?
— J’attendais.
— Et quand il venait ?
— J’essayais d’être très sage pour qu’il reste.
— Est-il resté ?
— Non.
La docteure se tut et laissa la phrase travailler.
— Voyez-vous quelque chose de commun entre votre père et Tarek ?
— Tarek reste. Il téléphone, il vient, il demande.
— Mais ?
— Mais d’une façon étouffante.
— Et votre père ?
— D’une façon absente.
— Et dans les deux cas, vous ?
— Dans les deux cas, j’essaie de mériter.
Le silence fut plus long, cette fois.
— Savez-vous ce que je remarque ? dit la docteure au bout d’un moment. Ce que vous appelez « l’amour qui brûle » est le plus souvent un schéma que nous connaissons : quand on grandit dans une maison où l’on ne sait pas quand viendra l’attention, le corps est programmé pour tenir le manque pour de l’amour, l’inquiétude pour de la passion, l’attente pour de la fidélité. Et si quelqu’un vient qui donne avec régularité et sans mystère, on sent qu’il y a un défaut.
— Lukas…
— Qui est-ce ?
— Un collègue. Il m’envoie des articles sur les dents, dit « je suis là », puis s’efface, et ne me poursuit pas.
— Et que ressentez-vous pour lui ?
— Rien.
— Vraiment ?
Dina soupira.
— Je me sens en sécurité. Et cela ne suscite rien en moi. Est-ce étrange ?
— Non. C’est très courant. Et la question n’est pas de savoir s’il y a une étincelle. C’est de savoir si vous êtes capable de vivre avec la sécurité sans chercher un incendie qui vous en sauve.
Dina resta silencieuse.
— Qu’est-ce qui vous effraie le plus : aimer quelqu’un qui vous fait du mal, ou aimer quelqu’un qui ne vous en fait pas ?
C’était la question à laquelle elle ne voulait pas répondre.
Le soir, Tarek lui écrivit : « Tu ne vois pas mes messages. Tu commences à changer ? » Elle le lut, puis pour la première fois ne s’excusa pas. Elle répondit : « J’ai besoin de temps. Je te parlerai quand je serai prête. »
Le signe de saisie apparut, disparut. Puis il réapparut et resta de longues minutes. La réponse arriva : « Ne me fais pas ça. Tu es tout ce que j’ai. »
Dina s’arrêta devant la phrase. Elle était belle, et c’était aussi une chaîne. Et elle sut pour la première fois que certaines belles phrases sont écrites pour fermer des portes.
Elle éteignit le téléphone. Le lendemain, en entrant au cabinet, elle trouva sur son bureau une petite carte de Lukas : « Si vous avez besoin que je prenne un patient difficile cette semaine, je suis disposé à le faire à votre place. Aucune réponse demandée. »
Elle sourit. C’était la première fois de sa vie qu’on lui donnait la chance de ne pas répondre.

Chapitre vingt-cinq

L’appel qui ne vient pas
Un mois passa.
Omar voyait Clara chaque semaine. Ils parlaient de livres, de films, de petits rêves, et par une nuit froide il l’embrassa sur le quai de la rivière d’un baiser bref et tremblant, après lequel nul ne parla. Il n’y avait rien de scandaleux. Mais Omar sentit que le plafond de son monde s’était élevé de quelques centimètres, et il se mit à respirer.
Le lendemain soir, son téléphone sonna.
— Allô, Omar.
C’était la voix de son père. Il n’appelait d’ordinaire qu’une fois par mois, et pour une affaire urgente.
— Papa ? Maman va bien ?
— Elle va bien. Je voulais te parler.
— Dis.
— Un homme de nos connaissances est venu me voir aujourd’hui. Il m’a dit qu’un de ses amis t’avait vu dans la rue avec une fille.
Omar se tut.
— Peut-être une amie.
— Et les amis se tiennent ainsi ?
— Je ne sais pas ce que tu veux dire.
— Je ne veux rien dire. Je te demande seulement.
— J’étudie et je travaille, papa. Je n’ai pas de temps pour autre chose.
— Bien. L’essentiel est que tu te souviennes de ta religion et de tes origines. Ce sont des choses dont on ne plaisante pas. Et ta mère s’inquiète ; ne lui dis rien.
— Je ne dirai rien.
— Que Dieu te garde.
La ligne fut coupée. Omar resta assis au bord de son lit, à regarder le mur.
Son père n’avait pas dit un mot de condamnation, n’avait pas employé de termes durs. Il avait seulement demandé : « Et les amis se tiennent ainsi ? » Et cette phrase avait suffi à ouvrir un trou dans sa poitrine. Tel est, si l’on y réfléchit, le génie de la répression paternelle dans nos pays : elle n’a pas besoin de fouet, il lui suffit d’une petite question dont celui qui la pose et celui qui y répond connaissent la réponse.
Une heure plus tard, il appela Clara.
— Mon père sait.
— Qu’a-t-il dit ?
— Rien. C’est pire.
— Tu veux venir ?
Omar se rendit au petit appartement de Clara. Elle avait préparé une soupe, et ils s’assirent par terre devant un radiateur électrique.
— Je te raconte quelque chose ? dit Clara. Quand ma sœur a dit à mon père qu’elle aimait un jeune musulman d’origine turque, il ne lui a pas parlé pendant un an.
— Et qu’a fait ta sœur ?
— Elle a attendu. Puis, un jour, il est venu chez elle avec une cage où il y avait un oiseau. Il a dit : « Ta mère m’a donné ça pour que je te le donne. Je ne sais pas comment parler de tout cela. Mais je sais que tu es ma fille. » Et il s’est mis à venir tous les dimanches et à s’informer de son travail. Il évite toujours de parler de religion. Mais il vient.
Omar regarda le feu.
— Mon père ne viendra pas.
— Peut-être qu’il ne viendra pas. Peut-être que les choses changeront dans des années. Mais je sais que le silence n’est pas toujours un refus.
— Et si c’en est un ?
— Alors tu auras du chagrin. Et tu vivras.
Elle effleura sa main.
— Je ne te dirai pas que c’est facile. Mais tu n’es pas obligé de choisir entre aimer et être un fils. Peut-être seras-tu les deux d’une manière nouvelle.
— Et si les deux ne se rejoignent pas ?
— Alors nous inventerons une troisième forme.
Le vendredi soir, quand sa mère téléphona comme à l’ordinaire, il ne répondit pas aussitôt. Il prit une longue inspiration, puis appuya.
— Allô, maman.
— Mon fils, pourquoi es-tu fatigué ?
— Je ne suis pas fatigué.
— Ne mens pas. Ta mère sait.
— Que sais-tu ?
— Je sais que tu as dans la poitrine quelque chose que tu ne dis pas. Et je ne veux pas le savoir si cela doit me peiner. Mais je veux que tu saches que je suis ta mère. C’est tout.
Omar se tut. Il voulait tout lui dire, et ne put pas.
— Je vais bien, maman. Je te promets que je vais bien. Et je te promets que je te le dirai un jour.
— Et moi j’attendrai.
— Je t’aime.
— Et moi davantage.
Il appuya sur la touche et jeta le téléphone de côté, et éclata en sanglots étouffés. Clara était toujours à côté de lui, elle ne dit rien. Elle posa la main sur son épaule et resta. Ce fut le mieux qu’un être humain puisse faire pour un autre : rester sans rien dire.

Chapitre vingt-six

Entre les vagues
En décembre, l’hôtel donna sa fête de fin d’année.
Deux mois s’étaient écoulés depuis la plainte déposée par Svenja. Une enquête interne avait eu lieu, trois autres employées avaient été entendues, et à la dernière séance le représentant du personnel s’était levé pour dire d’une voix calme que les preuves étaient suffisantes. M. Hoffmann fut renvoyé, et une instance juridique fut saisie. Personne ne fêta cela. Mais dans les couloirs de l’hôtel s’établit un silence différent : ce n’était plus celui de la peur, mais celui de quelqu’un qui a retrouvé son souffle.
Svenja vint à la fête dans une robe simple et s’assit dans un coin avec Omar. Il lui avait dit, quinze jours plus tôt, ce qu’il n’avait dit à personne :
— Svenja, j’aime une fille. Elle s’appelle Clara.
— Je sais.
— Comment ?
— Parce que tu souris quand tu lis ton téléphone, et que ton visage change quand l’appel arrive. Et je crois que la limite dont tu as peur n’est ni entre toi et Clara, ni entre toi et le monde. Elle est entre toi et toi. Et c’est plus difficile.
Dina vint à la fête avec Lukas. Ce n’était pas un rendez-vous au sens que les gens imaginent. Il lui avait seulement demandé si elle aimerait l’accompagner à la fête d’un collègue, et elle avait dit : « Pourquoi pas ? » À l’entrée, elle remarqua une femme mince en tailleur simple et un petit garçon en habits de fête : Salma. Elle était venue avec Hanane pour que Yamen voie les lumières.
Dina était la dentiste de Yamen depuis un mois. Elle l’avait vu au cabinet, avec dans la bouche une marque qu’elle n’avait pas aimé voir, et chez sa mère une prudence qui n’avait pas échappé à ses yeux. Elle n’avait rien dit sur le moment, mais lui avait donné sa carte avec au dos : « Si vous avez besoin de quelqu’un, voici mon numéro personnel. » Maintenant, elle s’approcha.
— Bonsoir, Salma. Comment va le petit ?
— Bien, grâce à vous.
— Je n’ai rien fait.
— Si. Vous ne m’avez pas demandé ce que je ne voulais pas dire.
À cet instant, un homme en manteau sombre entra par la porte, cherchant des yeux. Salma le vit et se figea.
C’était Bassam.
Il ne ressemblait pas à l’image qu’elle portait dans sa tête : il paraissait plus jeune et plus pâle, et dans ses yeux il y avait comme une vraie faiblesse. Il s’approcha d’un pas hésitant.
— Salma.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Je veux seulement te voir et voir Yamen.
— Ce n’est pas permis.
— Je n’ai rien fait.
— Non. Mais tu as l’interdiction de t’approcher. Le juge l’a dit.
— Je t’en prie. Une minute.
Avant qu’elle réponde, Samir s’était dressé à côté d’elle, et derrière lui Karim, venu avec Katrin, et derrière lui Hanane. Nul ne dit rien. Il n’y eut ni cri ni geste. Ils se tinrent seulement, sur une ligne sans accord préalable. C’est, si l’on interroge les historiens, la forme véritable de la solidarité : ni discours ni communiqué, mais des corps qui se tiennent à leur place quand il le faut.
Salma se tourna vers Bassam et dit d’une voix calme qu’elle ne se connaissait pas :
— Tu m’as dit une fois que je ne pouvais pas vivre sans toi.
— Et c’est vrai.
— Non. C’est ce que tu voulais que je croie. Et maintenant je vis. Pas bien, pas facilement. Mais je vis.
Ses yeux se mouillèrent.
— Je t’aime.
— Je sais. Mais l’amour ne te donne pas le droit de me faire du mal.
Deux agents de sécurité se penchèrent et conduisirent doucement Bassam au-dehors. Il ne résista pas. Il pleurait sans bruit.
Salma resta à sa place, serrant fortement la main de son fils.
— Maman, c’était papa ?
— Oui, mon chéri.
— Pourquoi il pleure ?
— Parce qu’il est triste.
— Il est malade ?
— Peut-être. Mais ce n’est pas à nous de le guérir.
Yamen la regarda de ses grands yeux et dit :
— On va voir les lumières ?
Salma rit à travers ses larmes.
— Oui.
La fête reprit sa vie, et peu s’aperçurent de ce qui s’était passé. Dans le coin, Hanane se tenait seule, et quand Samir s’approcha, il murmura :
— Tu sais à quoi je pense ? Que nous vivons entre des vagues. Chaque vague apporte quelque chose et en emporte une autre. Nous ne pouvons pas les arrêter. Mais nous pouvons rester debout ensemble.
— Tu deviens poète.
— Non. J’apprends seulement à dire ce que je ressens.
Après minuit, quand les invités se dispersèrent, Dina sortit avec Lukas sur le trottoir. L’air était froid et propre.
— Tu vas bien ?
— Oui.
— J’ai remarqué que tu n’avais pas regardé ton téléphone de la soirée.
— Tarek m’écrit. Mais je ne réponds pas.
— Et c’est difficile ?
— Oui. Parce que je ne sais pas ce que je ferai quand il n’écrira plus.
— Alors nous apprendrons.
Elle sourit.
— « Nous » ?
— Je veux dire « toi ». Mais je suis là.
Il n’y avait dans ses mots ni promesse, ni flamme, ni surprise. C’étaient les mots d’un homme qui sait que l’attention véritable n’a pas besoin de spectacle, et que l’amour qui commence sans fracas peut être le plus capable de durer. Mais elle ne le lui dit pas. Elle se contenta de marcher à côté de lui sur le trottoir, la tête un peu plus haute, le pas plus léger.
Et certaines questions ne s’achèvent pas quand les pages s’achèvent. Aimons-nous vraiment ceux auxquels nous nous attachons ? L’attention tranquille vaut-elle moins que la passion, ou en est-elle la forme la plus vraie ? Et combien des frontières que nous craignons sont en réalité des frontières que nous avons tracées de nos mains, puis oubliées ? Ce que je sais, c’est que l’amour, quand c’est de l’amour, ne te demande pas de disparaître ; que le désir, quand c’est du désir, ne se change pas en pouvoir ; et que les bonnes frontières sont celles qui protègent l’être humain du mal, non celles qui protègent les autres de son existence. Et que le plus difficile et le plus noble est de s’asseoir près de celui qui souffre, et de dire d’une voix claire : « Je suis là. »
Livre quatrième
Dix ans plus tard

Chapitre vingt-sept

Une conférence en classe de troisième
Leïla se tenait devant trente élèves, un petit projecteur à la main, qu’elle n’avait pas allumé.
Elle avait vingt-six ans, assistante sociale dans un centre de protection des enfants et des adolescents, et se rendait dans les écoles deux fois par mois. Chaque fois, elle regardait les visages assis devant elle, et savait que parmi eux se trouvaient un ou deux qui cachaient une chose encore non dite. C’est la seule connaissance qui ne s’enseigne pas à l’université : distinguer le silence qui veut dire « rien » du silence qui veut dire « aidez-moi ».
— Je ne vous montrerai pas de diapositives, dit-elle. Je vais vous raconter une histoire, et ensuite vous me poserez les questions que vous voudrez.
Une fille du dernier rang leva la tête de son téléphone.
— Il y avait une fille de seize ans. Elle aimait dessiner. Un jour, elle publia un de ses dessins, et un homme lui écrivit un commentaire aimable. Puis un message. Puis un autre.
Elle ne dit pas que cette fille, c’était elle. Elle savait qu’une histoire arrive plus vite quand personne n’y a un visage à qui l’attacher.
— Il n’y avait dans aucun message rien d’effrayant. C’est ce que je veux que vous reteniez : le danger ne vient pas toujours en effrayant. Il vient en chaleur. Il vous dit que vous êtes différente, que vous êtes mûre, qu’il vous comprend mieux que vos parents. Puis il vous demande une seule chose : ne rien dire.
Le silence se fit.
— Un seul signe suffit : toute relation qui te demande de la cacher à ceux qui t’aiment n’est pas une relation qui te protège. Ne demandez pas seulement : est-il gentil ? Demandez : pourquoi me veut-il à lui seul ?
Un garçon du premier rang leva la main.
— Et s’il a presque mon âge ?
— Alors c’est différent. L’amour entre égaux n’est pas un danger. Mais les limites demeurent : personne ne possède ton corps, et personne ne te donne un ordre au nom de l’amour.
— Et si on aime quelqu’un et que nos parents nous l’interdisent ?
La phrase était soudaine, et sincère. Leïla le regarda.
— C’est une grande question. Et je te dis ce que ma mère m’a dit : ne détruis pas la limite par colère. Demande à celui qui l’a posée pourquoi. Et parfois tu découvres qu’il y a derrière elle plus de peur que de dureté.
Après le cours, la fille qui regardait son téléphone s’approcha. Elle dit à voix basse :
— Madame, je peux vous parler en privé ?
Le cœur de Leïla battait. C’était le moment pour lequel elle venait chaque fois.
— Bien sûr. On s’assoit dans le couloir ?
— Je ne sais pas si c’est quelque chose…
— Si tu poses la question, c’est quelque chose. Viens.
Elles s’assirent sur un long banc de bois. La fille sortit son téléphone et, d’une main tremblante, lui montra un message. Il ne semblait pas dangereux, mais Leïla reconnut la phrase. C’était la même, dans à peu près le même ordre.
— Tu as bien fait, dit-elle. Tu as fait ce qu’il fallait : tu es venue.
— On va me punir ?
— Jamais. Celui qu’on punit, c’est celui qui écrit. On va le dire à la professeure référente, puis on appellera ta mère ensemble. Est-ce qu’elle se fâche facilement ?
— Non. Mais elle sera triste.
— La tristesse vaut mieux que le silence.
Et Leïla pensa, en tenant le téléphone : j’aurais voulu être cette fille il y a dix ans. Puis elle comprit qu’elle l’avait été, et que cette fille, comme toute fille, est un maillon d’une même chaîne qui court derrière les portes, et que celle qui a traversé tend la main à celle qui vient après.

Chapitre vingt-huit

Un appel de Majed
Par une nuit d’hiver, Majed se tenait devant le portrait de son père.
Le portrait était à sa place, dans son cadre doré, mais il ne l’avait pas regardé depuis des années comme il le regardait cette nuit-là. Il avait à la main le téléphone de sa fille. Il ne l’avait pas brisé. Il s’était cru, jusqu’à ce soir, un homme qui avait appris la leçon.
Il se rappelait ce qu’il s’était dit ici même, dix ans plus tôt, et ses propres paroles lui revenaient comme un écho dans la montagne : tu n’as jamais frappé personne, tu regardais et les têtes se baissaient, moi je n’ai pas ton regard, voilà pourquoi j’ai giflé. Il s’était dit alors qu’il ne serait pas comme son père, qu’il porterait le nom comme un sac et non comme une chaîne. Il s’était dit que, si Racha revenait un jour, il lui dirait « je suis désolé ».
Mais il ne l’avait pas dit. Et Racha n’était pas revenue. Les hommes qui se promettent de s’excuser puis remettent à plus tard apprennent au bout d’années que le report est l’autre forme du déni. Et lui qui tenait à présent les photos de l’inconnu qui écrivait à sa fille savait que le temps perdu n’était pas à lui seul : il avait coûté à sa sœur dix ans de mur, et il pouvait coûter plus à sa fille.
Il prit le téléphone, sortit sur le balcon, revint au salon, puis composa un numéro qu’il n’avait pas demandé depuis plus de deux ans.
Le téléphone de Racha sonna, dans son petit appartement où elle préparait une conférence sur l’éducation de la petite enfance dans les sociétés biculturelles. Un numéro étranger. Elle répondit.
— Racha ?
Elle reconnut la voix avant de reconnaître celui qui parlait. Une voix qu’elle n’avait pas entendue depuis deux ans, rauque, que l’âge avait gagnée.
— Majed.
— Comment vas-tu ?
— Bien. Et toi ?
— Moi… j’ai besoin de te parler.
Un long silence. Son frère ne l’appelait que pour les fêtes et les deuils. Et le voilà qui l’appelait à une heure tardive de la nuit.
— Dis.
— Sama.
— Ta fille ?
— Oui. Quinze ans. J’ai trouvé dans son téléphone… des messages d’un homme.
Racha ferma les yeux. Elle ne rit pas, ne dit pas « voilà, ça y est ». Elle savait qu’un tel instant ne lui appartenait pas.
— Qu’as-tu fait ?
— Rien encore. La première fois… je n’ai pas su quoi faire. J’ai voulu casser le téléphone. J’ai voulu… — Il s’arrêta. Puis dit d’une voix qu’elle ne lui connaissait pas : Mais je me suis souvenu de toi.
— De moi ?
— Je me suis souvenu de ce que je t’ai fait. De ma gifle. Et du jour où tu m’as dit : « Ce n’était pas de l’amour, Majed, c’était la première fois que quelqu’un m’écoutait. » Et moi je n’avais pas compris.
Racha serrait le stylo entre ses doigts.
— Et que vois-tu maintenant ?
— Je vois ma fille. Et je vois que cet homme n’est pas un collègue de travail, ni Fadi. C’est un adulte, bien plus âgé qu’elle. Je connais la différence, mais je ne sais pas quoi lui dire. Je ne sais pas comment la protéger sans la perdre.
Racha dit calmement :
— Majed, écoute-moi bien. Premièrement : ne casse pas le téléphone. Deuxièmement : ne crie pas. Troisièmement : assieds-toi avec elle et dis-lui : « Je ne suis pas en colère contre toi. Je suis en colère contre cet homme. » Ensuite, garde les messages, tu en auras peut-être besoin. Et il y a dans ton pays des organismes qui reçoivent ces plaintes ; je chercherai le numéro pour toi.
— Et si elle me demande pourquoi je me suis fâché contre toi quand…
— Tu lui diras la vérité. Que tu t’es trompé, et que tu as appris.
Il se tut.
— M’as-tu pardonné ?
Elle ne savait pas. Et c’était la seule sincérité possible.
— Je ne sais pas. Mais tu m’as appelée, toi qui es mon frère, et je suis là ce soir. Commençons par là.
Et Majed dit, après un silence, le mot qu’il avait remis pendant dix ans, d’une voix qui ne ressemblait pas à la sienne, après avoir cru qu’il avait oublié comment on le prononce : « Pardon. » Ce fut le mot le plus lourd qu’il eût dit de sa vie, et le plus léger à sortir.
Une semaine plus tard, Majed envoya une photo : sa fille Sama, un carnet à dessin à la main, une tasse de thé à côté d’elle, un petit sourire prudent sur le visage. Il avait écrit dessous : « Nous apprenons à nous parler. »
Racha regarda longuement la photo. Puis elle leva la tête vers la fenêtre, où la neige tombait sur la rue, et pensa que la plus difficile victoire de toute cette affaire n’était pas qu’elle ait vaincu. C’était que son frère ait appris à devenir une porte, non un mur.

Chapitre vingt-neuf

Un enterrement en novembre
Walter mourut dans sa quatre-vingt-cinquième année, dans son lit, après une nuit tranquille passée à lire à Gertrud des pages d’un livre sur les trains.
Il n’y eut dans sa mort aucune tragédie. C’était un homme qui avait vécu longtemps, aimé au terme de sa vie, et qui s’en alla en sachant que quelqu’un attendait ce qu’il dirait le lendemain matin. C’est, à parler exactement, la fin la plus rare que puisse souhaiter un être humain, et la moins méditée, parce qu’elle ne fait pleurer personne assez.
Mais le matin qui suivit fut long.
Gertrud se tint dans le petit salon qu’ils avaient partagé neuf ans, en robe noire ; elle avait soixante-dix-neuf ans, et son visage s’était affiné. Michael vint avec sa femme et ses deux fils, ayant appris au fil des années à respecter cet homme arrivé tard dans la vie de sa mère.
— Maman, nous nous occuperons des formalités.
— Non. Je m’en occupe.
— Mais…
— Il n’est pas mon parent sur le papier, dit-elle calmement. Mais il l’a été assez. Et je ne veux pas que les choses soient laissées à quelqu’un qui ne sait pas qu’il aimait le thé sans sucre et qu’il détestait les fleurs blanches.
Michael la regarda longuement.
— Bien. Ce que tu veux, nous le ferons.
À l’enterrement, une quarantaine de personnes se rassemblèrent : d’anciens collègues des chemins de fer, des voisins de l’immeuble, des employées de l’ancien hôtel. Hanane vint en robe sombre avec Samir, Leïla avec Jonas, Racha de l’université, Karim et Katrin de leur ville. Ils étaient tous là, comme à la table, mais la mort les avait réunis cette fois sans invitation.
Gertrud se tint près de la tombe et dit quelques phrases brèves, sans papier :
— Je ne pensais pas aimer une seconde fois. Ni que quelqu’un m’aimerait à cet âge. On m’a dit que ce n’était pas convenable, que le désir prend sa retraite, que l’amour après soixante ans ressemble à du thé froid. On avait tort. Le désir ne prend pas sa retraite. Ce qui prend sa retraite, c’est la peur. Et Walter m’a sortie de ma peur.
Puis elle se tut et déposa sur la terre une fleur jaune.
Hanane se tenait un peu à l’écart, les larmes coulant sans bruit. Elle avait appris, durant ces années, que l’amour ne se mesure ni à l’âge, ni au sexe, ni à la religion, ni à la ville. Il se mesure au courage qu’il demande : dire à quelqu’un « je te veux », en sachant qu’il peut partir, qu’on peut le perdre, que les gens se moqueront.
Elle sentit la main de son mari prendre la sienne. Elle se tourna. Samir ne dit rien. Il avait cinquante-huit ans, ses cheveux avaient blanchi, ses yeux s’étaient affinés. Il murmura :
— S’il m’arrivait quelque chose… dirais-tu de moi de belles choses ?
— Que veux-tu que je dise ?
— Que j’ai essayé.
Elle serra sa main.
— Et que tu as réussi.

Chapitre trente

Avant de répondre
Un soir de printemps, après une conférence donnée dans une nouvelle école, Leïla rentra dans son petit appartement, où Jonas avait préparé un dîner simple.
Ils vivaient ensemble depuis trois ans. Ils ne s’étaient pas mariés, et ce n’était pas une question de choix tranché. Ils reportaient le grand mot parce qu’ils voulaient d’abord savoir comment vivre les jours ordinaires.
— Comment s’est passée la conférence ?
— Bien. Une fille est venue me voir après.
— La même page ?
— La même page.
Il s’assit à côté d’elle.
— Tu es fatiguée ?
— Parfois. Mais je pense : si quelqu’un avait fait cela pour moi il y a dix ans.
— Quelqu’un l’a fait.
— Qui ?
— Ta mère. Ton père, après qu’il a appris. Et moi, quand j’ai attendu sur les marches du tribunal.
Elle rit.
— Oui. Vous tous.
Après le dîner, tandis qu’ils lavaient la vaisselle, Jonas dit soudain :
— Leïla, tu voudrais qu’on se marie ?
Sa main ne s’arrêta pas.
— Tu demandes ou tu proposes ?
— Je demande. Et je ne veux pas de réponse ce soir.
— Et pourquoi maintenant ?
— Parce que je veux choisir, non me laisser emporter. Et je ne veux pas que tu croies que je demande parce que quelqu’un a dit que le moment était venu.
Elle le regarda, puis regarda l’eau qui coulait.
— Quand j’avais seize ans, je croyais que l’amour était d’une seule sorte : il vient sans permission et il t’emporte. Maintenant je sais qu’il en existe plusieurs, et que la plus difficile est celle qui dit : « Je ne te forcerai pas. »
— Est-ce mieux ?
— C’est la seule qui mérite qu’on la croie.
Elle s’essuya les mains.
— J’y réfléchirai. Et je te le dirai. Et tu entendras ma réponse telle qu’elle est, non telle que tu la souhaites.
— C’est tout ce que je demande.
Cette nuit-là, Leïla ne dormit pas.
À vingt-six ans, Leïla sait que les questions importantes ne viennent pas à voix haute. Elles viennent pendant qu’on lave la vaisselle. Et la voici dans son lit, Jonas endormi à côté d’elle, respirant doucement, les yeux fixés au plafond.
La peur qui l’occupait était étrange : dire « oui » sans savoir si ce « oui » était pour elle ou pour autre chose. Parce que tout le monde attendait. Parce que sa mère se réjouirait, que son père respirerait peut-être avec soulagement, que ses vingt-six ans étaient un « moment raisonnable ». Et parce que son métier lui avait appris que tout ce qui ne se voit pas peut être un danger. Jonas, un danger ? Non. Elle ne savait simplement pas distinguer entre la sécurité et la reddition.
Elle se tourna et regarda son dos. À seize ans, il avait touché son doigt ; à vingt-six, il lui préparait le thé chaque matin. Il n’avait jamais élevé la voix, ne lui avait jamais rien demandé qu’elle ne veuille pas. Et pourtant elle attendait toujours qu’il arrive quelque chose de mauvais, comme si la tendresse était un piège. Et qui lui avait appris cela ? Marc.
Elle n’avait pas prononcé ce nom depuis des années. Il y avait en elle une petite pièce fermée, avec une clé rouillée, et parfois, la nuit, elle s’en approchait et posait la main sur la porte. Tout était fini, elle le savait. Mais elle examinait encore chaque homme gentil : où est la ruse ? Et Jonas ? Non. Jonas ne lui demande de cacher rien. Cela suffit-il ? Peut-être. Car elle dit dans ses conférences : toute relation qui te demande de la cacher n’est pas une relation qui te protège. Et sa relation avec Jonas supporte la lumière, même devant son père, même devant sa grand-mère. Donc la question n’est pas lui. C’est elle.
Elle se leva et s’assit au bord du lit, quelque chose comme un tremblement dans les mains. Elle voulait croire qu’elle méritait quelqu’un qui l’aime sans la posséder, et craignait de ne pas savoir être aimée. Car le premier amour qu’elle avait vu, c’était les cris de son père et le silence de sa mère ; l’amour qu’elle avait pris pour de l’amour était un piège ; et celui qu’elle voyait maintenant était calme au point qu’elle craignait de ne pas le sentir. Voulait-elle l’étincelle ? Non. Elle voulait voir l’étincelle devenir une maison. Mais elle avait appris que certaines étincelles brûlent, et que tout ce qui brûle n’est pas de l’amour, et c’est ce qu’elle dit à ses consultantes.
Elle retourna au lit et posa la main sur l’épaule de Jonas. Il s’éveilla à demi.
— Leïla ?
— Rien. Dors.
— Tu vas bien ?
— Oui.
— Et si tu n’allais pas bien ?
— Alors je le dirais.
Il marmonna quelque chose et se rendormit. Elle le regarda et se dit : je lui répondrai demain. Mais la réponse n’est pas « oui » ou « non ». La réponse, c’est de lui dire tout ce que je viens de me dire : la peur, l’étincelle, la clé rouillée. Et s’il reste, voilà la réponse.
Quand elle s’endormit, elle avait tracé en elle une petite limite que nul autre n’avait tracée : ne pas dire « oui » avant d’avoir tout dit.
Le matin de ce dimanche-là, elle appela sa mère, comme chaque dimanche. Le visage de Hanane apparut à l’écran, et derrière elle un petit bureau couvert de papiers d’architecte et le plan d’une maison pas encore construite.
— Maman, c’est quoi, ça ?
— Un projet. J’ai repris mes études et réalisé trois petits chantiers pour des clients du quartier. Je le gardais secret.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai l’habitude de ne parler qu’après avoir réussi.
— Et tu as réussi ?
— Je ne sais pas. Mais j’ai décidé de ne plus attendre de savoir.
Leïla rit.
— Tu me ressembles.
— C’est toi qui me ressembles. La différence, c’est que tu l’as appris de moi avant que moi je l’apprenne.
Leïla dit après un silence :
— Maman, j’ai une vieille question.
— Laquelle ?
— Qui trace les frontières ?
Hanane sourit, d’un sourire plus calme et plus profond, cette fois.
— Tu demandes encore ?
— Toujours.
— Et moi, je n’ai toujours pas de réponse définitive.
— Alors nous allons bien.
— Oui. Parce que celui qui a une réponse définitive cesse de demander, et celui qui cesse de demander trace les frontières des autres.
À l’arrière-plan, Leïla entendit la voix de son père appeler de la cuisine :
— Hanane, on mange ?
— Un instant, Samir.
Puis, se tournant vers l’écran :
— Va dire à Jonas que je lui envoie mon salut.
— Je le dirai.
La communication fut coupée. Leïla resta quelques secondes devant l’écran éteint, puis devant la fenêtre qui donnait sur des immeubles, des lumières, des gens qu’elle ne connaissait pas, dont chacun porte en lui une carte que nul autre ne voit : ce qu’il veut, ce qu’il craint, ce qu’on lui permet, ce qu’on lui défend.
Puis elle se leva, alla à la cuisine où Jonas préparait le thé, se tint devant lui et dit : « Je veux te raconter quelque chose avant de répondre. » Il posa la théière sur le plan de travail, s’assit, et attendit.
Livre cinquième
L’autre rive
Dans les livres précédents, nous sommes restés à Waldburg, et nous avons regardé la ville fermée par la fenêtre d’un téléphone et la voix des appels. Ce livre est un voyage vers l’autre rive. Hanane y retourne, après dix-neuf ans, dans la ville qu’elle avait quittée, emmenant avec elle sa fille Leïla et sa sœur Racha. Et là, le quartier fermé n’est plus une ombre qu’on voit de loin, mais une maison de trois étages, une mère malade, une fille de quinze ans qui tient un téléphone, et un homme qui s’appelle Majed.
Je ne veux pas, dans ces pages, me tenir avec la société européenne contre la société arabe, ni avec l’arabe contre l’européenne. Je veux vous montrer que les frontières se tracent partout, que la peur se ressemble où qu’elle soit, et que le courage, quand il vient, vient en accents différents. Les événements se déroulent durant l’hiver qui suivit l’enterrement de Walter.

Chapitre trente et un

La salle des arrivées
Hanane ne dormit pas dans l’avion.
Elle s’était assise près du hublot, le front contre la vitre froide, regardant des nuages qui ne changent pas. À sa droite, Leïla lisait un livre en allemand avec des yeux qui ne lisaient pas, et à sa gauche, dans l’allée, Racha enroulait son foulard autour de sa main, encore et encore.
— Tu as peur ? lui demanda Leïla en arabe.
— Je ne sais pas.
— Ce n’est pas grave.
— Je ne suis pas revenue depuis dix-neuf ans.
— Elle a changé ?
— Je ne sais pas si c’est elle qui a changé, ou moi.
Sa mère avait téléphoné trois jours plus tôt. Une voix faible, aux phrases brèves, sèche comme un vieux papier : « Ma santé a empiré, Hanane. Je ne veux pas mourir avant de te voir. »
Hanane n’avait rien dit à Samir. Elle avait posé son téléphone sur la table et l’avait regardé, et il avait dit sans qu’elle parle :
— Va.
— Il me faudra quinze jours.
— Prends un mois. Je serai là.
— Leïla veut venir.
— Je sais.
— Peut-être qu’on ne l’accueillera pas comme il faut.
— Peut-être que si. Tu ne le sais qu’en y allant.
Ainsi étaient-elles à présent dans les airs au-dessus d’une mer qu’elles ne voyaient pas : trois femmes de deux générations dans une même valise d’histoire.
À l’atterrissage, Hanane se troubla. Elle rajusta son foulard trois fois dans le couloir. Elle n’en portait pas en Allemagne, sauf l’hiver, mais elle l’avait mis ici sans y penser, comme si le corps se souvenait avant l’esprit. C’est l’une des plus étonnantes ruses de la patrie : elle habite les mains avant d’habiter la mémoire.
— Maman, dit doucement Leïla, tu trembles.
— Non. C’est le froid.
— Il ne fait pas froid.
— Alors c’est autre chose.
Leïla toucha son épaule.
— Je resterai près de toi.
— Et toi ? Tu es à l’aise ?
— Je suis curieuse. Je n’ai jamais vu ton pays.
— Mon pays ?
— Le pays de ma mère.
Hanane rit, pour la première fois depuis plusieurs jours.
À la porte de sortie se tenait un homme de cinquante-deux ans, en manteau gris, les cheveux grisonnants, un petit bouquet de roses blanches à la main. Hanane ne le reconnut pas au premier regard. Puis elle vit les yeux.
— Majed.
— Hanane.
Ni l’un ni l’autre n’avança. Ils restèrent à cinq pas de distance, comme se tiennent les gens après de longues années d’absence dont ils ne savent comment revenir. Puis il fit un pas. Il tendit les fleurs, puis recula et dit :
— Je ne sais pas comment te saluer.
— Moi non plus.
— Maman demande chaque jour si tu es arrivée.
— Nous irons la voir.
Il se tourna vers Leïla.
— Et celle-ci…
— Leïla. Ma fille.
— Sois la bienvenue, ma fille.
— Merci, oncle.
Elle le dit en arabe correct, avec un accent allemand, et inclina légèrement la tête, sachant que le mot « oncle » ferait sur lui ce que mille explications ne feraient pas. Sa mâchoire trembla.
— Racha ? dit-il enfin.
Racha se tenait derrière eux, pâle.
— Majed.
Personne ne parla. Entre eux, il y avait des années, une gifle, une bourse d’études, un appel dans une nuit d’hiver.
Majed tendit la main.
— Je m’excuse. Je ne sais toujours pas comment le dire. Mais je veux le dire ici, à l’aéroport, devant les gens, pas à la maison. Parce que je ne veux pas que ce soit une chose qu’on cache.
Racha regardait sa main. Dans le hall, il y avait du bruit, des valises, des gens qui s’embrassaient, et on entendit au fond une femme crier : « Bienvenue, ma chérie ! »
Elle tendit la main.
— J’accepte.
Ils ne s’étreignirent pas. Mais ils se serrèrent la main, et ce fut la plus forte des choses qui pouvaient arriver entre deux frère et sœur en un tel lieu.
Sur la route de l’aéroport, Leïla, assise sur la banquette arrière, regardait les rues : des enseignes en arabe, des marchés, des enfants jouant au ballon entre les voitures. La ville était plus petite qu’elle ne l’avait imaginée, et plus bruyante. Leur voiture passa devant une petite papeterie fermée, le rideau de fer rouillé.
Racha le vit, et ne dit rien.

Chapitre trente-deux

La maison aux trois étages
La maison était plus petite que ne se la rappelait Hanane. Ou peut-être était-elle plus grande, elle.
Elle s’arrêta sur le seuil de la porte de bois et vit l’escalier qu’elle avait gravi cent fois en portant le pain, l’ampoule suspendue au-dessus de l’entrée, la petite fenêtre d’où elle regardait la rue pour guetter les étrangers. L’odeur de la maison n’avait pas changé : savon, musc, vieux café.
— Maman.
Elle ne sut pas qui avait prononcé le mot. La voix venait de l’intérieur, faible, tremblante.
Elle entra.
Sa mère était assise sur un grand canapé entouré de coussins, ses cheveux blancs clairsemés sous un voile blanc, son visage devenu petit, rétréci comme s’il se cachait. Ses mains tremblaient un peu sur ses genoux.
— Hanane ?
— C’est moi.
— Viens.
Elle s’approcha, s’agenouilla près du canapé, et posa la tête dans le giron de sa mère comme elle le faisait à sept ans. La mère ne dit rien. Elle posa sur la tête de sa fille sa main tremblante, sachant que chaque mot gâcherait l’instant.
Leïla se tenait à la porte, à côté de Racha, et regardait une scène qu’elle n’avait pas vécue : une femme qui retourne à son enfance après vingt ans.
— Et celle-là ? dit enfin la mère d’une voix soudain aiguë.
— Leïla. Ma fille.
— Viens, ma chérie. Je veux voir ton visage.
Leïla s’approcha, intimidée. La grand-mère prit son visage entre ses mains et le regarda longuement, comme on regarde un tableau ancien.
— Tu ressembles un peu à ton père. Et un peu à moi. Tu sais ?
— Non.
— Tes sourcils. Du côté de ma mère.
Leïla rit sans savoir pourquoi ses yeux s’embuaient.
Le soir, quand ils s’assirent à la grande table, Souha entrait dans la cuisine et en sortait, Majed parlait des prix et de l’électricité, Racha se taisait, et Leïla regardait des plats dont elle ignorait les noms.
Soudain, une fille de quinze ans entra dans la pièce, mince, les longs cheveux noirs noués derrière la tête, de grands yeux qui ressemblaient à ceux de Majed quand il était jeune. Elle tenait un téléphone.
— Voici Sama, dit Majed.
— Bonjour.
— Salut.
Les deux mots furent échangés sans chaleur. Mais quand Sama s’assit en face de Leïla, celle-ci vit que la jeune fille la fixait avec une curiosité affamée, comme quelqu’un qui verrait un tableau qui ne ressemble pas à ceux qu’on accroche chez lui.
— Tu es d’Allemagne ?
— Oui.
— Et tu parles allemand ?
— Oui.
— Tu peux dire quelque chose ?
— Du hast schöne Augen.
— Ça veut dire quoi ?
— Tu as de beaux yeux.
Sama rit et son visage rougit. Majed les regardait en silence, recouvrant l’étonnement de gravité.
La nuit, quand la grand-mère dormit et que chacun se fut dispersé, Sama s’approcha de la chambre de Leïla.
— Je peux entrer ?
— Bien sûr.
Elle s’assit au bord du lit en serrant son téléphone.
— Leïla, je peux te demander quelque chose ?
— Demande.
— Maman m’a dit que tu travailles avec des filles comme moi, des filles à l’école, et que tu les protèges.
— J’essaie.
— De quoi ?
— De gens qui veulent leur faire du mal ou les tromper.
Sama se tut, et continua de fixer son téléphone.
— Et si ce n’est pas moi ?
— Comment ça ?
— Mon amie.
— Qui est-ce ?
— Dana. Dans ma classe.
— Et que lui est-il arrivé ?
— Je ne sais pas si je dois le dire.
— Tu ne me dis pas son secret. Tu me demandes comment l’aider. Et c’est différent.
Un silence passa.
— Il y a un garçon qui la menace.
— Avec quoi ?
— Une photo. Une photo qu’elle a prise d’elle-même et qu’elle lui a envoyée. Il dit qu’il la publiera si elle ne fait pas ce qu’il demande.
Le visage de Leïla ne changea pas. C’était le moment auquel elle s’entraînait depuis des années.
— Premièrement : tu as bien fait de me le dire. Deuxièmement : celui qui menace est celui qui a tort, pas elle. Tu comprends la différence ?
— Oui.
— Troisièmement : qu’elle ne lui paie rien et ne lui envoie rien d’autre. Payer ou envoyer, cela lui donne envie de plus.
— Et que faire ?
— Garder tous les messages, sans rien effacer, et en parler à un adulte de confiance. Elle a une mère ou une enseignante ?
— Sa mère risque de la frapper.
— Alors une enseignante. Ou nous parlerons à un adulte qui puisse aider. Il y a une conseillère dans votre école ?
— Oui. Mais on a peur d’elle.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle risque de prévenir nos parents.
Leïla réfléchit. Elle savait que c’était là le nœud : dans la société fermée, l’aide elle-même devient une menace. La conseillère qui existe pour protéger la fille est devenue, aux yeux de la fille, une branche du pouvoir de la maison.
— Nous trouverons un chemin. Mais ce soir ne fais rien. Garde seulement tout.
Sama la regarda, les yeux pleins.
— Pourquoi tu sais tout ça ?
— Parce que j’ai vécu quelque chose de proche.
— Et que s’est-il passé ?
— Une longue histoire. Je te la raconterai plus tard. L’important maintenant est que tu saches que tu n’es pas seule. Ni Dana.
Sama lui prit soudain la main, et, ne sachant comment dire sa gratitude, se contenta de dire :
— Tu es comme maman. Mais plus calme.
Leïla sourit.
— C’est le plus beau compliment qu’on m’ait fait.

Chapitre trente-trois

Ce que la mère n’a pas dit
Au quatrième jour, Hanane s’éveilla à la voix de sa mère qui l’appelait.
Le soleil s’était levé. Elle entra dans la chambre de la grand-mère et la trouva assise sur le lit, son voile blanc sur la tête, un verre d’eau intact sur la table à côté d’elle.
— Ferme la porte.
Elle la ferma.
— Assieds-toi ici.
Hanane s’assit au bord du lit. Le visage de sa mère était las, mais ses yeux étaient plus clairs qu’ils ne l’avaient été quelques jours plus tôt.
— Hanane, je vais mourir.
— Maman…
— Non, laisse-moi parler. Je n’ai pas peur de la mort. J’ai peur de mourir sans te dire quelque chose.
— Dis-le.
— Je t’ai fait du tort.
Hanane se tut. Elle ne s’y attendait pas.
— Pas par dureté. Par silence. Je t’ai mariée à vingt ans alors que tu aimais étudier. Je me suis dit que c’était bien pour toi, que l’homme était bon. Et tu pleurais la dernière nuit, et je t’ai dit : toutes les filles pleurent.
— Et c’était vrai.
— Non. Tu pleurais parce que tu ne voulais pas. Mais je ne t’ai pas dit que moi aussi j’avais pleuré le jour de mon mariage.
Hanane la regarda.
— Toi ?
— Moi. J’avais dix-huit ans. J’ai épousé ton père sans l’avoir vu plus de deux fois. On m’avait dit : c’est un homme de bien. Et il l’était. Il n’a jamais élevé la voix contre moi. Mais je ne l’ai jamais aimé.
Hanane resta sans bouger. Cette phrase, quand une mère de soixante-quatorze ans la dit à sa fille, détruit de la légende plus que mille romans : la légende de la maison bâtie sur l’amour, qui est en réalité bâtie sur l’accord, et où tout le monde a vécu un beau devoir.
— Et il y avait un autre homme dans ma vie.
Elle le dit d’un ton tranquille, comme si elle parlait d’un étranger.
— Avant de me marier. Il s’appelait Salim. Le fils des voisins. Nous échangions des regards par la fenêtre. Une fois il m’a saluée dans la rue et a dit un mot. Une autre fois il a glissé un papier sous la porte.
— Et que disait le papier ?
— Je ne m’en souviens pas. Mais je me souviens que je me suis endormie, cette nuit-là, en souriant.
Elle eut un faible rire.
— Je me suis mariée. Lui aussi. Et j’ai appris qu’il était mort il y a deux ans. Et moi, ici dans mon lit, je me rappelle encore son rire.
— Maman…
— Ne dis rien. Je ne veux pas de ta compassion. Je veux te dire : si je recommençais, j’agirais autrement. Je ne sais pas comment. Mais je me serais demandé : qu’est-ce que je veux ?
— Et pourquoi ne te l’es-tu pas demandé ?
— Parce que personne ne le demandait. Et quand personne ne te le demande, tu crois que la question est interdite.
Elle se tut. Puis dit :
— Et voilà que j’apprends de Majed et de Souha que ta fille vit avec son homme sans mariage.
— Leïla. Et c’est son affaire.
— Je sais. Majed me l’a dit, furieux. Et moi je ne me suis pas fâchée. Je lui ai dit : et alors ? Est-ce un bon garçon ? Il m’a regardée, stupéfait, parce que je n’avais pas demandé « est-il musulman ? » mais « est-il bon ? ».
Hanane sourit.
— Et qu’a-t-il dit ?
— Il a dit : je ne sais pas.
— Il l’est.
— Très.
— Alors cela me suffit.
Hanane se pencha et lui baisa la main.
— Et il y a autre chose.
— Dis.
— Notre voisin, Abou Nabil. Veuf comme moi. Il vient chaque soir demander des nouvelles de ma santé. Et je sais qu’il veut autre chose. Et je ne lui ai pas dit non. Et je ne lui ai pas dit oui.
— Et que veux-tu ?
— Je ne sais pas. Mais j’attends chaque soir d’entendre son coup à la porte.
Hanane rit, les larmes coulant.
— Maman ! Tu as soixante-quatorze ans !
— Et l’âge interdit-il au cœur ? J’ai entendu dire qu’en Allemagne une femme de soixante-dix-neuf ans a aimé un homme de quatre-vingt-quatre.
— Gertrud. Comment le sais-tu ?
— Leïla m’en a parlé. Et je me suis dit : si une femme étrangère, au bout du monde, fait cela, pourquoi attendrais-je la mort avant de me le permettre ?
— Et que feras-tu ?
— Je parlerai à Majed.
— Et s’il refuse ?
— Alors ce sera mon fils qui refuse, et une femme qui veut. Et nous verrons qui l’emporte.
C’était la phrase que Hanane n’avait jamais imaginé entendre de sa mère. Et elle savait aussi que celui qui essaie de tracer les frontières n’a pas forcément pouvoir sur le cœur.
Le soir, Abou Nabil entra, en chemise repassée, tenant une boîte de maamoul.
Il avait soixante-seize ans, le corps maigre, un visage bon et des yeux prudents. Il se tint à la porte, regardant la grand-mère qui avait mis son plus beau voile.
— Bonsoir, Abou Nabil.
— Bonsoir, Oum Majed. Comment va ta santé aujourd’hui ?
— Mieux.
— Dieu soit loué.
Il s’assit près d’elle et lui tendit la boîte. Nul ne parla de rien. Ils sirotaient leur café et parlaient du temps, des prix, des enfants.
Dehors, derrière la porte, Hanane et Leïla regardaient la scène par l’entrebâillement.
— Maman, murmura Leïla, tu sais ce que je vois ? Je vois ma grand-mère rire.
— Oui.
— Et cela veut dire que j’avais tort. Je croyais que les grands-mères ne désiraient pas.
Hanane sourit.
— Nous ne cessons rien. Nous cessons seulement d’avouer.

Chapitre trente-quatre

Lamis
Lamis vint voir Racha le sixième jour.
Racha ne la reconnut pas au premier regard. C’était la jeune fille qui, dix ans plus tôt, avait écrit un billet en classe de seconde ; elle était devenue une femme de vingt-six ans, un voile rose sur les cheveux, les yeux toujours grands, mais où il y avait quelque chose de fatigué.
— Madame ?
— Lamis ! C’est toi ?
— Oui.
— Viens !
Elles s’étreignirent. Quand Lamis s’écarta, Racha vit que ses yeux brillaient.
Elles s’assirent dans le petit salon. Majed était parti travailler, Souha était à la cuisine, Sama à l’école.
— Comment vas-tu ?
— Bien.
— Je connais cette phrase. « Bien » veut parfois dire le contraire.
Lamis sourit tristement.
— Vous lisez toujours les visages.
— Un peu.
— Je me suis mariée il y a un an. Avec Hicham. Un homme gentil, ingénieur, de bonne famille.
— Et alors ?
— Je ne sais pas comment dire.
— Dis-le comme tu veux.
— La nuit de noces… je n’ai pas pu.
Racha se tut.
— Je veux dire… je n’ai pas pu…
Les mots se rompirent.
— N’en dis pas plus. J’ai compris.
— Il ne s’est rien passé depuis un an. Chaque fois je me crispe et je pleure. Il est patient. Mais il commence à demander : y a-t-il quelque chose que je ne sais pas ? As-tu aimé quelqu’un d’autre ? Et je ne sais pas quoi répondre.
— Tu en as parlé à quelqu’un ?
— Ma mère a dit : « Patience, ma fille, les filles ont peur au début. » Et ma belle-mère a dit : « Peut-être que tu ne veux pas de mon fils. » Et moi je ne sais pas.
— Lamis, quand as-tu appris quelque chose sur ton corps ? Sur ce qui se passe entre un homme et une femme ?
— Une semaine avant le mariage.
— De qui ?
— De ma mère. Elle m’a dit : « Supporte, et ça passera. »
Racha connaissait cette phrase. Elle l’avait entendue, vingt-cinq ans plus tôt, de la bouche de beaucoup de femmes. Elle est, comme le sait quiconque l’a entendue, le conseil le plus répandu de l’histoire des mères, et le moins utile : on y prépare la jeune fille à la vie commune comme on prépare un malade à une opération.
— Tu as vu une gynécologue ?
— Non. J’ai peur.
— Pourquoi ?
— Parce que je devrai dire que je n’ai pas pu, et tout le monde saura.
— La doctoresse ne le dit à personne. Et il y a des médecins spécialisés pour cela, et ce que tu décris est plus courant que tu ne le crois. Ton corps ne refuse pas ton mari. Ton corps a peur. On lui a appris qu’il n’avait pas le droit de se détendre.
— Il a peur de moi ?
— De tout ce qu’on t’a enseigné : que c’est dangereux, que c’est honteux, que cela fait mal, qu’il faut le supporter. Tous ces messages font un petit mur autour du corps.
Lamis eut les larmes aux yeux.
— Et on peut le démolir ?
— Oui. Mais lentement, et sans honte.
— Et Hicham ?
— Il sait que tu as peur ?
— Non. Il croit que je le refuse.
— Alors dis-lui ce que tu m’as dit. Ne dis pas « je suis faible ». Dis : « J’ai peur, et j’ai besoin d’aide. »
— Et s’il se met en colère ?
— Il se fâchera peut-être. Mais sa colère sera moindre que sa peur. Et s’il est un homme bien, il écoutera.
Lamis resta longtemps silencieuse.
— Pourquoi personne ne nous a appris cela ?
— Parce que personne ne le leur a appris.
Racha écrivit un nom sur un petit papier et le lui tendit.
— Voici le numéro d’une gynécologue que je connais. Et je lui téléphonerai moi-même.
Quand Lamis fut partie, Racha se tint à la fenêtre et regarda la rue. Elle ne lui avait pas expliqué grand-chose. Mais elle pensa qu’entre une fille qui écrit un billet en seconde et une femme qui pleure la nuit de ses noces, il y a un seul fil : que personne ne parle. Et que la honte, quand on la fabrique dans le silence, devient un corps.

Chapitre trente-cinq

Ce que fait Majed
Leïla ne dormit pas cette nuit-là.
Elle pensait à Dana, la fille qu’elle n’avait jamais vue, au garçon qui portait dans son téléphone une petite arme, et au fait qu’elle ne savait pas comment la loi fonctionnait ici, ni comment agissaient les conseillères, ni comment un étranger peut intervenir dans une maison qui n’est pas la sienne.
Au matin, elle trouva sa mère dans la cuisine, qui préparait le thé.
— Maman, j’ai besoin de te parler.
— Dis.
Elle lui raconta tout sans nommer la fille. Hanane écouta en silence, et quand Leïla eut fini, elle posa son verre.
— Qu’en penses-tu ?
— Je veux le dire à mon oncle Majed.
— Pourquoi lui ?
— Parce que, ici, l’affaire ne se règle pas par la loi seule. Parce que c’est un homme dont on écoute la parole dans sa société. Et parce que je sais qu’il a changé.
— Et s’il se trompe ?
— Alors nous aurons essayé.
Hanane réfléchit.
— Leïla, tu sais que tu mets une affaire entre les mains d’un homme qui peut crier, punir ou ébruiter.
— Je sais. Mais si je ne prends pas ce risque, je serai comme celle qui laisse la fille seule parce qu’elle a peur de se tromper.
Sa mère la regarda avec une fierté qu’elle ne put cacher.
— Je serai avec toi.
À midi, ils s’assirent au salon : Leïla, Hanane et Majed, Souha debout à la porte.
— Je ne te dirai pas le nom de la fille, commença Leïla calmement. Mais j’ai besoin de ton aide.
— Dis.
— Une fille de l’école de Sama, une adolescente, qu’un garçon menace d’une photo privée. Et il lui demande des choses.
Le visage de Majed se durcit, et Leïla imagina l’instant de l’explosion. Mais il ne cria pas.
— Qui est le garçon ?
— Je ne connais que son prénom : Ziad. Dix-sept ans, du quartier voisin.
— Et la fille…
— N’a rien fait de mal. C’est celui qui menace qui a tort.
Majed se tut. Il lisait des yeux des mots invisibles sur le mur. Puis il dit à voix basse :
— C’est ce qu’un collègue m’a dit il y a des années : que la fille menacée n’est pas à blâmer. Et je ne l’avais pas cru.
— Et tu le crois maintenant ?
— J’essaie.
— Tu connais les parents de Ziad ?
— Si c’est du quartier voisin, je connais son père. Un fonctionnaire de chez nous. Un homme bien dans son travail, sévère chez lui.
— Majed, dit Hanane avec précaution, vas-tu le voir ?
— Oui. Mais je ne veux pas faire de mal à la fille, ni que le quartier le sache. Est-ce possible ?
— C’est possible. Et c’est pourquoi nous te le demandons.
Leïla posa son téléphone sur la table.
— Nous avons des étapes : ne rien lui payer, ne rien lui envoyer. Garder tous les messages. Appeler son père calmement, sans accusation personnelle ni scandale. Lui dire : « Votre fils a fait une chose grave, et c’est à vous de l’arrêter. » S’il ne s’arrête pas, il existe un organisme spécialisé qui reçoit ces plaintes.
— Il existe ici ?
— Oui. Je l’ai cherché cette nuit.
— Alors j’appellerai son père ce soir.
— Et Souha ? dit soudain Leïla. Pourrait-elle appeler la mère de la fille ? D’une voix de femme. Je crois que la mère a besoin d’entendre que sa fille n’est pas accusée.
Majed se tourna vers sa femme. Ses yeux brillaient.
— Fais-le.
— Moi ?
— Tu sais leur parler.
C’était une phrase simple. Mais Souha, qui avait vécu quinze ans sans qu’on la consulte sur rien, resta stupéfaite.
— Je le ferai.
Le soir, Majed s’assit dans une pièce à l’écart et appela le père de Ziad, la méfiance sur le visage. Leïla n’entendit pas le détail de la conversation, mais elle le vit sortir, une demi-heure plus tard, les traits fatigués.
— Qu’a-t-il dit ?
— D’abord il a défendu son fils. Il a dit que c’est un garçon et qu’ils sont tous ainsi. Puis je lui ai dit : « Si c’était ta fille ? » Et il s’est tu.
— Et ensuite ?
— Il m’a demandé : que veux-tu ? J’ai dit : que tu prennes son téléphone, que tu effaces tout, que tu lui parles et que tu présentes des excuses à la famille de la fille sans dire son nom. Sinon je déposerai plainte.
— Et il a accepté ?
— Il a demandé une heure. Puis il a rappelé. Il a dit qu’il avait pris le téléphone et qu’il avait frappé son fils…
— Majed !
— Oui. Mais je lui ai dit : ne le frappe pas. Cela ne lui apprendra rien. Assieds-toi avec lui et dis-lui pourquoi c’est mal.
Leïla le regarda avec étonnement.
— Et il a écouté ?
— Je ne sais pas. Mais il a dit : « Tu es le premier à me dire cela. »
Majed s’assit, se frottant le visage des paumes.
— Leïla, je ne sais pas comment tu as appris ces choses. Mais je sais que j’aurais frappé le garçon moi-même si tu n’avais pas été là.
— Et tu as choisi de ne pas le faire.
— Parce que tu as dit que les coups n’effacent pas la peur, qu’ils la déplacent.
Il ajouta d’une voix plus lente :
— Comme je l’ai déplacée sur Racha.
Leïla ne dit rien. Elle savait que le mieux était de laisser la phrase suspendue dans l’air, comme un aveu qui n’a pas besoin de réponse.
Cette même nuit, ce n’était pas l’oignon qui faisait pleurer Souha dans sa cuisine.
Nul n’entend ce que dit une femme qui coupe des oignons. Souha se tient devant le plan de travail, elle coupe, et les larmes coulent sans embarras, ce qui est le meilleur de l’affaire : elle peut pleurer sans que personne ne demande pourquoi. Dans l’autre pièce, Majed regarde les nouvelles, Sama fait ses devoirs, et la mère de Majed somnole.
— Pourquoi pleures-tu ? se demanda-t-elle.
— L’oignon.
— Et sinon ?
— Sinon rien.
— Menteuse.
Elle posa le couteau. Devant la petite fenêtre, le quartier dormait.
Quand lui avait-on dit « merci » pour la dernière fois ? Il y avait trois jours, quand elle lui avait servi le thé. Le pensait-il ? Non. Il le disait comme on dit « bonjour ». Et elle ? Pensait-elle quelque chose en disant « voilà » ? Peut-être le disait-elle parce qu’elle ne savait pas quoi dire. Et c’était la phrase la plus vraie qu’elle eût entendue.
Quinze ans dans cette cuisine, à compter, nettoyer, poser les assiettes, à entendre la grand-mère se plaindre, Majed grogner, Sama réclamer. Et personne ne demande : que veux-tu ? Et elle ne se le demande pas, parce qu’elle craint la réponse : qu’elle ne veut pas de ceci. Elle mit la main sur sa bouche. Elle ne l’avait jamais dit, même pas dans sa tête.
Elle ne déteste pas Majed. C’est un homme bon, qui ne l’a jamais frappée. Mais il ne l’écoutait pas. Cela suffit-il pour le détester ? Non. Mais cela suffit pour pleurer.
Elle s’essuya le visage de sa manche. Elle lui avait dit un jour : « Sama apprendra que l’amour est une chose pour laquelle on est frappé. » Elle ne savait pas d’où la phrase était sortie ; quelque chose avait éclaté en elle. Et il l’avait regardée pour la première fois depuis des années. Et elle avait vu qu’il avait peur. Elle aussi. Voilà une frontière commune.
Elle revint aux oignons et se remit à couper, doucement. De quoi avait-elle besoin ? D’être interrogée. Que Majed lui demande à quoi elle pense et ce qu’elle veut, même si la réponse est « je ne sais pas ». Et pourquoi ne le lui dit-elle pas ? Parce qu’elle a honte, et que sa mère lui avait dit : « La femme qui demande beaucoup est abandonnée. » Et celle qui ne demande pas ? Elle est oubliée. Lequel est pire ? L’oubli.
Elle se lava les mains. Demain, elle lui dirait : « Majed, j’ai besoin que nous parlions. » Et s’il n’entendait pas ? Elle le dirait encore. Et s’il n’entendait toujours pas ? Alors elle saurait. Et ce fut la première fois qu’elle décida d’ouvrir une frontière nouvelle : celle qui sépare supporter de dire.
Elle entendit des pas derrière elle. Majed se tenait à la porte de la cuisine, en tenue de nuit, un verre vide à la main.
— Souha ?
— Oui.
— Tu vas bien ?
Elle ne sut que répondre. Il ne le lui avait pas demandé depuis treize ans.
— Bien.
— Non. Ça n’a pas l’air.
— Je… j’ai besoin de parler.
— Maintenant ?
— Si tu as le temps.
Il posa le verre sur la table.
— Oui. Assieds-toi.
Elle s’assit, et il s’assit. Ce fut la première fois depuis très longtemps que deux personnes s’asseyaient dans une cuisine sans que l’une d’elles demande quelque chose.
Une semaine plus tard, Sama arriva en sautillant :
— Dana va bien. Ziad s’est excusé auprès d’elle et a tout effacé devant sa mère. Et sa mère ne l’a pas frappée.
— Je suis heureuse.
— Et elle te dit : merci.
— Je n’ai rien fait. C’est ton oncle qui l’a fait.
— Non. C’est toi qui m’as dit la première quoi faire.
Leïla regarda la jeune fille, et vit en elle ce qu’elle était dix ans plus tôt : les grands yeux et le désir de croire que le monde peut être sûr. Et elle pensa que ce qui était un secret étouffant à Waldburg pouvait devenir une protection collective dans une ville arabe, s’il s’y trouvait un homme qui sache écouter, et une femme à qui l’on permette de parler.

Chapitre trente-six

La boutique fermée
Au douzième jour, Racha décida d’aller à la boutique.
Elle n’en dit rien à personne. Elle mit son manteau, descendit dans la rue, marcha entre les maisons qu’elle connaissait pierre à pierre, jusqu’à l’angle qu’elle n’avait cessé de traverser en mémoire depuis onze ans. La boutique était telle qu’elle l’avait vue de la voiture le jour de leur arrivée : un rideau de fer rouillé, une enseigne pâlie, une vitre poussiéreuse.
Elle s’arrêta devant. Elle n’avait pas de but. Elle voulait seulement s’arrêter.
— Vous cherchez quelque chose ?
Elle se retourna. Un homme de quarante-quatre ans se tenait à la porte voisine, en veste bleu marine, les tempes grisonnantes, une clé à la main. Elle continua de le regarder, puis dit d’une voix qu’elle ne connaissait pas :
— Fadi ?
— Racha.
Il ne dit pas « madame », comme dans les messages. Il dit son prénom nu, comme s’il n’était plus au début de rien.
— Que fais-tu ici ?
— Je suis revenu il y a deux jours. Je vends la boutique. Le voisin l’a rachetée à bas prix. J’ai remis les clés aujourd’hui.
— Moi… je passais.
— Je t’ai vue par la vitrine. Tu es là depuis dix minutes.
— Je n’ai pas fait attention.
Il sourit.
— Tu veux entrer ?
— Est-ce que c’est permis ?
— C’est son dernier jour.
Il ouvrit le rideau lentement, qui monta avec un long grincement. La boutique était petite, vide, hormis des étagères de bois et des traces de stylos et de vieux papiers par terre. Ils entrèrent.
Fadi se tint au milieu, regardant autour de lui.
— Rien n’a changé. Et tout a changé.
— Comment vas-tu ?
— Bien. Je me suis marié il y a sept ans. J’ai deux fils.
— Comment s’appellent-ils ?
— Anas et Kinan.
— C’est joli.
— Et toi ?
— Je ne me suis pas mariée.
— Je sais. Ma sœur m’a écrit d’ici. Elle a dit que tu étais enseignante en Allemagne.
— J’enseigne à l’université.
— Tu as bien fait.
Ils se turent. Dans ce silence, il n’y avait ni hostilité ni grand regret. C’était le silence de celui qui se tient devant un fleuve revenu à son lit après une longue sécheresse.
— Racha, dit-il enfin. Tu as supporté ?
— Quoi ?
— Majed, et les jours. Après moi.
— Et toi ?
— Moi, je suis parti. Et c’était plus facile. Toi, tu es restée.
— Moi aussi je suis partie, deux ans après. Mais avant, j’étais restée ici, dans la maison, et j’ai vu ce que j’ai vu.
Elle prit une inspiration.
— Oui. Et c’était difficile. Mais je ne veux faire porter à personne la responsabilité de ce qui est arrivé, ni à toi ni à Majed. Nous avancions tous à l’intérieur de murs que nous n’avions pas bâtis.
— Et je croyais que tu me détesterais.
— Je ne t’ai pas détesté. J’attendais de comprendre.
— Et tu as compris ?
— En partie : que tu n’avais rien fait de mal, que je n’avais rien fait de mal, et que c’était le monde qui n’était pas prêt.
Fadi ouvrit la poche de sa veste et en sortit un petit papier plié.
— Ceci est pour toi.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Le dernier message. Je l’ai recopié de ma main après que ton téléphone a été brisé. Je le gardais, je me disais que je te le donnerais un jour, et je ne savais pas comment.
Elle le prit d’une main tremblante et le déplia.
« Je ne sais pas ce que tu es pour moi. Mais je sais que j’ai pris l’habitude d’attendre le soir. »
Elle lut la phrase, puis la relut. À cet instant, il n’y avait pas de nostalgie dans ses yeux. Il y avait quelque chose de plus étrange et de plus calme : de la gratitude, parce que quelqu’un avait pensé à elle de cette façon, même si cela n’avait pas abouti.
— Merci.
— Et moi je m’excuse.
— De quoi ?
— De ne pas m’être battu davantage.
— Tu ne pouvais pas.
— Peut-être. Mais je me dis parfois : si j’avais eu de quoi payer un appartement, ou si je n’avais pas eu deux sœurs, comment les choses se seraient passées.
— Nous ne savons pas.
— Et nous n’y sommes pas obligés.
Elle sourit.
— C’est une phrase qui revient souvent dans ma vie, ces jours-ci.
Ils restèrent un moment dans la boutique silencieuse. Puis il dit :
— J’ai appris que ta mère était malade.
— Oui.
— Salue-la. Et dis-lui que je m’excuse de mon absence.
— Cela lui fera plaisir.
— Et si tu veux que nous restions en contact, comme amis…
— Non.
Elle le dit avec douceur.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne veux pas ouvrir une porte qui pourrait blesser ta femme ou me blesser. Et parce que certaines histoires se referment bien si on n’essaie pas de les prolonger.
Il hocha la tête.
— Je comprends.
— Mais je suis heureuse que tu aies dit ce que tu as dit.
Il tendit la main et elle la serra. Elle sortit de la boutique vers la lumière d’hiver, le papier dans sa poche.
Elle marcha dans l’étroite rue en pensant qu’on n’arrive pas toujours à ce qu’on veut. Mais on arrive parfois à ce dont on a besoin : entendre, des années plus tard, qu’une chose a été vraie.

Chapitre trente-sept

Le chemin du cimetière
Elle savait que c’était la dernière nuit.
Non qu’elle l’eût dit à quiconque, mais quelque chose dans son corps était devenu léger, comme s’il se préparait à un voyage. Oum Majed était allongée sur son lit, les yeux ouverts ; dans la chambre il y avait la lueur d’une petite lampe, et l’odeur des fleurs qu’Abou Nabil avait apportées flottait encore dans l’air.
En elle, deux voix dialoguaient, comme dialogue tout être humain dans sa dernière nuit. La première demanda : as-tu peur ? Elle dit : non. Pas un peu ? Un peu. De quoi ? De ne pas avoir dit assez. À qui ? À Hanane, à Racha, à Majed. Et que n’as-tu pas dit ? Que je les aime.
Tu l’as dit, répondit la voix. Non, dit-elle, j’ai dit des choses qui lui ressemblent : « As-tu mangé ? », « Pourquoi es-tu fatiguée ? », « Mets ton manteau. » Mais je n’ai pas dit la phrase. Et pourquoi ? Parce qu’on ne la disait jamais dans notre maison. Et pourquoi ne la disait-on pas ? Parce que ma mère ne me l’a pas dite.
Elle rit d’un rire faible. Une chaîne de silence : chaque mère remet son silence à sa fille comme on lui remet une bague.
Elle ferma les yeux. Elle se demanda si elle était infidèle à son mari, parce que même cette nuit-là elle pensait à Salim. Cela lui fait-il du tort ? Non. Lui en fait-il, à lui ? Il est mort. À Abou Majed ? Il est mort aussi. Donc nul n’est lésé. Mais elle avait honte. Pourquoi ? Parce qu’elle était une femme de soixante-quatorze ans qui pensait à l’amour. L’amour connaît-il l’âge ? Non. Et Dieu le connaît-il ? Je ne crois pas.
Il y avait dans la chambre un beau silence. Elle pensa à Abou Nabil et au coup à la porte qu’elle attendait chaque soir. Il ne l’avait jamais touchée de plus qu’une main sur une main. Mais un tel geste suffisait à lui rendre un sentiment qu’elle avait oublié : que quelqu’un la voit. Et s’il lui disait ce soir qu’elle l’aime ? Elle ne le pouvait pas. Pourquoi ? Parce qu’il était tard. Le temps empêche-t-il ? Non. Alors pourquoi avoir peur ? Parce qu’elle ne l’avait jamais fait.
Elle entendit des pas dans le salon, et un petit coup à la porte d’entrée. C’était lui. Elle ne l’attendait pas à cette heure.
— Oum Majed ? murmura-t-il derrière la porte. Je passais seulement. Tu vas bien ?
Elle sourit.
— Entre.
Il entra dans sa chemise blanche, un petit sac de raisin à la main, et s’assit près du lit.
— Tu n’as pas dormi.
— Non.
— Tu as besoin de quelque chose ?
— J’ai besoin de te dire quelque chose.
— Dis.
— Je ne sais pas comment.
— Commence par n’importe quoi.
Elle le regarda, son visage bon et fatigué, sa main qui avançait lentement vers la sienne.
— Merci.
— De quoi ?
— D’être venu chaque soir.
— C’est moi qui te remercie.
— Pourquoi ?
— Parce qu’avant de venir ici, je n’attendais plus rien.
Aucun des deux ne dit le mot d’amour. Mais leurs mains restèrent mêlées dans la lumière douce, et la nuit passait légèrement sur eux comme une couverture. Quand Abou Nabil s’endormit sur la chaise en lui tenant la main, elle regarda le plafond.
— Tu as entendu ? demanda-t-elle à la voix. Je l’ai dit.
— Tu ne l’as pas dit.
— Non. Mais je l’ai senti.
— Et cela suffit ?
— Oui.
Elle posa la tête sur l’oreiller, les yeux mi-clos. Elle n’avait pas peur. Elle attendait seulement, comme une femme attend un train dont elle sait qu’il viendra.
À l’aube, Abou Nabil lâcha doucement sa main et retourna chez lui.
Puis la grand-mère mourut, dans une nuit où la pluie avait commencé, avant que personne ne s’éveille.
Ce ne fut pas une mort tragique. Elle avait vécu soixante-quatorze ans, et quelques jours avant sa mort elle était retournée à son fauteuil préféré, avait mangé les dattes qu’aime Abou Nabil, et entendu Racha lui lire un vieux livre. Au matin, Souha la trouva paisible sur son lit, les mains sur la poitrine, le visage détendu comme une enfant qui s’est endormie.
Tous pleurèrent. Même Majed, qui ne pleure pas, s’assit au bord du lit et prit sa tête entre ses mains et pleura, comme il avait pleuré à vingt-cinq ans le jour où son père était mort.
Le soir vinrent les voisins et les parents. Les hommes se rassemblèrent dans le grand salon et les femmes dans la chambre intérieure, selon l’usage. Le lendemain matin, le cheikh vint organiser les funérailles.
— Nous sortirons après la prière de midi, dit-il. Les hommes au cimetière, les femmes à la maison.
— Je veux y aller, dit Hanane.
Tous se tournèrent vers elle.
— On ne sait pas que les femmes aillent au cimetière, dit un oncle.
— Je sais.
— C’est la coutume.
— Je sais. Mais c’est ma mère. Et j’ai vécu vingt ans loin d’elle. Et je ne veux pas lui dire adieu derrière un mur.
Un silence pesant tomba. Le cheikh regarda Majed.
Majed se tenait dans l’angle, le visage illisible. Il regarda sa sœur, puis le cheikh, puis le sol.
— Cheikh, dit-il enfin, je ne rends pas de fatwas. Mais je sais que ma mère n’a jamais dit qu’elle interdisait quoi que ce soit à ses filles. Et je n’interdirai pas à ma sœur.
— Mais les gens…
— Les gens ne m’importent pas.
Majed ne l’avait jamais dit auparavant, ni dans l’âge de la colère, ni dans celui de la peur, ni dans celui de l’honneur.
— Je conduirai la voiture. Et Hanane, Leïla et Racha viendront. Elles n’entreront pas dans le cimetière si l’usage ne le veut pas, mais elles se tiendront à sa porte. Et nous lui dirons adieu ensemble.
— C’est ce que tu veux ? demanda le cheikh, embarrassé.
— C’est ce que je trouve juste.
À midi, après la prière, la civière fut portée par les mains des hommes, et les femmes marchèrent derrière, à petite distance : Hanane en tête, Leïla et Racha à ses côtés, Souha derrière elles, Sama se tenant à leurs mains. Quelques voisins se mirent à chuchoter, mais personne ne s’y opposa.
À la porte du cimetière, elles s’arrêtèrent comme convenu. Les hommes entrèrent et portèrent le corps vers la fosse, et les femmes restèrent à la grille.
Hanane serrait les barreaux dans ses paumes et regardait de loin. Elle vit le lieu où elle jouait enfant, la terre rouge, les arbres coupés, et elle vit son frère se pencher et mettre lui-même la terre.
De l’autre côté se tenait un homme maigre, en vieux manteau, un mouchoir blanc à la main. C’était Abou Nabil. Nul ne s’approcha de lui. Il se tenait seul, les épaules courbées, les larmes coulant sans bruit.
Majed le vit de loin. Il laissa la terre et marcha vers lui lentement, dans le silence des gens. Arrivé devant lui, il resta un instant sans parler. Puis il lui tendit la main et le salua, et leurs mains demeurèrent longtemps jointes. Abou Nabil murmura quelque chose que personne n’entendit, Majed hocha la tête, lui prit le bras, et ils marchèrent ensemble vers la tombe.
Ce fut le plus éloquent de ce qui se dit ce jour-là : qu’un homme avait décidé de ne pas laisser un autre homme pleurer seul, parce que le deuil ne connaît ni âge ni rang ni permission de la société.
Après l’enterrement, quand les hommes retournèrent à la maison, Hanane resta debout à la porte du cimetière.
— Maman, dit Leïla. Viens.
— Un instant.
— Tu veux quelque chose ?
— Je veux garder ce lieu.
— Nous reviendrons.
— Oui. Mais je ne reviendrai pas avec la peur.
Elle regarda la terre rouge et murmura d’une voix que nul autre qu’elle n’entendit :
— Merci, maman. Pour tout ce que tu as dit. Et pour tout ce que tu n’as pas dit.

Chapitre trente-huit

Une lettre sous l’oreiller
Le dernier jour, tandis que Hanane rassemblait ses affaires dans la petite chambre, Souha entra d’un pas hésitant.
— Oum Leïla…
— Oui ?
— J’ai trouvé ceci sous l’oreiller de la hadja.
Elle lui tendit une vieille enveloppe sur laquelle on avait écrit d’une main tremblante : « À Hanane. »
Hanane la prit à deux mains lourdes.
— Quand l’a-t-elle écrite ?
— Je ne sais pas. Mais il y a quinze jours, elle m’a demandé du papier et un stylo.
Hanane s’assit sur le lit et ouvrit l’enveloppe. La feuille était une seule page, d’une écriture sinueuse, de phrases brèves :
« Hanane, ma fille,
Si tu lis ceci, c’est que je me suis reposée.
Je ne te demande pas pardon, parce que je ne sais pas si je le mérite. Je te demande de vivre. Tout ce que je n’ai pas pu faire, fais-le, toi, et n’attends la permission de personne.
Et dis à Leïla que sa grand-mère l’a aimée plus qu’elle n’a su le dire. Et dis à Racha que les oiseaux n’ont pas besoin de cage pour être aimés. Et dis à Majed que c’est un bon fils, que la peur n’est pas une honte, mais que la honte est de la transmettre.
Et salue Samir de ma part. C’est un homme bon. Mais je veux que tu sois sûre que sa bonté ne suffit pas s’il n’apprend pas à écouter.
Ta mère. »
Hanane la lut deux fois. Puis elle posa la feuille sur sa poitrine et pleura en silence.
À l’aéroport, Majed se tint près d’elle, avec dans les yeux ce qui ne se dit pas.
— Hanane.
— Oui.
— Tu reviendras ?
— Oui. Peut-être en été.
— Nous t’attendrons.
— Et Souha aussi ?
— Et Souha. Et Sama. Et tous ceux que tu voudras.
Elle toucha son bras.
— Majed, tu n’es pas l’homme que tu étais il y a dix ans.
— J’ai encore peur.
— Mais tu as appris à ne pas faire de la peur une loi.
Il ne répondit pas. Il se contenta de la serrer brièvement contre lui, sans employer de mots.
Plus tard, tandis que l’avion montait dans la nuit froide, Hanane appuya de nouveau sa tête à la vitre, mais cette fois elle ne tremblait pas. Leïla s’assit à côté d’elle, Racha derrière elles, un petit papier à la main qu’elle lisait en souriant.
— Maman, murmura Leïla.
— Oui ?
— Tu reviendras vivre ici un jour ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que je n’appartiens plus à un seul lieu. Mais je n’ai plus peur d’aucun.
— Et moi ?
— Toi, tu appartiendras à l’endroit où tu protèges les gens.
Leïla regarda par la fenêtre l’obscurité au-dessous d’elles, où brillait une petite ville arabe comme un point de lumière, puis disparaissait. Et elle pensa que les frontières ne sont pas des lignes entre les pays. Ce sont des lignes à l’intérieur des maisons et à l’intérieur des poitrines, et que ceux qui les effacent ne les effacent pas par la force, mais en s’asseyant ensemble, en questionnant, en les redessinant un peu plus large, jusqu’à ce que la place suffise à tous.
Le voyage était fini, mais les questions continuaient de marcher. On peut quitter une ville et y revenir vingt ans plus tard, pour découvrir que les gens sont moins durs qu’on ne l’imaginait, que les maisons fermées ont de petites fenêtres, et que les mères cachent sous leurs oreillers ce qu’elles n’ont pas pu dire. Et ce que je veux dire ici est simple : le problème n’est pas qu’une société soit ouverte et l’autre fermée. Le problème est que chacun de nous croit que le courage vient de l’autre côté. Le courage vient quand un être humain, en quelque lieu que ce soit, décide de s’asseoir devant sa fille, sa sœur ou sa mère et de lui demander : « Que veux-tu ? » — puis d’écouter la réponse.
Livre sixième
Les promesses
Chaque personnage s’était promis quelque chose dans l’obscurité : « Demain, je dirai. » « Demain, je demanderai. » « Demain, je n’ouvrirai pas le message. »
Mais les promesses faites la nuit rencontrent au matin ce qui ne leur ressemble pas : une lumière dure, des gens réels, un corps qui trahit le plan. Car demain ne vient pas comme promis. Il vient plus lent, ou plus étrange, ou plus petit qu’on l’imaginait, et très souvent plus beau.
Les chapitres de ce livre se meuvent entre les temps des livres précédents : chacun part d’une promesse et va vers ce qui vient après, sans ordre chronologique strict. Dans ces pages, je suis les promesses : certaines s’accomplissent, d’autres trébuchent, d’autres encore se transforment en chemin en quelque chose qu’on n’avait pas prévu. Et je ne jugerai personne. Je me tiendrai à leurs côtés pendant qu’ils essaient.

Chapitre trente-neuf

Tu n’es pas fatiguée ?
Cela prit deux mois.
Samir ne pouvait pas dire la phrase directement. Il passait par la cuisine, ouvrait le réfrigérateur et le refermait. Il s’asseyait devant la télévision et l’éteignait. Il prenait un verre et le reposait. Ainsi font les hommes qui apprennent une langue nouvelle à cinquante ans : ils tournent autour du mot comme on tourne autour d’un bassin dont on ignore la profondeur.
Un soir de mai, après la huitième séance de conseil conjugal, il s’assit près de Hanane sur le canapé et dit sans la regarder :
— Tu n’es pas fatiguée, aujourd’hui ?
Elle leva la tête de son livre.
— Quoi ?
— J’ai dit : tu n’es pas fatiguée, aujourd’hui ?
Elle le regarda. Son visage était rouge, ses mains nouées entre ses genoux comme celles d’un écolier qui attend sa note.
— Si.
— Beaucoup ?
— Beaucoup.
— Pourquoi ?
— Il y avait beaucoup de chambres. Et dans la 412, un client ivre a fait tomber sa bouteille sur la moquette. Et toi, tu ne me l’as pas demandé depuis un mois.
— Je le demande maintenant.
— C’est vrai.
Il respira profondément.
— Et toi ? Tu me le demandes ?
— Tu n’es pas fatigué ?
— Si.
— Beaucoup ?
— Beaucoup. La conduite. Les routes. Le patron qui presse. Et moi…
Il s’arrêta.
— Et toi ?
— Et moi, je voulais te dire quelque chose depuis longtemps.
— Dis-le.
— Je ne sais pas comment.
— Comme tu peux.
— Je… tu m’as manqué.
Elle ne comprit pas d’abord.
— Nous sommes dans la même maison.
— Je sais. Mais tu m’as manqué, Hanane, celle que je n’ai jamais connue. Et j’ai peur de ne pas y arriver.
Un silence passa. Puis elle rit d’un petit rire bref, vrai.
— Pourquoi tu ris ?
— Parce que j’ai peur comme toi.
— Toi ?
— Oui. Depuis des années, je regarde mon corps et je me dis : que peut-on en vouloir ?
— Moi.
— Ne dis pas cela pour me flatter.
— Je ne te flatte pas. Je ne sais pas flatter.
Et c’était vrai. Ils rirent ensemble.
Cette nuit-là, il ne se passa rien de spectaculaire. Mais Samir posa sa main sur la sienne avec hésitation, comme on touche une feuille qui pourrait brûler, et elle ne retira pas la sienne.
Une semaine plus tard, une nuit tranquille, il éteignit la lumière et dit :
— Je peux m’approcher ?
— Oui.
— Tu veux ?
— Oui.
— Et si ça ne te plaît pas ?
— Je le dirai.
Et ce fut la chose la plus étrange en vingt ans : qu’un homme demande à sa femme avant de la toucher. Qu’il dise : « Est-ce que cela te convient ? » Qu’il écoute la réponse. Et ici l’auteur s’arrête pour dire ce qui ne se dit pas dans les familles respectables : la plupart des couples qui ont dormi vingt ans dans le même lit n’ont jamais parlé du lit, et les deux corps ont vécu en voisins polis qui ne frappent jamais à la porte.
Ce ne fut pas facile. Il y eut de la gêne, un rire soudain, du silence, de l’hésitation. Il y avait deux corps habitués à une familiarité sans dialogue, qui apprenaient maintenant un dialogue sans familiarité. À un moment Hanane dit tout bas :
— J’ai peur.
Il s’arrêta.
— De quoi ?
— Je ne sais pas. Comme si j’avais seize ans.
— Et moi comme si je ne savais rien.
— Ce n’est pas grave.
— On arrête ?
— Non. Seulement… doucement.
Alors il alla doucement. Et dans sa lenteur il y avait une sincérité qu’elle ne lui connaissait pas, et une tendresse qu’il ne se savait pas posséder.
Quand tout fut fini, ils restèrent allongés en silence dans l’obscurité.
— C’était… bien ? demanda-t-il à voix basse.
— C’était différent.
— C’est bon ?
— Oui.
— Vraiment ?
— Vraiment.
Il prit sa main.
— Hanane, dit-il après un moment, je ne sais pas si je t’aime comme il faut. Mais je sais que je veux apprendre.
— Moi aussi.
— Et si nous échouons ?
— Alors nous échouerons ensemble.
C’était une phrase sans force ni romantisme. Mais c’était la première fois qu’elle l’entendait de lui, dite non comme un verdict mais comme un engagement. Et elle s’endormit en pensant que l’amour, après vingt ans, ne vient peut-être pas comme un élan. Il vient peut-être comme une permission : que chacun permette à l’autre de s’approcher, et de reculer. Et que tout ce qui précédait n’était qu’un préambule.

Chapitre quarante

Tout
Leïla s’assit sur le canapé, Jonas en face d’elle, entre eux deux tasses de thé que personne n’avait touchées.
Elle s’était exercée à parler toute la journée : en voiture, au centre, entre deux dossiers. Et chaque fois qu’elle essayait de résumer, elle se disait : « Non. Tout. »
— Jonas, je vais te dire ce que je cachais.
— Tu n’y es pas obligée.
— J’y suis obligée. Je le veux.
— D’accord.
Elle prit une inspiration.
— Quand tu m’as demandé si je voulais me marier, j’ai senti que j’avais peur. Pas de toi. De moi. De ce que je pourrais dire « oui » parce que tout le monde l’attend. Et de ne pas savoir comment être aimée sans attendre la ruse.
Son visage était immobile.
— Quand j’avais seize ans, il m’est arrivé quelque chose. Tu sais. Marc. Je t’ai dit que c’était fini, et c’est vrai. Mais cela a laissé quelque chose en moi. Comme un système d’alarme qui ne s’arrête jamais. Toute gentillesse devient suspecte. Et tu es gentil. Tu es stable. Et chaque jour, j’attends que l’autre visage paraisse.
— Il a paru ?
— Non.
— Est-ce que tu en souffres ?
— Je ne sais pas. Peut-être que j’en souffre parce que je ne crois pas à la paix.
Jonas se tut. Dans ce silence, il essayait de comprendre, non de se défendre.
— Leïla.
— Oui.
— Je peux dire quelque chose ?
— Bien sûr.
— Je l’avais senti.
— Quoi ?
— Que tu attends. Chaque fois que je tends la main vers toi avec tendresse, je vois que tu te raidis un instant. Tu ne le montres pas, mais je le vois.
— Et qu’as-tu fait ?
— Rien dit. Je ne voulais pas te donner l’impression que je te surveillais.
— Tu savais ?
— Oui.
— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?
— Parce que j’avais peur de faire partie des symptômes.
Elle rit en larmes.
— Tu es plus intelligent que je ne le croyais.
— Non. J’ai seulement de l’amour pour toi.
— C’est la phrase la plus dangereuse.
— Pourquoi ?
— Parce que je la crois, maintenant.
Il lui prit la main.
— Leïla, je ne demande pas de réponse ce soir, ni demain. Je veux seulement rester.
— Et si je ne pouvais rien te promettre ?
— Je ne demande pas de promesse.
— Et si je restais comme ça ?
— Comme ça ?
— Effrayée.
— Alors je resterai quand tu auras peur.
— Et si j’avais toujours peur ?
— Alors nous aurons peur ensemble. Et je connais un peu la peur.
— Quoi donc ?
— J’ai eu peur depuis mes seize ans, quand j’ai attendu sur les marches du tribunal. Et je me disais : et si elle me déteste ? Et si elle ne me regarde plus ?
— Et je t’ai regardé.
— Et tu m’as regardé.
Ils sourirent.
— Alors je ne dis pas « oui » maintenant, dit Leïla. Et je ne dis pas « non ». Je dis : « Pas encore. »
— C’est une réponse complète.
— Vraiment ?
— Bien sûr. Je préfère un « pas encore » sincère à un « oui » effrayé.
Elle tendit la main et toucha son visage.
— Tu sais ce qui me surprend ?
— Quoi ?
— Que, pendant que je te disais tout cela, je n’ai pas senti la honte. Je croyais que je la sentirais.
— Parce qu’il n’y a pas de honte à avoir.
— Non. Mais on m’avait appris l’inverse.
— Qui ?
— Tout : le silence, l’expérience. Et maintenant j’apprends aux filles le contraire sans me l’être appliqué.
— Et tu viens de l’appliquer.
— Oui. À l’instant.
Elle appuya la tête sur son épaule. À cet instant, il n’y avait entre eux ni promesse, ni bague, ni date. Il y avait quelque chose de plus précieux : que chacun sache qu’il peut avoir peur en présence de l’autre sans être jugé.
Le lendemain matin, Jonas prépara le thé comme d’habitude, et ne lui demanda rien. Il posa seulement la tasse devant elle et dit :
— Bonjour.
Leïla regarda la tasse, puis lui, et pensa que ce dont elle avait le plus besoin, c’était exactement cela : que le jour nouveau reste ordinaire après qu’elle avait dit la vérité.

Chapitre quarante et un

Hors contrat
À vingt heures, Thomas était rentré de Shanghai.
Sa grosse valise près de la porte, son manteau sur la chaise. Katrin, debout dans la cuisine, préparait le dîner, et pensa que c’était la scène qu’elle avait vue cent fois : un homme qui rentre, une femme qui cuisine. Mais cette fois, elle allait changer.
— Tu es fatigué.
— Un peu.
— On mange d’abord ?
— Oui.
Ils mangèrent en silence, de petites conversations sur le temps et le voyage recouvrant le reste. Puis, quand elle eut desservi, elle dit :
— Thomas, je veux te dire quelque chose.
— Dis.
— J’aime un homme.
Son visage ne bougea pas.
— Je sais.
— Tu sais ?
— Depuis trois mois. La tasse que tu as laissée dans l’évier, la façon dont tu regardes ton téléphone.
— Pourquoi tu n’as rien dit ?
— Parce que le contrat dit : pas de questions.
— C’est vrai.
Ils se turent.
— Et toi ? dit-elle. Est-ce que…
— Oui.
— Qui ?
— Lian. Du bureau de Shanghai. Depuis un an.
Katrin rit d’un rire étrange.
— Alors nous deux ?
— Il paraît.
— Et nous n’avons rien dit.
— Nous sommes doués pour le silence.
Elle mit les assiettes dans l’évier et revint à la table.
— Qu’est-ce qui nous arrive ?
— Je ne sais pas.
— Nous avions convenu que cela ne ferait pas mal.
— Et nous sommes des menteurs.
— Pourquoi ?
— Parce que cela fait mal. Je sens quelque chose, là.
— Quoi ?
— Je ne sais pas. De la jalousie ? De la nostalgie ? De la peur ?
— Moi aussi.
Et voilà le paradoxe : deux époux qui avaient convenu de ne pas être jaloux se découvrent jaloux, après sept ans, à l’instant de l’aveu. C’est ce qui arrive aux nations qui proclament dans leur constitution qu’il n’y a pas de peur, et bâtissent leurs murailles la nuit.
— Katrin, dit Thomas après un silence, avons-nous eu tort ?
— Je ne sais pas.
— Nous voulions être libres. Nous pensions que la liberté voulait dire ne pas s’attacher.
— Et nous avons réussi.
— Nous avons réussi au point d’oublier que nous étions mari et femme.
— Oui.
— Tu l’aimes ?
— Peut-être.
— Et moi je l’aime. Ou je crois.
— Alors ?
— Alors il n’y a pas de faute. Mais il n’y a pas de mariage.
C’était une phrase dure, mais elle n’était pas surprenante. Comme si elle était tombée d’un vieux plafond dont nul n’avait senti qu’il se fissurait.
— On se sépare ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas. Tu veux ?
— Je ne sais pas.
— Réfléchissons.
— Oui.
Il posa sa main sur la sienne. Ce n’était pas un geste d’amants, mais celui de deux compagnons qui ont fait un long voyage ensemble sans savoir qu’il était fini.
— Tu sais ce qui me fait mal ? dit-il. Je ne veux pas te perdre. Et je ne veux pas rester.
— Moi non plus.
— Est-ce possible ?
— Peut-être que c’était cela, l’amour : ne vouloir ni faire mal ni rester.
— Et quel nom lui donner ?
— Amitié.
— Plus forte que le mariage ?
— Parfois.
Elle pleura. Elle ne s’y attendait pas. Il y avait dans son carnet cette troisième colonne, « Ce que je crains », et elle n’y avait pas écrit ceci : être triste d’un mariage dont elle ignorait qu’elle l’aimait.
— Je ne pensais pas pleurer.
— Moi non plus.
Et il pleura aussi, en silence, après sept ans d’accord pour que nul ne pleure.
Une heure plus tard, quand ils furent calmés, ils s’assirent sur le canapé.
— Demain, on appelle l’avocat ?
— Non. Dans une semaine.
— Pourquoi ?
— Parce que je veux m’accorder une semaine pour être triste.
— Je la partagerai avec toi.
— Merci.
La nuit, quand Thomas alla dans la chambre d’amis pour la première fois en sept ans, Katrin s’assit sur le lit et ouvrit le carnet noir. Sous la première colonne, « Ce que j’ai », elle écrivit : « Thomas. Mon ami. » Sous la deuxième, « Ce que je veux » : « Aimer sans masques. » Sous la troisième, « Ce que je crains » : « Rien, maintenant. Ou tout. Cela ne fait pas de différence. »
Elle referma le carnet, regarda l’obscurité et dit à voix basse :
— Bon, Karim. J’arrive. Lentement. Mais j’arrive.

Chapitre quarante-deux

Le dernier message
La quatrième semaine, Salma ouvrit le message.
Elle ne l’avait pas décidé. Le téléphone était sur la table de nuit, Yamen à la crèche, le centre était calme, et dans la chambre voisine une femme pleurait comme à l’ordinaire. Elle regarda l’écran : « Bassam : 67 messages. » Et posa le doigt sur le dernier.
« Je suis sorti de l’hôpital. J’étais aux urgences. Je n’en peux plus. Je vais aller chez mon frère dans le sud, et je ne t’écrirai qu’une seule fois : je suis désolé. Et je t’aime. Et je veux voir Yamen avant de partir. Une demi-heure dans un café public, devant les gens. Je t’en prie. »
Elle le lut deux fois. Son cœur battait avec violence.
N’y va pas, dit une voix. Mais il est à l’hôpital. Peut-être. Et peut-être qu’il a tenté de… Et peut-être pas. Et moi ? Tu n’en es pas responsable. Et s’il meurt ? Et s’il ne meurt pas ? Elle s’assit sur le lit et ne pleura pas. Elle trembla.
Une heure plus tard, quand Mme Kohl revint de sa réunion, elle la trouva assise dans le couloir.
— Salma ?
— J’ai ouvert le message.
— Je sais.
— Comment ?
— Parce que tu ne t’assieds pas ici d’habitude.
Elle s’assit près d’elle.
— Tu veux m’en parler ?
— Oui. Il est à l’hôpital. Et il veut voir Yamen.
— Tu as vérifié ?
— Non.
— Vérifions.
Mme Kohl téléphona à l’hôpital, et dix minutes plus tard elle revint.
— Personne n’est entré sous ce nom.
— Mais il…
— Cela ne veut rien dire. Je ne sais pas s’il ment, s’il exagère ou s’il se cache. L’important : veux-tu le rencontrer ?
— Je… j’ai peur.
— De quoi ?
— Que je le veuille.
— Et de cela ?
— Que si je le vois, je retourne.
— C’est la chose la plus vraie que tu aies dite jusqu’ici.
Elles se turent.
— Personne ne t’en empêche, dit Mme Kohl. Mais si tu veux, organisons une rencontre à conditions : je suis avec toi. Dans un lieu public. Une demi-heure. Sans Yamen. Et si tu sens quelque chose, nous partons.
— Et s’il pleure ?
— Nous verrons.
— Et si…
— Salma, tu n’as pas besoin d’être parfaite. Tu as seulement besoin d’être présente.
Elles y allèrent donc.
Le café était petit, et Bassam assis dans un coin, mince, pâle, les yeux fatigués. Il vit Salma, se leva, puis se rassit.
— Merci d’être venue.
— Je ne suis pas venue pour toi.
— Je sais.
— Que veux-tu ?
— Te voir. Te demander pardon.
— Dis.
— Je suis désolé. J’étais… Je suis malade, Salma. Je le sais, maintenant. J’ai vu un médecin. Il dit que j’ai un problème de colère. Et je me soignerai.
— Bien.
— Tu me pardonnes ?
Elle se tut. C’était l’instant qu’elle redoutait : qu’il pose la question d’un ton doux, les yeux mouillés, et qu’elle trouve en elle la voix de l’amoureuse murmurant : « Dis oui. » Mais cette fois elle entendit aussi la seconde voix, un peu plus haut.
— Je ne te pardonne pas, maintenant.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne sais pas si tu es sincère. Et si tu l’es, cela ne veut pas dire que je reviendrai.
— Je ne te demande pas de revenir.
— Tu me le demandes. De façon gentille.
— Non…
— Bassam, dit-elle avec un calme qu’elle ne se connaissait pas, tu dis : « Je suis malade », et c’est une phrase qui rejette sur moi la responsabilité de patienter. Et je ne porte plus personne.
— Mais je t’aime.
— Et je t’ai aimé. Et je te dis la vérité : je ne sais pas si c’était de l’amour. Je sais seulement que j’ai appris à patienter et que j’ai appelé la patience de l’amour.
Son visage changeait.
— Tu veux que je disparaisse ?
— Je ne veux pas que tu disparaisses. Je veux que tu te soignes, que tu paies la pension de Yamen, et que tu le voies quand je déciderai, et quand la loi le décidera.
— Et toi ?
— Moi, je vivrai.
— Seule ?
— Oui.
Sa main tremblait sur la table.
— Et si je ne peux pas vivre sans toi ?
— Ce n’est pas à moi d’y répondre.
Elle le dit sans dureté, comme on dépose à terre quelque chose de lourd. Et elle se leva.
— Salma…
— Adieu, Bassam.
Elle marcha vers la porte, Mme Kohl derrière elle d’un pas tranquille. Dans la rue, quand elles furent sur le trottoir, ses genoux tremblèrent et elle s’effondra sur un banc.
— Ai-je bien fait ?
— Je ne sais pas s’il existe un « bien ». Mais tu as fait ce que tu pouvais.
— J’ai failli…
— Tu as failli, et tu ne l’as pas fait.
Elle pleura. Elle ne pleura pas sur Bassam. Elle pleura sur les années, et sur la femme qui avait pris l’habitude de s’oublier.
— Est-ce que je serai toujours triste ?
— Pas toujours. Mais la tristesse fait partie de la liberté.
— Je ne le savais pas.
— Personne ne nous le dit.
Elle s’essuya le visage.
— Je veux retourner auprès de Yamen.
— Allons-y.
Sur le chemin de la crèche, Salma pensa que la limite juste ne se trace pas une seule fois. Elle se trace chaque jour à nouveau, et parfois elle s’efface, puis se retrace, et cela ne veut pas dire qu’elle est faible. Cela veut dire qu’elle est vivante.

Chapitre quarante-trois

Ne pas répondre
Tarek vint à la clinique un mardi matin.
Dina venait de raccompagner un patient, et profitait d’une pause pour boire son café quand l’assistante entra.
— Docteur, un homme attend à l’accueil. Il dit qu’il n’a pas besoin de rendez-vous.
Elle sut qui c’était. Deux mois s’étaient écoulés depuis la dernière fois qu’elle avait répondu à l’un de ses messages. Il en avait écrit deux cents, envoyé des fleurs, appelé de numéros inconnus, attendu deux fois devant sa porte.
— Dites-lui que je suis occupée.
— Il a dit qu’il attendrait.
— Alors qu’il s’assoie.
Elle reprit son travail, consciente que ses mains allaient d’une précision étrange, comme si elles étaient de fer. Deux heures plus tard, ses rendez-vous terminés, il se tenait devant elle dans la salle de soins. Élégant comme toujours, chemise blanche, les yeux un peu rouges.
— Dina.
— Que veux-tu ?
— Te voir. Qu’on s’explique.
— Je t’ai dit que j’avais besoin de temps.
— Deux mois, c’est assez.
— Non.
— Je ne comprends pas. Qu’est-ce que j’ai fait ?
— Rien.
— Alors ?
— C’est justement cela. Tu n’as rien fait de précis. Mais tout ce que tu as fait m’a étouffée.
— Je t’aime.
— Je te crois. Mais ton amour appuie.
— C’est une accusation.
— C’est une description.
Son visage se durcit.
— Tu es malade. Tu te laisses influencer par ceux qui t’entourent, ton amie, ta thérapeute. Ils veulent que tu me quittes.
— Personne ne veut rien.
— Si, ils veulent. Et toi, tu es faible.
C’était le point dont le Dr Weiss l’avait prévenue : l’instant où l’amour se change en verdict. Et c’est à cet instant précis, elle le savait, que ceux qui ne connaissent que l’emprise sortent leur meilleure ruse : te faire faible parce que tu les as refusés, si bien que ton refus devient la preuve de ta maladie, non celle de ton droit.
— Tarek, dit-elle d’une voix égale, je veux que tu partes.
— Et si je ne pars pas ?
— J’appelle la sécurité.
— Tu ne le feras pas.
— Si.
— Je n’y crois pas.
— Peu m’importe que tu y croies.
Elle sortit son téléphone et pressa une touche. L’agent de sécurité entra, très grand, très calme.
— Un problème, docteur ?
— Ce monsieur s’en va.
Tarek la regarda longtemps. Dans ses yeux, quelque chose ressemblait à une vraie douleur. Puis il dit :
— Tu le regretteras.
— Peut-être.
— Tu ne trouveras personne qui t’aime comme moi.
— Je sais.
— Alors ?
— Alors je ne trouverai pas. Et je vivrai.
Il partit.
Dina resta debout dans la pièce, l’air tremblant autour d’elle. Elle appela Nadine.
— Je l’ai fait.
— Quoi ?
— Je l’ai mis dehors.
— Qu’est-ce que tu ressens ?
— C’est étrange. Comme si la vie s’était arrêtée.
— C’est le vide. Il passera.
— Et qu’est-ce que j’en fais ?
— Rien. Laisse-le seulement être là.
Le soir, chez elle, son téléphone sonna. Lukas.
— Dina ?
— Oui.
— Je ne veux rien. J’ai simplement entendu dire dans l’immeuble qu’un homme était passé aujourd’hui. Tu vas bien ?
— Comment le sais-tu ?
— Les nouvelles circulent dans le bâtiment. Excuse-moi si je m’immisce.
— Non. Tu ne t’immisces pas.
— Tu as besoin de quelque chose ?
— Je ne sais pas.
— D’accord. Je suis là.
Et il raccrocha. C’était tout. Il n’avait pas demandé davantage, n’avait pas dit « je viens », n’avait pas offert de la raccompagner ni de prendre de ses nouvelles plus tard. Pourtant Dina s’assit sur le canapé et, soudain, pleura. Elle ne pleurait pas Tarek. Elle pleurait parce qu’elle venait de comprendre quelque chose : la tendresse n’a pas besoin d’insister, et ce « je suis là », prononcé puis suivi de silence, était plus vrai que cent messages passionnés.
Quinze jours plus tard, elle accepta son invitation à dîner. Il ne se passa rien. Ils mangèrent, parlèrent de dents, de voyages, de sa mère malade. Quand ils sortirent, ils s’arrêtèrent devant le restaurant, sous la pluie.
— Je te raccompagne ?
— Non. Je vais marcher.
— D’accord.
— Lukas.
— Oui ?
— Je n’ai pas senti le frisson.
— Je sais.
— Cela te contrarie ?
— Non. J’aime qu’on me dise la vérité.
— Et qu’en penses-tu ?
— Que le frisson vient parfois après la sécurité, pas avant.
— Tu dis cela pour me rassurer ?
— Je le dis parce que je l’ai vécu.
Elle sourit.
— Alors ?
— Alors, on dîne encore ensemble ?
— Pas encore.
— Voilà une phrase complète.
— Je sais.
Elle marcha seule sous la pluie. L’eau lui mouillait le visage, et elle pensait à l’enfant qu’elle portait en elle. Cette nuit-là, l’enfant se taisait, ne demandait rien, n’attendait rien. Elle dormait.

Chapitre quarante-quatre

Maman
Omar décida de le dire à sa mère un vendredi matin.
Ce jour-là n’avait rien de particulier. C’était seulement celui où elle appelait d’ordinaire, sa voix chargée d’une odeur de pain et du bruit lointain d’une cuisine. Mais il s’était réveillé avant l’aube, assis par terre devant la fenêtre, et s’était dit : « Aujourd’hui. »
Clara avait promis de passer le voir dans la matinée. Il ne lui avait rien dit de sa décision. Il voulait le faire seul.
À dix heures, le téléphone sonna.
— Allô, maman.
— Bonjour, mon chéri. Comment vas-tu ?
— Bien. Tu es seule ?
— Oui. Ton père est à la mosquée et ta sœur à l’école.
— Bien.
— Qu’est-ce que tu as ? Ta voix est bizarre.
— Je voudrais te dire quelque chose.
— Dis.
Son cœur battait avec violence. Il serrait le téléphone de ses mains moites.
— Je… je ne pourrai pas faire ce que vous attendez de moi.
— Que veux-tu dire ?
— Je n’épouserai pas la jeune fille que vous m’avez réservée.
Un silence.
— Pourquoi ?
— Parce que… j’ai aimé une fille, ici. Elle s’appelle Clara. Elle n’est pas musulmane.
Il entendit son souffle. Puis un silence si long qu’il crut la ligne coupée.
— Maman ?
— Je suis là.
— Tu m’as entendu ?
— Je t’ai entendu.
— Maman, dis quelque chose.
— Je ne sais pas quoi dire.
— N’importe quoi.
— Je…
Elle s’interrompit.
— Je ne comprends pas. Je ne sais pas quoi dire. Cela n’est jamais arrivé dans notre famille. Chez nous, on n’en parle pas.
— Je sais.
— Et ton père ?
— Personne ne le sait, à part toi.
— Et cette fille ?
— Elle s’appelle Clara. Elle est allemande. Elle est gentille, maman. Elle prend soin de moi.
— Tu es en colère ?
— Non.
— Triste ?
— Oui.
— Parce que je t’ai déçue ?
— Non.
— Alors pourquoi ?
— Parce que j’ai peur pour toi.
Quelque chose se brisa dans sa voix.
— Peur ?
— Oui. Des gens. De ton père. De demain. Je ne sais pas. De tout.
— Je ne veux pas te faire de mal.
— Je sais. Tu ne fais de mal à personne. Tu es mon fils.
Il se tut. C’était la première fois qu’il entendait cette phrase sans « mais » ni « pourtant ».
— Maman, j’ai peur aussi.
— Je sais. Depuis que tu es petit. Tu cachais des choses, et je te regardais et je savais que tu avais une pierre dans la poitrine, et je n’ai jamais posé de question.
— Pourquoi ?
— Parce que j’avais peur de la réponse.
— Et moi, j’avais peur de la dire.
— Nous avons tous peur, Omar. Je ne sais pas ce que je vais faire. Je ne sais pas ce que je dirai à ton père. Je ne sais pas ce que je me dirai à moi-même. Mais je sais une chose : je ne t’abandonnerai pas.
Il pleurait sans bruit.
— Merci.
— Ne me remercie pas. Je suis ta mère.
— Et si papa se fâche ?
— Alors je lui dirai que je suis ta mère, et que je n’oublierai pas.
— Et si…
— Omar, écoute-moi. Je ne te promets pas de comprendre. Je ne te promets pas d’approuver. Mais je te promets d’essayer. Et que ma porte est ouverte.
— Et notre maison ?
— Je ne sais pas.
— Et ma sœur ?
— Je lui parlerai moi-même, le moment venu.
— Et moi, que dois-je faire maintenant ?
— Ce que tu fais déjà : étudier, manger, dormir. Et ne te presse pas.
— Tu pries pour moi ?
— Chaque jour.
— Et que dis-tu ?
— Je dis : Seigneur, protège mon fils.
— C’est tout ?
— C’est tout ce que je sais.
Ils se turent. Puis elle dit, plus bas :
— Elle est gentille, cette fille ?
— Oui.
— Elle t’aime ?
— Oui.
— Et toi, tu l’aimes ?
— Oui.
— Alors…
Elle n’acheva pas. Mais il entendit la suite dans le silence.
Quand elle eut raccroché, il resta assis par terre, la chambre pleine de lumière. On frappa, et Clara entra, les cheveux en désordre, deux gobelets dans une main, un sachet de pain dans l’autre.
— Bonjour.
— Bonjour.
— Ça va ?
— Oui.
— C’était ta mère ?
— Oui.
— Et qu’a-t-elle dit ?
— Elle a dit : « Tu es mon fils. »
Clara s’assit à côté de lui et lui tendit son café. Elle ne dit rien. Elle posa son épaule contre la sienne.
Quinze jours plus tard, le père envoya un court message, sans salutation : « Ta mère m’a dit. Je ne veux pas en parler maintenant. » Puis plus rien. Omar ne savait pas comment tout cela finirait. Peut-être le père reviendrait-il un jour, peut-être pas. Peut-être le silence resterait-il. Mais il avait compris que le silence n’est pas toujours un mur. Parfois c’est un espace dont les âmes ont besoin pour apprendre.
Un autre vendredi, son téléphone sonna. C’était sa mère.
— Allô, mon chéri.
— Allô, maman.
— Tu as mangé ?
— J’ai mangé.
— Et Clara ?
— Elle aussi.
— Salue-la de ma part.
Il rit à travers ses larmes.
— Je lui dirai.
Et à l’autre bout de la ligne, dans une petite maison de Damas, une mère souriait en regardant le mur, et pensait que la maternité consiste parfois à dire ce qu’on ne comprend pas, parce qu’on aime.

Chapitre quarante-cinq

Une main sur l’épaule
Le tribunal fixa l’audience en novembre.
Svenja s’y était préparée pendant deux mois. Elle avait vu la jeune avocate trois fois, relu son dossier à voix haute jusqu’à ce que les mots n’aient plus rien pour l’effrayer. La veille au soir, elle dormit mal et se réveilla à cinq heures pour compter les lumières au plafond.
— Tu veux que je vienne avec toi ? lui demanda Hanane.
— Je ne veux pas te déranger.
— C’est moi qui te le demande.
— Tu travailles.
— J’ai pris un congé.
Svenja la regarda longtemps, puis dit :
— Merci.
Dans la salle, Hanane s’assit au dernier rang, dans sa robe sombre, la main sur son sac. Elle aperçut Hoffmann de loin. Costume gris, buste droit, le visage encore celui d’un homme qui croit qu’il en sortira comme il y est entré.
Quand on appela Svenja, elle se leva. Elle ne le regarda pas. Elle regarda la juge et dit, d’une voix claire, en allemand, ce qui s’était passé. Elle n’ajouta rien, n’ôta rien. Et quand l’avocat adverse demanda : « Pourquoi n’avez-vous rien dit à l’époque ? », elle répondit :
— Parce que je croyais que le silence était une politesse.
— Et l’était-il ?
— Non. C’était de la peur.
Elle sortit de la salle deux heures plus tard, les genoux tremblants, et s’assit sur un banc du couloir.
— Tu as été forte, dit Hanane.
— Non. Je tremblais.
— La force, c’est de trembler et de parler quand même.
Svenja sourit faiblement.
La décision tomba quinze jours plus tard : une amende, une peine avec sursis, une indemnisation, et cinq ans d’interdiction de travailler dans l’hôtellerie. Ce n’était pas suffisant, dit l’avocate, mais c’était écrit.
Un mois après, un soir ordinaire, Svenja alla dans un bar avec des collègues de l’hôtel. Assise dans un coin, elle buvait un jus de fruit, riait avec Omar, regardait la salle. Soudain un homme posa la main sur son épaule, par-derrière, et dit gaiement :
— Excusez-moi, vous êtes Svenja ? Moi, j’étais…
Elle n’entendit pas la suite. Elle bondit, repoussa sa main avec violence et recula jusqu’au mur. Son cœur battait dans ses oreilles, son souffle se resserrait.
— Pardon ! dit l’homme, effaré. Je ne voulais pas…
— Ce n’est rien, murmura Omar, qui s’était approché. C’est un ancien collègue. Il ne voulait rien de mal.
— Je sais, dit-elle d’une voix cassée. Je sais.
Et elle courut dehors.
Dans la rue froide, haletante, elle essayait de se rappeler comment on respire. Et c’est là que ceux qui s’occupent des victimes apprennent une leçon qu’aucun tribunal n’enseigne : la justice peut rendre son jugement en un jour, mais le corps met des années à recevoir la décision.
— Svenja.
Elle se retourna. C’était Hanane, venue lui apporter son manteau.
— Qu’est-ce qui m’arrive ?
— Ton corps s’est souvenu.
— Mais ce n’était qu’un…
— Je sais.
— Je suis stupide.
— Non.
— Des mois ont passé. Je croyais que j’allais bien.
— Tu vas bien. Et ton corps est encore en train d’apprendre que tu vas bien.
Elle tendit lentement la main et demanda :
— Puis-je poser ma main sur ton épaule ?
Svenja la regarda. C’était cela, la différence. Hanane ne l’avait pas surprise. Elle avait demandé.
— Oui.
Hanane posa la main sur son épaule. Elle était chaude, un peu lourde, immobile. Et pendant ces quelques secondes, Svenja respira.
— Est-ce que ça passe ?
— Pas vite. Mais ça passe. Et il y a des gens pour aider : une psychologue, un groupe de parole. Je connais des endroits.
— Et toi ? Tu as vécu quelque chose comme ça ?
— Pas exactement. Mais j’ai appris que le corps garde ce que nous ne disons pas.
— Et que fais-tu ?
— Je parle. Je demande un contact quand j’en ai besoin. Et je le refuse quand je n’en veux pas.
— Je veux apprendre cela.
— Tu l’apprendras.
Elles restèrent un moment sous la lumière du réverbère. Quand Svenja rentra, l’homme s’excusa de nouveau, et elle lui dit : « Ce n’est rien. Je vais bien. Merci de vous être excusé. » Ce fut la chose la plus difficile qu’elle eût faite dans sa vie, et, après coup, la plus simple.
Le soir, elle écrivit une seule phrase dans son carnet : « La peur peut revenir. Cela n’annule pas ce que j’ai fait. »

Chapitre quarante-six

Le noyer
Dans le village roumain, le matin commence par un grelot.
Ce n’est pas la cloche de l’église, mais celle du troupeau de chèvres qui passe à six heures sous la fenêtre d’Anca. Les premiers jours après son retour, le son la réveillait en sursaut et elle s’asseyait, affolée. Puis il avait fini par la ramener sur terre.
Elle avait vingt-six ans à présent. Elle vivait avec sa mère dans la vieille maison au pied de la colline, avec une petite chambre propre et un lit où nul autre qu’elle ne dormait. Personne au village ne savait tout. Sa mère en savait une part, son frère moins encore. Le reste était un silence que nul ne rompait, faute de savoir comment.
— Tu vas à l’école, aujourd’hui ? lui demanda sa mère.
— Oui.
— Je te prépare un sandwich ?
— Non. Je mangerai là-bas.
Elle s’était inscrite à un cours d’infirmière dans la ville voisine, deux jours par semaine. Elle s’asseyait en classe parmi des filles de cinq ans plus jeunes, qui ne savaient rien d’elle. Ce n’était pas facile. Elle sursautait quand un homme s’approchait dans le couloir, vérifiait les portes, résistait à l’envie de s’assurer toutes les dix minutes que son passeport était bien dans son sac.
— Ça va ? lui demanda un jour une camarade.
— Oui.
— Tes yeux…
— J’ai mal dormi.
— D’accord.
Ce midi-là, elle sortit de son sac une petite carte montrant un noyer de trois cents ans, et au dos une phrase écrite trois semaines plus tôt, jamais envoyée. Elle savait ce qu’elle voulait dire, elle l’avait écrite dix fois dans sa tête : « Merci d’être resté assis une heure. » Elle n’avait pas su comment la faire parvenir. Elle l’envoya enfin à l’adresse d’une association, en Allemagne, que lui avait donnée un jour la femme qui l’avait aidée à se mettre à l’abri. Elle ne savait pas si l’homme qui s’était assis près d’elle, cette nuit-là, la recevrait. Et elle n’avait pas besoin de le savoir.
Quelques semaines après, en rentrant de l’école, elle trouva sa mère assise sur le seuil, la main sur le cœur.
— Quoi ?
— Anca.
— Maman ?
— Un homme est venu aujourd’hui.
Son corps se figea.
— Quel homme ?
— De la mairie. Il te demande. Il dit qu’il y a une somme…
— Quelle somme ?
— Il dit qu’une association, en Allemagne, t’envoie une indemnité. Pour une affaire. Au tribunal.
Anca s’assit sur le seuil. Elle ignorait qu’il y avait eu une affaire. Que le bar avait été fermé, que ses propriétaires avaient été jugés, que le tribunal avait accordé des indemnités à leurs victimes. Que quelqu’un avait pensé à elle, après tout cela, comme à une personne et non comme à un chiffre.
— Combien ?
— Je ne sais pas. Il a dit qu’il reviendrait demain.
— Tu es sûre que ce n’est pas…
— J’ai vérifié. Il est de la mairie. Je le connais.
Anca ne dit rien. Elle regardait la montagne.
— Qu’est-ce que tu feras de cet argent ? demanda sa mère.
— Finir mes études.
— Et après ?
— Travailler dans un hôpital.
— Tu as peur ?
— Oui.
— De quoi ?
— De tout.
— Et tu iras ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne veux plus rester effrayée dans un seul lieu.
Sa mère la regarda et lui prit la main.
— Tu es plus forte que je ne l’ai été.
— Non. J’essaie.
— C’est cela, justement.
Le soir, Anca s’assit sous le vieux noyer, tout en haut de la colline. Ses racines saillaient comme des doigts, son ombre couvrait la moitié de l’herbe. Elle sortit un petit carnet et écrivit :
« Aujourd’hui, j’ai dormi deux heures sans peur.
Aujourd’hui, je n’ai pas vérifié le passeport.
Aujourd’hui, j’ai souri à un inconnu.
Je ne sais pas si je suis libre. Mais je sais que je marche. »
Elle referma le carnet et respira.
Ailleurs, dans une ville allemande, un homme lisait une courte carte où figurait la photo d’un arbre, et pleurait en silence. Il ne saurait jamais qu’une femme était assise sous ce même arbre, et pensait que le silence peut être, parfois, la plus vraie forme de la gratitude.

Chapitre quarante-sept

Trois jours
La phrase que Souha avait dite dans la cuisine n’avait pas eu des suites faciles.
Ils étaient restés assis après minuit, et quand ils s’étaient arrêtés, l’aube approchait. Elle lui avait tout dit : quinze ans sans une question, son besoin d’être consultée, et un vieux nœud qu’elle n’avait jamais dénoué : elle avait voulu étudier.
— Étudier ?
— J’étais en première année de lettres. J’ai arrêté quand nous nous sommes mariés.
— Je ne le savais pas.
— Parce que tu ne l’as pas demandé.
Majed se tut. Son visage changeait.
— Et maintenant, que veux-tu ?
— Y retourner.
— À l’université ?
— Aux études, au moins.
— Et Sama ? Et ma mère ?
— Sama est grande. Et ta mère, c’est moi qui m’en occupe depuis des années. Je veux avoir ma part dans ma propre vie.
Il ne répondit pas.
Trois jours plus tard, à la table du petit-déjeuner, il dit sans préambule :
— Souha, combien coûte l’inscription ?
— Quoi ?
— Les études. Combien ça coûte ?
Elle ouvrit la bouche, la referma.
— Je ne sais pas. Je n’ai pas demandé.
— Demande.
— Tu acceptes ?
— Je n’ai pas dit que j’acceptais. J’ai dit : demande. Je veux comprendre.
— Pourquoi as-tu changé d’avis ?
— Je ne l’ai pas encore changé. Je… je réfléchis.
Ce n’était pas une décision. Mais c’était la première fois qu’il disait : « Je réfléchis. » Un petit mot, qui pèse plus lourd dans nos maisons que « j’accepte », car celui qui dit « je réfléchis » reconnaît que la décision n’est pas écrite ailleurs.
Mais le quartier n’attend pas. Le cinquième jour, une lointaine tante de Majed appela Souha, ayant appris on ne sait de qui : « Souha veut étudier ! Et Majed est d’accord ! Que lui arrive-t-il, à cette famille ? » Et le septième, un collègue du bureau l’aborda avec un sourire en coin :
— Il paraît que ta femme va à l’université. Tu es bien coulant, Abou Sama.
Ce fut l’instant. Celui qui précède exactement tout vrai changement : que les gens se mettent à rire.
Majed dit :
— Oui.
— Oui ?
— Oui. Ma femme va étudier.
— Et tu es d’accord ?
— Je n’empêche personne d’apprendre.
— Et elle restera à la maison ?
— Non. Elle sera à l’université.
— Et la maison ?
— Nous nous arrangerons.
— Tu es un drôle d’homme.
— Peut-être.
Il regagna son bureau, les mains tremblantes. Il venait de faire ce qu’il n’avait jamais fait de sa vie : tenir seul devant le rire d’un groupe, sans le combattre ni s’y dérober.
Le soir, Souha le trouva assis dans le salon, devant la photographie de son père.
— Comment s’est passée ta journée ?
— Terrifiante.
— Pourquoi ?
— J’ai dit à un collègue que je te soutenais.
— Vraiment ?
— Oui. Et il a ri.
— Je suis désolée.
— Non. Ne t’excuse pas.
— Tu regrettes ?
— Non. Mais j’ai eu peur.
Elle s’assit près de lui.
— Tu sais que tu es le premier homme de ta famille à dire cela ?
— Je sais.
— Et ça te fait peur ?
— Oui. Mais j’apprends à avoir peur et à faire quand même.
Elle posa sa main sur la sienne. Elle ne dit pas « merci ». Elle dit :
— Tu m’étonnes.
— Non. J’essaie seulement de ne pas te perdre.
— Tu ne me perdras pas.
— Tu le promets ?
— Non. Je ne promets pas. Mais je suis là.
Dans la chambre voisine, Sama faisait ses devoirs, et avait tout entendu derrière la porte. Elle écrivit en marge de son cahier, au crayon : « Papa change. Maman parle. Peut-être moi aussi. »

Chapitre quarante-huit

Une belle peur
Dans la petite cuisine de l’appartement de Gertrud, Walter s’efforçait d’ouvrir la boîte de biscuits, les mains tremblantes.
— Laisse-moi.
— Je peux le faire.
— Non. Tes mains.
— Mes mains marchent encore.
— Alors ouvre.
Il essaya. Puis il rit. Puis il lui tendit la boîte.
— Tu vois ? Tout prend sa retraite.
— Sauf la patience.
— La patience, je te l’ai prise.
Il avait soixante-quinze ans, et Gertrud, qui en avait soixante-dix, se tenait devant lui dans une simple robe bleue. Elle y songeait depuis des mois. Un soir d’octobre, le thé fini, quand il ne resta plus que le silence, elle dit :
— Walter.
— Oui ?
— J’ai peur.
— De quoi ?
— Que tu me voies.
— Je te vois toutes les semaines.
— Non. Je veux dire… telle que je suis.
Un silence.
— Gertrud.
— Oui.
— Sais-tu que j’ai peur, moi aussi ?
— Toi ?
— Oui. Mon corps ne ressemble plus à ce qu’il était. Et je ne sais pas comment me tenir devant toi.
— Cela m’est égal.
— À moi aussi.
— Alors pourquoi avons-nous peur ?
— Parce que l’âge nous a appris à avoir honte.
Ils rirent.
— On essaie ? demanda-t-elle.
— Quoi ?
— D’avoir peur ensemble.
— Et si ça ne marche pas ?
— Alors on en rira.
Il n’y avait rien de dramatique. Pas de roses dans la pièce, pas de bougies. Un vieux lit, des rideaux tirés, une lampe tamisée, et deux adultes qui savaient que chaque geste entre eux portait deux vies entières. Il y eut de la gêne, de la pudeur, un second rire quand les genoux de l’un heurtèrent ceux de l’autre, et un beau silence.
Quand tout fut fini, ils restèrent allongés dans la pénombre.
— Ça va ? souffla-t-il.
— Oui.
— Et ton corps ?
— Pas tout à fait content, mais heureux.
Il rit.
— Et toi ?
— Moi… je sens quelque chose que je n’avais pas senti depuis longtemps.
— Quoi donc ?
— Que je suis vue.
Il ne dit rien. Il tendit la main et la serra un peu contre lui.
— Je craignais de ne plus pouvoir aimer une seconde fois, dit-elle.
— Et maintenant, qu’en penses-tu ?
— Que l’amour ne prend pas sa retraite.
— Et le désir ?
— Il change. Mais il ne prend pas sa retraite.
— Voilà une phrase pour une pierre tombale.
— Non. Pour un livre.
Il rit encore, jusqu’à tousser.
— Tu vas me tuer.
— Je ne le ferai pas.
— Vraiment ?
— Vraiment.
Le lendemain matin, quand elle prépara le café, Walter, assis sur sa chaise, la regarda et dit :
— Tu sais ce que j’ai senti cette nuit ?
— Quoi ?
— Que je ne suis pas un vieux.
— Et qu’es-tu ?
— Un être humain.
Elle posa la tasse devant lui.
— Cela me suffit.
Dehors, Michael se tenait devant la porte, un sac de courses à la main. Il était venu la chercher. Il entendit un rire derrière la porte, et s’arrêta. Il ne frappa pas. Il resta une minute, posa le sac sur le seuil et s’en retourna, avec sur le visage quelque chose d’étrange : comme s’il avait souri sans le vouloir.

Chapitre quarante-neuf

Le pacte de Hanane
À la fin de l’hiver où elle était rentrée de son voyage dans la ville arabe, Hanane acheta un petit carnet à couverture bleue.
Elle ne sut pas pourquoi. Elle l’avait vu dans une minuscule librairie près de la gare et s’était demandé : « Qu’est-ce que c’est ? » Puis elle était entrée.
Le soir, quand Samir fut endormi dans la chambre voisine, elle s’assit dans la cuisine et ouvrit le carnet. Sur la première page, elle écrivit :
« Pacte de Hanane avec elle-même.
Non pour que quiconque le lise. Non pour que quiconque le signe.
Seulement parce que je suis lasse de vivre à l’intérieur de limites tracées par d’autres, sans en avoir jamais tracé une seule de ma main. »
Puis elle se mit à écrire. Elle ne réfléchit pas longtemps. Les phrases venaient comme si elles avaient attendu depuis longtemps :
« 1. Mon corps est à moi. Je décide qui le touche, et quand. Je n’ai pas honte de dire « non », ni de dire « oui ».
2. Mon désir n’est pas une honte. Mais il n’est pas un ordre. Je l’écoute, puis je décide.
3. J’aime sans disparaître. Si l’amour me demande de m’effacer, ce n’est pas de l’amour.
4. Je ne porte pas la peur des autres en l’appelant vertu.
5. Je crois que le silence n’est pas toujours la paix. Parfois c’est une blessure qui n’a pas encore reçu de nom.
6. Quand je vois quelqu’un souffrir et que je sais, je ne dis pas « je ne vois pas ». Je dis : « Je suis là ».
7. Je ne demande de comptes à personne sur ses sentiments. Je lui en demande sur ses actes.
8. Je me permets de me tromper et de recommencer.
9. Je demande avant de juger. Et je me demande à moi-même avant de demander aux autres.
10. Je n’appartiens pas à un seul lieu. Et j’accepte que mes frontières soient vivantes : qu’elles s’élargissent et se resserrent avec ce que j’apprends.
11. Je protège ceux qui sont plus faibles que moi, et je ne fais pas de la protection une cage.
12. Quand je ne sais pas, je dis : je ne sais pas. »
Elle s’arrêta. Elle regarda le dernier article et sourit.
Elle savait que ce pacte n’était pas une loi, qu’il changerait peut-être l’an prochain ou demain. Mais c’était le premier document qu’elle écrivait de sa main sur sa propre vie. Elle ajouta au bas de la page : « Ce ne sont pas toutes mes frontières. C’est ce que je sais maintenant. »
Elle referma le carnet et éteignit la lumière. Dans l’obscurité, elle pensa à tous ceux qu’elle avait connus cette dernière année : Samir qui apprenait à demander, Leïla qui apprenait à dire « pas encore », Racha qui était partie et revenue, Salma qui n’était pas revenue, Omar qui avait parlé, Svenja qui avait pleuré, et sa mère qui lui avait laissé une lettre sous l’oreiller. Tous avaient écrit leurs petits pactes, chacun à sa façon, chacun dans le noir. Et nul d’entre eux ne savait que les autres faisaient de même.

Chapitre cinquante

Une seule nuit
En une seule nuit, que j’ai composée ici à partir de bien des nuits dispersées dans le temps, des gens veillaient à la même heure.
Dans un petit appartement à l’est de Waldberg, Hanane se tenait à la fenêtre et se disait : « Demain, je rirai sans raison. »
Dans un camion, sur la route de Munich, Samir murmurait : « Tu n’es pas fatiguée, aujourd’hui ? » Personne ne l’entendit.
Dans un lit tranquille, Leïla regardait le dos de Jonas et murmurait : « Je lui dirai tout. »
Dans une chambre au-dessus d’une boulangerie, Karim glissait un papier dans sa poche et disait : « C’est le prix, et je le paie. »
Dans un bureau, chez elle, Katrin refermait son carnet noir et écrivait : « Demain, je parle à Thomas. »
Dans une maison de famille, très loin, Racha glissait une lettre sous le livre de grammaire, puis éteignait la lampe.
Dans un salon orné d’un portrait au cadre doré, Majed regardait son père et disait : « Je ne serai pas toi. »
Dans une maison inconnue, Salma regardait un téléphone éteint et ne l’ouvrait pas.
Dans un grand lit, Dina se murmurait : « Je n’aimerai pas celui qui me fait attendre. »
Dans une petite salle de bains, Omar traçait sur le miroir embué un seul mot : « Moi ».
Dans un appartement de location, Svenja ouvrait son téléphone et écrivait à Katrin : « Je veux parler. »
Dans une chambre au miroir ovale, Gertrud éteignait la lumière et disait à Hans : « Pardonne-moi, mais je vis. »
Dans une cuisine, Souha s’asseyait en face de Majed et disait : « Je veux parler. »
Dans une pièce paisible, la mère de Majed souriait à Abou Nabil.
Tous, à la même heure, portaient la même voix, même si les langues différaient : J’ai peur. Je veux. Je ne sais pas. Je suis là.
Aucun ne voyait les autres. Aucun ne savait que la solitude qu’il vivait était en vérité une solitude partagée, et que cette même nuit, des milliers de gens, dans d’innombrables villes, ouvraient la même porte de l’intérieur et se tenaient sur son seuil.
Et les frontières, dans toutes ces maisons, n’étaient pas des murs. C’étaient des questions tracées au crayon dans la profondeur de la nuit, effacées, puis tracées de nouveau.
Quand l’aube se mit à éclairer le bord des immeubles, quelqu’un ouvrit la fenêtre, respira, et se dit un tout petit mot :
— Bon.
Il ne savait pas que d’autres, ailleurs, avaient dit ce même mot au même instant.
Après le roman
Il n’y a pas de conclusion à ces pages, car les questions qu’elles abordent ne se concluent pas. Certaines changent de nom à chaque génération, d’autres demeurent telles quelles, ne changeant que de vêtements.
Nous nous étions promis, la nuit, d’agir. Le jour venu, certains ont agi, certains ont trébuché, d’autres ont reculé puis sont revenus. C’est ce que ces pages ont voulu dire : la limite que nous traçons dans l’ombre ne s’achève que lorsque nous l’éprouvons à la lumière ; l’épreuve peut faire mal, mais elle fait de la limite la nôtre, non celle de qui la traçait pour nous ; et l’échec n’est pas le contraire du courage, il en est l’un des visages.
On ne connaît pas un être à ce qu’il dit devant les autres, mais à ce qu’il se dit à lui-même quand il éteint la lumière. Chacun de ceux qui nous entourent porte sa petite chambre que nous ne voyons pas ; qui le sait devient un peu plus indulgent, et qui devient plus indulgent devient plus capable de poser à celui qui est à côté de lui une petite question qui change la nuit.
S’il me fallait ne dire qu’une chose après tout ce que j’ai écrit, ce serait ceci : il ne s’agit ni d’abolir les frontières ni de les sacraliser. Il faut savoir qui les a tracées, et pourquoi ; avoir le courage de demander, puis celui de nous protéger les uns les autres quand elles sont violées. Car le silence n’est pas une protection, et le cri n’est pas la liberté ; entre les deux s’étend un espace étroit qui s’appelle le dialogue, où n’entre que celui qui est prêt à entendre ce qu’il n’aime pas.
Ce qui ne finit pas, ce ne sont ni les frontières, ni le désir, ni la peur. Ce qui ne finit pas, c’est le besoin que quelqu’un nous écoute.
« Tu vas bien ? »

Récit recréé en français d’après l’original arabe

Numan Albarbari

Leave a reply